ALGÉRIE
20/02/2018 05h:45 CET | Actualisé 20/02/2018 05h:45 CET

"La première fois que j'ai rencontré mon père, Kateb Yacine, j'avais 21 ans, je ne parlais pas sa langue mais nous nous sommes compris"

Amar Ingrachen

L’un des fils de Kateb Yacine, Hans Kateb, est né et a grandi loin de son père, à Hambourg en Allemagne. Il n’a connu Kateb en chair et en os qu’à l’âge adulte. Aujourd’hui, il a 58 ans, il vit en Allemagne où il est thérapeute par l’art et il entretient dans le même temps une relation très forte à la terre de son père qu’il considère sienne. Il livre ici, dans un entretien au HuffPost Algérie, d’une grande sensibilité, ses sentiments sur ce que c’est que d’être le fils un peu lointain, un peu étranger du plus grand poète que l’Algérie ait enfanté.

Le HuffPost Algérie: Vous êtes fils de Kateb Yacine. Pourquoi vous avez voulu avoir la nationalité algérienne? L’appartenance à l’Algérie à travers l’un des ses monuments littéraires ne vous suffisait-elle pas?

Hans Kateb: Etre le fils de quelqu'un, balayeur de rues ou grand poète qu'importe c'est quoi exactement. N'est-ce pas porter en soi le bruissement de l'arbre généalogique, avoir une origine même si celle-ci ne saute pas aux yeux?

Il y a toujours un homme et une femme qui se rencontrent, comme dans mon cas. Hélas pour très longtemps, l'homme me demeura inconnu, tant que j’étais enfant, il n’était qu’un mythe invérifiable. C’est ma mère qui m'a nourri et élevé, elle me parlait en allemand et nous vivions dans un port où mon père était passé en sa qualité de poète.

A Hambourg en effet l'oeuvre de Kateb Yacine intéressait, surtout dans les années autour de ma naissance. La guerre de l'indépendance algérienne battait son plein, avec ma mère une chrétienne supportant les Algériens de tout son coeur.

Le Maghreb elle le connaissait du temps de ses études de médecine et elle en avait été expulsée par la France colonialiste parce qu'elle avait pris parti pour la libération de l'Algérie.

Qui dit qu'un père aussi intelligent et courageux que Kateb Yacine ne me suffirait pas maintenant que j'ai pu faire sa connaissance? Dans mon enfance par contre il ne m'a en effet pas suffi, tout simplement parce qu'il n'était pas là pour moi. Comme ce fut le cas pour ma grande soeur, la véritable première-née. Comme moi elle n'a jamais porté le nom Kateb bien qu'elle aussi fasse partie de cette tribu, est aussi la fille du poète.

Tous les deux nous avons grandi loin de notre père. Elle était la fille d'une mère berbère juive.

Quant à l'idée importante pour moi de recouvrer le nom de mon père et d’obtenir le passeport (on n'a plus le problème du visa!), cela remonte à 1980 lors de ma première rencontre avec Kateb Yacine.

La réalisation de ce voeu a pris 37 ans!

Le voeu de voir documenté officiellement, écrit noir sur blanc, qu'en fait on est le descendant d'un poète indomptable craint par les potentats, qui en parfaite connaissance de sa provenance, son histoire refusait de ne pas en être fier.

Cela fait du bien d'être son fils bien que je ne connaisse son oeuvre que partiellement. Et bien qu’il soit, dans le contexte historique, un géant que beaucoup appellent leur “père spirituel”. J'ai un père qui s'est appelé un "écrivain public". Personnellement je dirais qu'il a aussi été un "père public" et ses enfants ont dû le partager avec beaucoup d'autres.

Comment envisagez-vous votre avenir en tant qu'Algérien maintenant que vous avez la nationalité algérienne? En d'autres termes, vous projetez-vous en Algérie?

Vous savez, une chose est certaine: l'avenir n'est jamais ce que nous avions pensé. Comment aurais-je pu savoir que de rencontrer l'Algérie et mon père ça révolutionnerait ma vie à ce point?

En Allemagne quand j’étais gosse ce sont incontestablement les racines paternelles qui m'ont manquées.

Ma mère était une femme très intelligente, mais après m'avoir mis au monde il n'y a plus jamais eu un homme partenaire dans sa vie. C'était le travail toute la journée pour un revenu injustement très petit et tous les deux nous habitions dans un appartement d'une pièce.

C'est pourquoi rétrospectivement on peut dire que jusqu'à l'âge de 12 ans ma socialisation s'est principalement faite dans un jardin d'enfants où nous étions toute la journée, déjeuner y compris. Voilà comment j'ai grandi à Hambourg.

Heureusement j'ai toujours eu des amis et très tôt, déjà comme écolier j'ai aussi été un activiste politique. Souvent j'ai passé davantage de temps à rédiger des articles pour le journal de notre école ou à coopérer avec les autres pour organiser une manifestation contre la construction des réacteurs atomiques qu'à préparer les leçons.

La majorité coupa abruptement ma carrière d'écolier car je voulais connaître la 'vraie vie', je voulais travailler, voyager, faire mes expériences à moi. Les années de voyage m'ont mené à beaucoup d'endroits et m'ont rendu plus indépendant.

Finalement, elles m'ont aussi fait rencontrer Mohammed, un ouvrier Algérien qui partageait un appartement avec moi et qui devait changer mon destin: c'est lui qui en fin de compte me décida à voyager en Algérie pour la première fois, parce que par lettre il m’a permis de partir dans le pays de mon père, accueilli avec une chaleur bienfaisante par la soeur de Mohamed, Fatiha et son mari Ismaïl.

Je suis allé voir mon père sans l'avoir prévenu, mais quand un soir, en 1980, à l’âge de 21 ans, j'ai frappé à sa porte à Ben Aknoun j'avais le sentiment de faire quelque chose de très naturel. Peut-être vous connaissez l'histoire du fils perdu.

D'arriver en Algérie c'était une fête et j'avais le sentiment d'être très très bienvenu. Une autre expérience prodigieuse que j'ai vécue c'est qu'il m'a été possible de comprendre mon père dès sa première syllabe bien qu'il ne m'ait jamais causé en allemand ou en anglais...

Alors mon experience c’est qu’il doit exister quelque chose comme une communication directe: de personne à personne. Ça m'a donné une grande confiance en la vie. Depuis je considère comme un cadeau précieux chaque voyage au pays de mon père et de ses ancêtres et c'est comme si j'avais commencé une nouvelle vie grâce à cette première rencontre.

Une vie avec un frère (Amazigh), une soeur (Nadia), deux tantes (Fadila et Anissa) et avec beaucoup de cousins et de cousines dont Yazid surtout qui est proche de moi jusqu'au jour d’aujourd‘hui. Tout ceci m'était absolument nouveau.

J'ai reçu un tas d'excellente nourriture pour ma propre identité et pour me compléter, quel grand cadeau! En plus j’ai fait la connaissance de trois amies de mon père qui sont restées fidèles à côte de moi pour toute la vie: Jaqueline à Paris (morte en 1987), Paule en Auvergne et Margareta à Stockholm.

En1989 mon père est mort, beaucoup trop tôt, et en février 1990 pour la première fois c'est moi qui suis devenu père.

Puis ce furent les mauvaises années en Algérie avec nombreux de ses meilleurs amis qui ont préféré partir en exil. Quant à mes deux fils, ils n'ont encore jamais foulé le sol algérien. Suivirent les temps consacrés à la formation comme thérapeute et à la famille en Allemagne, aujourd'hui je travaille avec les enfants et adolescents dans mon propre établissement comme thérapeute par l’art et psychothérapeute établi.

Dans l'entre-temps il y a eu de rares courtes visites en Algérie. Mais hélas il n'y a guère eu de contacts avec mon frère et ma soeur qui tous deux vivent en Europe maintenant.

On avait l'impression que chacun de nous a passé toutes ces années à mettre sa propre vie dans la bonne voie. Peut-être que d'une façon générale c'est un acte d’équilibre difficile à combiner qu'on prend ses responsabilités là où on vit mais sans perdre de vue et encore moins de ses pensées des êtres et des causes dont on devrait constamment remarquer les petits signes bien qu'on ne les entend que de très loin.

Quand je repense à l'admirable premier bourgeonnement de mes rencontres avec l'âme algérienne et avec ma famille, je ne doute pas que ce serait une excellente idée de relancer les dernières années de ma vie dans des relations intenses en Algérie et peut-être même d’assumer de nouvelles tâches si c’est faisable et si c’est désiré des deux côtés.

Aujourd'hui je voudrais bien construire un pont depuis l'Allemagne du Nord jusqu'au coeur le plus profond de l'Algérie!

Etant donné que dans ma vie professionnelle j'ai toujours eu à faire à des enfants et aux beaux arts, mon rêve serait d'en faire profiter des enfants et des adolescents en Algérie en encourageant leur créativité individuelle. Cela libère et cela crée une identité. Si cela était faisable le cercle se serait alors fermé.

Personnellement j'aimerais faire de mon mieux pour que ce rêve se réalise. Pendant ses dernières années, Kateb Yacine a fait du théâtre dans un foyer d’enfants à Vercheny près de Grenoble: c'était un travail social pour les enfants qui devaient vivre sans leurs parents.

Parlez-vous la langue de votre père, l’algérien ? Sinon, comment vivez-vous le fait de ne pas parler la langue de votre père?

Non, en fait malheureusement je ne parle ni l'arabe populaire ni tamazight, seulement le français que j'ai appris en voyageant: et cela n'est pas le français qu'il faudrait pour pénétrer en profondeur les secrets de la littérature en langue française.

Peut-être que j'en serais arrivé là si j'avais vécu en Algérie longtemps. Mais ce n'est pas comme ça que ma vie a été et je ne considère pas qu'il y ait là une négligence de ma part.

J'ai toujours compris ce que mon père avait à dire quand je le voyais devant moi, vivant.

Pendant son internement en 1945 à la suite des évènements de Sétif, selon ce qu'il en racontait je sais que ceux qui ont le plus impressionné le jeune Yacine, c'étaient ceux qui ne pouvaient ni lire ni écrire mais qui faisaient tout pour la libération de leur peuple et de la culture.

Pour lui, le théâtre était une manière de se rendre chez les gens et leur causer dans leur langage en arabe populaire. Avec la pièce “Mohammed prends ta valise”, Yacine a, sans le savoir, c'est-à-dire inconsciemment, non seulement essayé de rappeler dans leur pays des milliers d'émigrants.

Il m'a appelé, moi aussi. J'avais vu l'affiche pour la représentation en 1973 dans une librairie à Grenoble, à l'âge de 14 ans. Cette affiche était pour moi comme un appel pour me mettre en route, car je savais que mon premier nom avait été Mohammed Karl. Ce nom avait été une création de mon père, une liaison entre le prophète et Karl Marx.

Je crois qu'il l'a inventée pour provoquer.

Quand je pense aujourd'hui à ce nom pour ma vie en Allemagne il me semble qu'il était au-dessus de mes forces à cet âge encore tendre, mais qu'il a été formant. Le prénom allemand Hans est venu plus tard et a garni ma porte de nombreuses années: effroyablement modeste, mais efficace. Nous avons vraiment une histoire toute particulière ensemble, quel que soit le nombre des rencontres et quel que soit le retard de ces rencontres. Et l'on n'a pas encore fini de raconter cette histoire. Elle se passe justement en ce moment où j'essaie de répondre à des questions légitimes. Ce n'est pas la même histoire que Nadia a avec son père ou que Amazigh aura avec lui plus tard.

Kateb Yacine est une figure emblématique de l'engagement en Algérie, il représente la lutte et la résistance culturelle. Comment vous vous représentez cela?

Capacité magnifique de rendre à l'Algérie ce que ce pays méritait: sa dignité, sa démarche droite, sa propre langue ainsi que la musique, l'histoire, les beaux arts et l'amour des êtres humains.

Lors de l'enterrement de mon père, un homme que je ne connaissais pas m'approcha en disant:'C'était un juste'. Je crois que c'est cela qui l'a caractérisé et qui a fait de lui un modèle pour un tas de gens qui veulent faire progresser le pays.

C'était un rebelle qui sans voir son propre intérêt, se révoltait avec bravoure contre tous ceux qui voulaient exploiter le peuple algérien.

Je suis loin de connaître l'Algérie aussi bien que Kateb Yacine. Mais j'ai compris que Nedjma n’appartient qu’à elle-même et ne peut être possédée par aucune puissance étrangère.

Que me reste-il à faire sinon honorer ce pays de mes pères et aussi de mes mères et de le louer, mais aussi de l'aider à ne pas être subjugué par des puissances étrangères.

Sentez-vous que vous portez l'héritage de votre père? Comment avez-vous vécu le déni pendant une bonne partie de votre vie?

La vie et l'oeuvre de mon père appellent à se mettre en mouvement.

Dans son héritage il y a beaucoup de choses qui restent fragmentaires, mais aussi beaucoup dont je pourrais me départir.

Ça me fait plaisir d'être une partie de l'histoire de son action. Dans le pépin sans aucun doute, il y a quelque chose qui se reproduit et qui demande à ce que l'on continue avec lui ou qu'on le développe. Je ne suis pas comme mon père, mais il n'y a pas non plus des millénaires qui nous séparent.

Un proverbe allemand dit: "La pomme ne tombe pas loin de l'arbre." Je tiens absolument à connaître mes racines, à être à côté d'elles et à être raccordé à l'arbre même si cela ne se fait pas tout seul.

Qu'est-ce que l'Algérie d’aujourd’hui représente pour vous?

Je n'ai pu rencontrer le pays dans toute sa profondeur qu'aux endroits où l'on vit sa culture collectivement en sachant utiliser les admirables ressources de la terre précieuse pour le bien de tout le monde.

Ce fut surtout le cas d'une oasis au sud, et d'un endroit en Kabylie que mon père appelait "le petit paradis".

L’Algérie ça restera un pays à découvrir, un pays de mystères. Et évidemment le pays change à chaque moment.

Pour moi c'est absolument certain qu'en Algérie il se trouve le soupçon d'un petit quelque chose de profondément humain, plein de compassion pour la nature et pour la beauté de ce que nous sommes des êtres humains.

Ça devrait être possible de dénicher ce petit quelque chose de nos jours et de ne plus jamais le perdre. Y réussira-t-on? Kateb Yacine est mort en exil dans un hôpital le 28 octobre 1989.

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