MAROC
20/02/2018 11h:35 CET | Actualisé 20/02/2018 11h:52 CET

La charte de la majorité arrivera-t-elle à instaurer la cohésion? (ANALYSE)

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ANALYSE - Après plus de dix mois d’attente, le pacte a fini par être scellé lundi 19 février à Rabat. La charte de la majorité a été signée par les secrétaires généraux des partis politiques formant le gouvernement.

Présenté par le chef du gouvernement, Saad-Eddine El Othmani, ce document de sept pages traduit l’engagement unanime des partis de la majorité à travailler dans un seul et même cadre basé sur cinq principes: approche participative, efficacité, transparence, solidarité et dialogue avec l’ensemble des partenaires.

A ces principes s’ajoutent des priorités que les partis du gouvernement s’engagent aussi à exécuter. Il s’agit surtout de chantiers et de réformes que le gouvernement d’El Othmani inscrit sur son programme, dont la régionalisation, la bonne gouvernance et la promotion de l’emploi.

Débloquée par Benkirane

Aux yeux du politologue Mustapha Sehimi, cette charte de la majorité reste une bonne initiative. "Mais, c’est à Abdelilah Benkirane que l’on doit sa signature. S’il n’y avait pas eu sa sortie du samedi 4 février au 6e congrès national de la jeunesse du PJD, ce document n’aurait pas vu le jour", estime l’analyste dans un entretien accordé au HuffPost Maroc.

A cette sortie, Benkirane avait critiqué ouvertement le RNI pour ses ambitions électoralistes et implicitement l’USFP en le qualifiant de "mokhzanien". Face aux critiques, la majorité a tenu à répondre en donnant une preuve tangible de sa cohésion. "Cette charte était à l’ordre du jour du gouvernement, depuis dix mois et demi. Il en a été question dès la formation du gouvernement. Puis, la charte a été laissée de côté et on se contentait d’y faire référence de temps en temps. Ce qui a débloqué la procédure de signature de cette charte a bien été Benkirane", assure Mustapha Sehimi. Et de préciser que cette charte a tardé à trouver son chemin vers la concrétisation. "Elle devait être scellée avant la formation du gouvernement, au cours des négociations, ou tout de suite après la formation du gouvernement en complément du programme. La première charte de la majorité avait été signée le 17 décembre 2011, soit 17 jours avant que le gouvernement 2012 ne soit formé", rappelle-t-il.

Pour ce dernier, la charte de la majorité trouve son importance dans le fait d’instaurer "une base politique d’un accord entre les alliés devant constituer la majorité du gouvernement". Elle est donc, selon ce politologue, un point de départ pour la convergence des propositions devant aboutir à l’élaboration du programme du gouvernement.

"Lors de la crise du gouvernement Benkirane, suite au retrait du parti de l’Istiqlal, de 2013 à 2014, le débat s’était focalisé sur le contenu de la charte de la majorité. En avril 2014, la première version signée en 2011 a laissé place à une autre corrigée et approfondie", rappelle Mustapha Sehimi, qui souligne que l’importance de cette charte de 2014 a été de fixer les conditions de coordination, de concertation et de fonctionnement de la majorité.

Une nouvelle offre politique

Concertation, la charte El Othmani en fait aussi un code de conduite pour la majorité représentée au gouvernement et au parlement. D’ailleurs, des représentants de ces deux derniers devront être désignés, ainsi que des coordinateurs de groupes afin de programmer des réunions régulières.

La charte de la majorité cherche ainsi à traduire concrètement la cohésion. "Mais est-ce que la charte parviendra-t-elle à renforcer la concertation au sein d’une majorité fragile?", s’interroge le politologue. Le chef du gouvernement en est, en tout cas, convaincu. Dans une déclaration à la presse, à l’occasion de la signature de la charte, El Othmani a tenu à souligner qu'"il n'y a pas eu de crise gouvernementale", ajoutant que "la majorité tient à rester cohérente et en accord vis-à-vis des priorités qui répondent aux attentes des citoyens".

Bien plus, la charte de la majorité représente "un nouveau souffle démocratique" aux yeux du secrétaire général du PPS, Nabil Benabdellah. Un avis que Mustapha Sehimi qualifie de pertinent dans le contexte actuel. "Benabdellah parle d’une nouvelle offre politique que doit faire la majorité. Cela veut dire que le programme gouvernemental du mois d’avril 2017 est dépassé. D’ailleurs, personne du gouvernement n’y fait allusion. Les événements survenus après l’adoption de ce programme et les orientations royales ont laissé place au recadrage", explique-t-il.

A présent, c’est le sort de cette charte qui sera décisif pour la longévité du gouvernement. Pour le politologue, ce document pourrait être contraignant pour les six partis de la majorité dans la mesure où il leur imposera le respect de certains nombres de règles (concertation, dialogue, nouvelle méthodologie de la gouvernance). Mais il pourrait n’être aussi "qu’un texte d’affichage pour donner l’illusion d’une majorité unie alors qu’elle est tiraillée par les uns et les autres", prévient-il.

Compétition vs coordination

Rien n’est joué tant que le défi de la coordination n’est pas encore relevé au sein du gouvernement. "C’est la première difficulté qu’il faudra régler. Et pour cela, El Othmani devra imposer son arbitrage puisqu’il est le chef de l’exécutif", estime l’analyste.

Le même défi s’érige face aux groupes parlementaires de la majorité. Pour Mustapha Sehimi, la cohésion s’annonce plutôt difficile. "Ce sera compliqué entre les députés du RNI et ceux du PJD qui, en majorité, relèvent du courant Benkirane", affirme-t-il. Et d’ajouter que le secrétaire général du PJD peinera à jouer son rôle de leader et d’arbitrage.

Quant à la gestion au niveau local, à travers les collectivités, la charte de la majorité risque de rester lettre morte. "La charte impose la concertation et le dialogue alors qu’au niveau des collectivités locales, des municipalités se livrent des batailles sans merci, notamment à Rabat et à Casablanca. L’esprit de la majorité ne fonctionne pas. Comment faire respecter la charte dans ce cas?", s’interroge le politologue.

La charte de la majorité se trouve sur un terrain apparemment hostile. Face à "des attitudes concurrentielles", le souci commun d’une majorité unie s'éclipse. Pour Mustapha Sehimi, "les uns et les autres ont déjà le regard tourné vers 2021. Nous sommes déjà en campagne électorale. Cela nous donne parfois l’impression que les élections auront lieu en septembre prochain!"

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