TUNISIE
19/02/2018 10h:14 CET

Les avancées de la Tunisie en matière de lutte contre le terrorisme restent insuffisantes, selon un rapport du Conseil européen des relations internationales

MEDENINE, TUNISIA - MARCH 20: Tunisian security forces stage an operation against a terrorist group in Ben Gardane Town of Medenine Governorate of Tunisia on March 20, 2016. Following terrorist attack, security forces has been conducting operations against terrorist locations and killed 49 terrorist as today. (Photo by Tasnim Nasri /Anadolu Agency/Getty Images)
Anadolu Agency via Getty Images
MEDENINE, TUNISIA - MARCH 20: Tunisian security forces stage an operation against a terrorist group in Ben Gardane Town of Medenine Governorate of Tunisia on March 20, 2016. Following terrorist attack, security forces has been conducting operations against terrorist locations and killed 49 terrorist as today. (Photo by Tasnim Nasri /Anadolu Agency/Getty Images)

Un rapport établi par le Conseil européen des relations internationales (ECFR), dresse les avancées réalisées en matière de lutte anti-terroriste dans le cadre de la coopération entre la Tunisie, le Maroc, et l'Union Européenne. Cette coopération n'a toujours pas atteint ses objectifs, malgré une nette amélioration de la situation sécuritaire de la Tunisie.

Dans cette lutte contre le terrorisme renforcée après les nombreux attentats meurtriers en Europe et en Tunisie, de ces dernières années, l'ECFR relève un manque de stratégie politique quant au processus de dé-radicalisation, de lutte contre la radicalisation, et de gestion des djihadistes revenus de Syrie et d'Irak.

L'ECFR estime que la Tunisie s'est nettement améliorée au niveau sécuritaire et notamment au niveau de l'anti-terrorisme, considérant que l'absence d'attentat meurtrier depuis 2015 en est la preuve. Selon le Conseil, ce succès relatif revient en grande partie à la coopération entre la Tunisie et l'Europe, laquelle lui a fourni formations et soutien matériel.

Selon l'ECFR, les pays membres de l'UE ayant des liens étroits avec le Maroc et la Tunisie, devraient appuyer encore plus ces pays dans leur lutte contre la marginalisation sociale, et les aider à améliorer leur gouvernance en matière de sécurité.

Cet appui serait d'autant plus indispensable à cause du lien établi entre les assaillants des attentats terroristes en Europe, et les deux pays.

Les années 2011-2013 à l'origine de la prolifération du terrorisme en Tunisie

En comparaison avec l'Algérie et le Maroc, la Tunisie détient le plus grand nombre de jeunes partis faire le djihad, alors que celle-ci compte la population la plus faible parmi ses voisins. Ainsi, quelque 2962 Tunisiens sont partis en Syrie et en Irak, contre 1660 pour le Maroc, et seulement 170 Algériens.

Selon le Conseil, le système de sécurité tunisien de l'ancien régime privilégiait la police, en marginalisant l'armée, de peur d'un coup d’État. Ainsi, après la révolution, la Tunisie s'est retrouvée avec une sécurité fragile en matière de renseignements, et une armée qui n'était pas formée aux menaces extérieures, ni au contre-terrorisme.

La venue d'Ennahdha au pouvoir et les réformes effectuées entre 2011 et 2013 n'auront fait qu'aggraver la situation, fragilisant davantage la coordination entre les différents organes sécuritaires du pays.

Une lutte beaucoup plus efficace

En 2014, les choses ont commencé à s'améliorer, avec la création de nouveaux services de renseignements et de coordination entre les unités de sécurité, conférant également un rôle beaucoup plus important à l'armée.

Selon l'ECFR, la réponse efficace de l'armée et de la police à l'attaque de Ben Guerdane en mars 2016, aurait également été une preuve de leur capacité à contrer les mouvement insurrectionnels, et a contribué à remonter le moral des agents.

De plus, le contrôle intensifié des frontières avec la Libye avait été déterminant, notamment avec l'appui des États-unis en drones, ce qui avait amélioré la surveillance et réduit les intrusions depuis la Libye..

Toujours selon le Conseil, la Tunisie s'est distinguée des pays du Maghreb par son ouverture et sa volonté de coopération avec ses partenaires occidentaux dans les réformes sécuritaires, indispensables à la transition démocratique du pays, alors fragilisée par la série d'attentats de 2015.

Selon l'ECFR, les pays qui avaient et apportent toujours leur aide à la Tunisie, ont établi un travail de coordination et de répartition des tâches, permettant un soutien beaucoup plus efficace aux autorités tunisiennes. Le rapport cite par ailleurs des responsables de l'Union Européenne affirmant que la coalition du G7+6 a contribué à empêcher Daesh de s'emparer de tout le territoire tunisien.

Parmi les pays de l'UE, la France et le Royaume-Uni se sont particulièrement impliqués dans l'amélioration de la sécurité aérienne, fournissant les formations nécessaires dans ce domaine.

L'Allemagne et les États-unis ont quant à eux aidé la Tunisie dans la sécurité frontalière, lui mettant à disposition le matériel nécessaire à une large surveillance des frontières (Caméras, drones, etc..).

L'Italie, première destination européenne des migrants africains, a de son côté aidé à la lutte contre l'immigration clandestine qui a explosé depuis 2011, et dont la Tunisie est devenue le principal point de départ. Ainsi, elle a intensifié ses patrouilles maritimes pour lutter contre ce phénomène.

De leur côté, et selon l'ECFR, la Belgique, la Norvège et le Japon ont soutenu le programme des Nations-Unies pour le Développement, qui concerne 170 pays dont la Tunisie, et qui oeuvre pour l’éradication de la pauvreté et la réduction des inégalités. S'agissant de la Tunisie, ce programme aide à rétablir la confiance entre les citoyens et la police.

L'ECFR souligne également le soutien apporté par la France dans la modernisation du système judiciaire tunisien, visant à améliorer sa gestion des affaires de terrorisme.

De persistantes lacunes

Bien que la Tunisie ait réussi à réaliser de véritables prouesses face au terrorisme, et que la situation sécuritaire ne ressemble plus à celle des années 2011-2015, il persiste néanmoins quelques lacunes susceptibles de constituer des menaces à la sécurité nationale.

Selon l'ECFR, le problème proviendrait essentiellement de l'insuffisance des réformes engagées, plus particulièrement au niveau du ministère de l'Intérieur, qui selon le conseil, reste entre les mains d'une ancienne figure du régime Ben Ali. Le ministre de l'Intérieur actuel est, selon un responsable au sein de l'UE, efficace mais pas assez engagé dans les réformes nécessaires au ministère, d'autant plus que, dans toute transition d'un régime autoritaire à un régime démocratique, les institutions clés de l'ancien régime sont généralement les plus difficiles et lentes à réformer.

Selon l'ECFR, la réticence du ministère à accélérer les réformes est essentiellement due à la façon erronée dont ses responsables voient la révolution et la transition démocratique. Ceux-ci verraient la révolution comme une période de désordre, et non comme une opportunité de construction d'une meilleure relation entre la police et le peuple.

Selon certains observateurs, le ministère de l'Intérieur estime également que la transparence de ses services entraverait la lutte contre le terrorisme.

Autre problème soulevé dans le rapport, le maintien de l'état d'urgence depuis novembre 2015, et ce en dépit de l'amélioration de la situation sécuritaire du pays. Ceci aurait donné à la police une certaine liberté dans les perquisitions et les arrestations, allant jusqu'à la dénonciation par des organisation internationales, comme Amnesty International, de la pratique de la torture.

Ce retour vers d'anciennes pratiques serait selon l'ECFR, volontaire, après l'appel à l'adoption d'une loi relative à la répression des atteintes contre les forces armées, qui criminaliserait tout type d'atteinte contre celles-ci, y compris la divulgation d'informations par des dénonciateurs. Ceci constitue un danger aussi bien pour la liberté de la presse, que pour les libertés individuelles.

Amnesty International avait d'ailleurs considéré ce projet de loi, soutenu par le président Béji Caid Essebsi, comme une menace pour les droits de l'Homme. Selon l'organisation, ce projet contredit la constitution tunisienne qui garantit le droit à la vie, la liberté d'expression et l'accès à l'information.

La lutte contre le terrorisme, deviendrait donc, selon l'ECFR, un prétexte aux répressions, et à moyen terme, au retour de l'autoritarisme.

Selon l'ECFR, même le renforcement de la sécurité aux frontières avec la Libye serait susceptible d’accroître la corruption et l'économie parallèle dans ces régions, tant qu'un vrai plan de développement efficace n'y soit mis en place.

Il y'a encore beaucoup à faire

Selon l'ECFR, se référant à des observateurs internationaux, la Tunisie doit se concentrer sur la prévention de la radicalisation, et mettre en place une stratégie plus claire et efficace à cet égard. La dé-radicalisation se dresse également comme un défi de taille, au vu du retour de plus de 800 djihadistes. Selon la même source, certains experts estiment que le nombre de combattants qui sont de retour, est beaucoup plus important que les chiffres officiels, et que beaucoup d'entre eux auraient échappé aux autorités.

Bien qu'une aide en matière de dé-radicalisation et de réhabilitation ait été offerte par les Pays-bas, la Tunisie n'arrive toujours pas à gérer le nombre important de terroristes revenus au pays, et c'est aussi le cas des pays européens concernés, qui trouvent eux aussi du mal à mettre en place une stratégie efficace pour la résolution de ce problème. Selon l'ECFR, le défi est d'autant plus grand pour la Tunisie, considérant le nombre important de combattants à gérer.

Autre difficulté à laquelle font face les services de renseignements tunisiens, selon l'ECFR, c'est la réticence de leurs homologues européens à leur fournir suffisamment d'information sur les ressortissants tunisiens sous surveillance en Europe. Les autorités européennes se concentrent plutôt sur l'accélération du rapatriement des combattants tunisiens dont les demandes d'asile avaient été rejetées, que sur une coopération en bonne et due forme avec les renseignements tunisiens.

Le rapport établit également une meilleure efficacité des autorités marocaines dans la lutte contre le terrorisme, alors que la Tunisie continue de souffrir de l'héritage de l'ancien régime, et n'arrive toujours pas à trouver la stratégie nécessaire pour combattre ce fléau, notamment à cause de la lenteur des réformes.

La Tunisie et le Maroc sont cependant face à un défi commun, celui de la prévention de la radicalisation. Un défi qui concerne également les pays européens, ce qui les oblige tous à coopérer dans cette lutte collective, bien que la conjoncture et les disparités sociales de la Tunisie et du Maroc, soient loin de ressembler à celles des pays européens.

Retrouvez les articles du HuffPost Tunisie sur notre page Facebook.