MAROC
12/02/2018 12h:15 CET | Actualisé 13/02/2018 12h:06 CET

Entretien avec Maryam Touzani, co-scénariste et comédienne de "Razzia", le dernier film de Nabil Ayouch

Copyright Unité de Production / Les Films du Nouve

CINÉMA - Des coulisses aux devants de la scène. Dans "Razzia", le dernier opus de Nabil Ayouch, Maryam Touzani, épouse du réalisateur, campe le rôle de Salima et signe ainsi son premier passage devant la caméra. L'ancienne journaliste co-signe par ailleurs avec Nabil Ayouch le scénario de ce film, attendu le 14 février sur les écrans du royaume.

Dans "Razzia", Maryam Touzani donne corps à Salima, une femme libre et paradoxalement prisonnière d'un couple dans lequel son mari, interprété par Younes Bouab, veut faire d'elle une épouse-trophée. Son quotidien prend un nouveau tournant quand elle rencontre Ito. Cette dernière, femme berbère, libre et indépendante, qui arbore ses tatouages avec fierté, va servir de modèle à Salima.

"On a été habité par ces personnages, par leurs histoires individuelles et par l'histoire globale. On a travaillé de manière très complémentaire", raconte la comédienne au HuffPost Maroc, ajoutant que le récit a été écrit de manière "spontanée".

Dans cet entretien, Maryam Touzani parle de la genèse et de la force de son personnage dans "Razzia", revient sur la polémique "Much Loved" et évoque son prochain projet, un premier long-métrage de fiction auquel elle s'attellera cette fois-ci en tant que réalisatrice.

HuffPost Maroc: Quand la décision de vous caster pour le rôle de Salima a-t-elle été prise?

Maryam Touzani: C'est venu après l'écriture du scénario. Quand on a commencé à écrire, Nabil avait déjà les cinq personnages en tête, on ne s'est jamais dit que c'est moi qui allait interpréter Salima. Mais je pense qu'au cours de l'écriture, Nabil a dû voir beaucoup de similitudes entre le personnage et moi. Comme j'ai contribué à l'écriture du film, j'ai par la force des choses raconté moi aussi des choses à travers cette femme. Et Nabil s'est également inspiré de ma vie personnelle, à travers certaines séquences, certaines scènes. Quelque part, il a commencé à m'imaginer dans ce rôle. Il m'a proposé de passer des essais, sachant que je n'avais jamais joué la comédie auparavant.

Au début, j'ai eu peur de décevoir, de ne pas être à la hauteur du personnage. C'est des questions que l'on se pose quand on est comédien, mais encore plus quand on est dirigé par son mari. Très rapidement, j'ai été rassurée car j'ai compris que Nabil n'est pas du genre à faire des choix pour faire des cadeaux. Il les fait parce qu'il y croit. Je l'admirais déjà énormément en tant que réalisateur mais aussi en tant que directeur d'acteur. J'étais là au moment de "Much Loved" et j'ai observé la manière dont il travaillait avec les comédiennes. J'ai trouvé exceptionnelle la manière dont il les aidait à chercher des émotions, à briser toute les barrières qu'elles se mettaient, c'était presque un travail de psychologue dont j'étais très admirative. Donc malgré mes premières craintes, je me suis dit aussi que ça devait être tellement beau d'être dirigée par lui. Et ce fut le cas.

Parlez-nous de votre personnage, Salima...

Salima ressemble à beaucoup de femmes que je connais, qui sont mariées à des hommes qui se veulent modernes, qui ont fait des études, qui sont partis à l'étranger, mais qui se révèlent conservateurs. Cela traduit, à mon avis, une certaine insécurité et une manière de garder l'emprise sur leurs femmes. J'ai moi-même été très déçue par des gens qui prétendaient être ouverts et qui ont fini par dévoiler un visage contraire. J'ai aussi vu des femmes de mon âge, mariées, et qui, par exemple, arrêtent de fumer parce que leurs maris le leur interdisent. Il y a certes des choses que l'on fait par amour, mais là c'est différent, c'est une manière de garder le contrôle.

Salima veut se libérer de son mari parce qu'il l'emprisonne, parce qu'il veut qu'elle soit jolie, pour la conserver, comme un objet sur une étagère, dans une situation qui devrait lui suffire. Pourquoi devrait-elle avoir besoin de plus? Il ne veut pas non plus qu'elle travaille car il a envie de la contrôler et garder cette emprise sur elle, notamment par le fait qu'elle dépend de lui financièrement. Je connais beaucoup d'hommes comme ça et des femmes qui subissent malgré elles cet état de fait.

Quand le film commence, on arrive à un moment de sa vie où elle est fragile, on ne sait pas dans quel sens elle va basculer. Et là, tout s'accélère parce qu'elle est enceinte, elle doit prendre une décision et se poser les vraies questions. On ne sait pas si elle va avoir le courage d'aller de l'avant ou rester dans ce couple soit disant heureux et confortable, mais qui est loin de l'être. Elle souffre intérieurement et le lendemain, elle a le sourire, lui prépare à manger... mais elle risque de se briser.

Par le biais de votre personnage et celui d'Ito, le film a un message presque matriarcal...

Je pense que les femmes sont au coeur de la transmission, beaucoup de choses se font à travers elles. Ce sont elles qui éduquent les enfants et dans ce sens, elles ont un pouvoir énorme, pas uniquement sur leur entourage, mais sur le monde. Ito est un personnage fort et Salima se nourrit de cette force. Sans elle, elle se serait intérieurement éteinte. Elle est inspirée par cette femme courageuse qui brandit ses tatouages. Je trouve ça tellement triste qu'aujourd'hui, des vieilles femmes se font retirer leurs tatouages parce que c'est "haram" alors que ce que cela raconte est tellement beau. Ito, elle, en est fière et elle va inspirer Salima qui va pouvoir être courageuse à son tour grâce à cette rencontre.

Ito n'est certes pas sa mère, mais les femmes ont aussi besoin d'exemples. Parfois, quand on est un peu fragile, on a besoin de modèles, d'idéaux, de pouvoir s'imaginer, de se projeter à travers quelqu'un d'autre, de s'armer de son courage pour être fort, parce qu'il n'est pas toujours facile d'être courageux, c'est très difficile au quotidien. Salima se rend compte que son courage peut changer les choses, elle est prête pour le combat.

Comment avez vous vécu la polémique autour de "Much Loved"?

La polémique a commencé quand nous étions à Cannes, mais on ne pouvait pas s'imaginer la portée que cela allait prendre, c'était dingue. L'interdiction est tombée le lendemain de notre retour du festival, c'était un sentiment d'incompréhension très violent. J'étais avec Nabil du début à la fin et j'ai vu avec quelle sincérité et quel désir de vérité il voulait traiter ce sujet dans le film.

Ce qui m'a fait le plus de peine est de voir comment ce film a été incompris. En plus, la version qui a été diffusée sur le web était un film non monté, des scènes extraites sur internet avaient été ajoutées. C'est ça qui était triste, le fait que le vrai film n'a pas rencontré son public. Nabil voulait créer un vrai débat de société et au final, on est resté à la surface.

Vous allez prochainement réaliser votre premier film. Pouvez-vous nous en dire plus sur la trame?

J'ai déjà réalisé des courts métrages et des documentaires et là, je vais prochainement réaliser mon premier long-métrage de fiction, en octobre-novembre prochain. C'est un film qui raconte le combat d'une mère célibataire. Une femme qui attend que l'enfant naisse pour le donner, parce qu'elle ne peut pas le garder, étant donné qu'aucun d'entre eux ne trouvera sa place dans la société si elle le garde. C'est une croix trop lourde à porter. C'est l'histoire intime de deux femmes et le trajet qu'elles vont faire ensemble.

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