MAROC
05/02/2018 14h:05 CET | Actualisé 05/02/2018 14h:25 CET

Du 93 aux feux de la rampe, entretien croisé avec Lartiste et Saïd Taghmaoui (VIDÉO)

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RENCONTRE - Saïd Taghmaoui, l’acteur à la carrière hollywoodienne, et Youssef Akdim alias l’Artiste, de douze ans son cadet, ont bien des choses en commun. Pour en savoir plus sur le parcours des deux stars d’origine marocaine, le HuffPost Maroc est allé à leur rencontre à Paris. C’est Saïd Taghmaoui, ami du prince Mutaib Ben Abdallah Ben Abdelaziz, membre de la famille royale saoudienne et propriétaire du Crillon, qui nous donne rendez-vous pour cet entretien croisé avec Lartiste dans l'une des suites du palace, dans le 8e arrondissement. Dans ce luxueux hôtel qui surplombe la Place de la Concorde, Saïd est chez lui et le personnel est aux petits soins. En attendant l’arrivée de Lartiste, l’acteur met la main à la pâte et nous aide à installer le matériel pour l’interview.

Quand en 1995 Saïd Taghmaoui joue dans le film "La haine" de Mathieu Kassovitz, Youssef Akdim, alias Lartiste est tout juste âgé de 10 ans et, comme l’acteur, il vit dans le 93. Saïd Taghmaoui est né et a grandi en France dans la cité des 3000, banlieue voisine de celle de Bondy en Seine-Saint-Denis, où grandit Youssef, arrivé de Marrakech à l’âge de 7 ans.

Même s'il a quitté le 93 pour Los Angeles, Saïd est toujours en contact avec ses amis de cité. Il y a trois ans, l’acteur de "Lost" entend parler de Lartiste, encore peu connu du grand public et sur le point d'abandonner son rêve. Pour Youssef Akdim, les débuts sont difficiles, peu de moyens et aucune maison de disque ne le signe. Saïd Taghmaoui prend alors son téléphone et appelle Lartiste pour lui proposer son aide et l’encourager à continuer. "Les radios ne passaient pas ses morceaux, un animateur lui avait même demandé de changer de nom!", se souvient Saïd Taghmaoui, qui ajoute que "son talent a payé!". Cet été, Lartiste sort de l'ombre et son tube "Chocolat" passe en boucle sur les ondes des radios françaises et marocaines.

Dès leur première rencontre, un bon feeling s'installe entre les deux hommes, qui tous deux parlent fièrement de leur origine marocaine et de leur enfance dans le 93. "Nous sommes berbères et marocains tous les deux, ce n’est pas rien! En plus, on vient tous les deux du 93!", lance Saïd, sous le regard approbateur de Youssef. "Le 93 n’est pas une banlieue comme les autres. C’est une famille. Dans le sud, quand les gens parlent de Paris, ils disent Paris et le 93! Beaucoup d’artistes viennent de là-bas, comme NTM. Et c’est grâce à Saïd et au film 'La Haine' que toute une génération va vouloir se prendre en main", souligne pour sa part Lartiste.

Jusqu'au bout du rêve

Alors que le film "La haine" dénonce le manque d’égalité des chances, pour Saïd Taghamaoui, il ne s'agissait pas d'une simple fiction mais le reflet d'une réalité quotidienne. Déterminé à s’extirper de son milieu social, l’ancien boxeur plein d’ambition décide de tenter l’aventure américaine. "En France, tu pourrais être champion du monde de boxe, mais on te laisse à l’entraînement. Ils nous limitent alors que nous sommes pleins de capacités. Les banlieues regorgent de gens qui veulent s’en sortir, c’est dommage de ne pas profiter de ces forces vives, sans compter que ça crée de la frustration", dit-il au HuffPost Maroc. L’acteur de "Wonder Woman" parle avec émotion de cet aspect de sa vie, lui qui n'oublie pas d'où il vient, comme il dit. Il raconte l’injustice sociale vécue en France, son enfance dans une cité sensible de ce pays qui ne le considère pas à sa juste valeur. "Nous, on est Français, mais eux, ils ne nous considèrent qu’à 60%, 40% voire 20% Français".

Lartiste écoute avec attention et acquiesce. "En banlieue, rien n'a changé, ils ont juste repeint les murs. Il y a toujours des zones et les gens sont entassés. En banlieue les gens n’attendent plus rien, ils charbonnent pour s’en sortir", dit-il désabusé. Lartiste dénonce aussi le manque de brassage entre les jeunes de banlieues et les Parisiens. "Dans les rues de la soif, à Paris, ils se ressemblent tous et quand tu pars en banlieue, les mecs sont tous en joggings. Les jeunes plaident pour un melting-pot, pour le mélange, mais il n'y a rien de tout ça!", dit-il. "En tout cas, elle a bien changé la banlieue", s'amuse-t-il en levant les yeux vers les dorures de la suite.

À ses côtés, l’acteur hollywoodien poursuit et évoque pourtant avec amour cette France qui lui manque de l’autre côté de l’Atlantique, avant de s’interroger: "qu’est-ce que la France connaît de nous à part des clichés? Nous, on aime la France, sa culture, sa littérature, sa gastronomie. Mais à part sur le papier, il est où ce grand principe républicain d’égalité des chances?". Pour l’acteur du 93, apporter son aide à Youssef était une évidence. "J’ai tellement connu cette injustice, quand on essaye de te mettre des bâtons dans les roues. Je voulais lui épargner ça. Je lui ai dit: 'les bâtons, on en fait des jantes et on va encore plus vite!'".

Et ils vont en effet chacun aller très vite et très haut, aiguisant leur volonté de mener loin leurs carrières respectives. Saïd aurait voulu jouer en France D'Artagnan ou Aramis. Comme ces rôles ne lui sont pas proposés, il s’envole pour Los Angeles, apprend l’anglais et devient une star internationale, vivant pleinement son rêve américain à force de contributions à divers films d'auteurs étrangers et de blockbusters américains, des "Rois du désert" à "G.I. Joe, Le réveil Du Cobra", des "Cerfs-volants de Kaboul" à "Batman v Superman: L'Aube de la justice".

Youssef, qui tire son nom de scène Lartiste du film "Heat" de Michael Mann, comme il nous l'explique dans la vidéo en tête d'article, s'impose aujourd'hui comme un chanteur qui compte dans le paysage français. Et se dit particulièrement fier d'avoir créé son propre label, ouvrant la voie à de jeunes artistes qui voudraient à leur tour réaliser leurs rêves.

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