ALGÉRIE
04/02/2018 09h:49 CET | Actualisé 04/02/2018 09h:49 CET

Suspension d'importations: une économie en devises de 1,5 milliard de dollars annuellement

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Algiers Port, General View of Algiers on November 24, 2017 Algerian voters are choosing new local leaders in an election marked by the frustration of growing poverty caused by low oil prices. More than 50 political parties present candidates in Thursday's elections for mayors and council members in 1,541 cities and 48 local assemblies (Photo by Billal Bensalem/NurPhoto via Getty Images)

La mesure de suspension à l’importation de 851 produits devrait permettre à l’Algérie d'économiser un montant en devises de l'ordre de 1,5 milliard de dollars sur une année, a indiqué le ministre du Commerce, Mohamed Benmeradi, dans un entretien accordé à l’APS.

"Nous espérons gagner 1,5 milliard dollars sur une année grâce à la suspension à l’importation des 851 produits comprenant 400 produits industriels dont l'importation avait coûté 1 milliard de dollars en 2016, et 451 produits agricoles et agroalimentaires", estime le ministre.

Concernant les craintes de certains opérateurs quant au risque de voir leurs activités entravées en raison de la suspension de l'importation de certains intrants, le ministre considère que s'il est légitime que ces derniers s'inquiètent, il n'en demeure pas moins qu'ils doivent savoir que "le but est de les protéger".

Lire aussi: Levée de la suspension des produits à l'importation dans deux ou trois ans

"Ceux qui sont en train de contester cette mesure sont ceux qui activent dans des filières que nous avons totalement protégées puisque nous avons interdit l'importation du produit fini. Donc déjà, nous leur avons offert un marché sur un plateau", affirme-t-il.

Plus explicite, M. Benmeradi relève que le problème dans l’économie nationale réside dans le fait que des opérateurs, par méconnaissance de ce qui est produit dans le pays ou pour des objectifs inavoués, préfèrent importer les intrants alors qu'un certain nombre est produit localement.

Selon lui, de nombreux opérateurs ont réalisé des investissements mais sont restés dans l'aval de l'activité et ne remontent pas en amont pour développer les intrants locaux à quelques très rares exceptions.

A ce propos, il cite le cas des premières conserveries de tomates: ces premiers investisseurs ont construit des usines pour la transformation de tomates mais ramenaient le concentré de tomates de Turquie et ne faisaient donc que de la mise en boîte. Mais par la suite, relève le ministre, un certain nombre d'entre eux ont commencé à remonter en amont en travaillant étroitement avec les agriculteurs.

Mais citant l’exemple de la filière boissons, il indique que les producteurs locaux utilisent l’eau comme seul intrant local et considèrent le sucre comme produit national par le seul fait qu’il soit raffiné localement, tandis que le reste des intrants est importé de l’étranger y compris les arômes et les purées de fruits qui sont, pourtant, fabriqués localement.

Par ailleurs, M. Benmeradi fait savoir que son département va lancer une évaluation de l’économie nationale en remontant jusqu'au début des années 2000: "Nous sommes en train de préparer un rapport pour le gouvernement sur la situation du commerce extérieur de 2017 dans lequel nous allons expliquer pourquoi un déficit de plus de 11 milliards de dollars a été enregistré et pourquoi les importations n'ont pas baissé suffisamment. Et puis surtout nous allons faire, pour la première fois, une évaluation de long terme à partir de l'année 2000 et étudier ce qui s'est passé dans l'économie nationale. Nous y allons étudier les raisons qui ont fait que la part de l'économie nationale dans la couverture de la demande nationale n'a fait que baisser".

Citant l'industrie nationale, il observe que lorsque le pays exporte 4 produits industriels, il en importe 100: "Mais comme ça, on va droit au mur".

Très peu d'investissements industriels dans le secteur privé

Interrogé sur la difficulté d'endiguer les importations en dépit des différentes mesures prises durant ces toutes dernières années, M. Benmeradi explique qu’elles sont nombreuses dont, en premier, le système de subventions indirectes et involontaires des importations.

En effet, explique-t-il, avec un taux de change tel qu'il est pratiqué actuellement, "l'Etat est en train de subventionner les importations dans le sens où les importateurs obtiennent, auprès des banques, des devises contre dinars à un prix qui n'est pas réel, c'est-à-dire ne reflétant pas la réelle parité entre le dinar et la devise. En plus, les produits importés sont très souvent subventionnés dans leur pays d'origine. Donc, il est préférable pour les opérateurs nationaux d'aller les acheter à l'étranger que de les produire localement".

La deuxième principale raison de la persistance des importations à un niveau élevé est l’incapacité du secteur industriel privé de réaliser la diversification et de contribuer, significativement, à la couverture de la demande nationale, détaille encore le ministre qui déplore la "très faible" production industrielle du pays.

"Nous avions pensé, pendant très longtemps, que le secteur privé allait faire dans la diversification, mais le gros de ses investissements a été réalisé dans les services et le bâtiment mais très peu dans l’industrie", note-t-il.

Relevant que l'industrie algérienne est restée "basique", M. Benmeradi cite une étude faite par son ministère qui montre que 45.000 opérations d'importations, réalisées en 2017 par les 35 entreprises membres de l'Association des producteurs algériens de boissons, font ressortir un coût d’importation oscillant entre 250 et 300 millions dollars, alors que les exportations de ces entreprises ne dépassent pas les 12 millions dollars.

Dans ce sens, le ministre préconise de travailler, systématiquement, sur la base de la balance devises par filière d'activité permettant une vraie intégration nationale comme est le cas, selon lui, de la filière médicament.

Notant qu'il y a une vingtaine d’année, plus de 95% des besoins nationaux en médicaments étaient couverts par les importations, le ministre rappelle que le gouvernement avait alors décidé de suspendre les autorisations d'importation de médicaments sauf pour la Pharmacie centrale des hôpitaux ou d'autres établissements publics.

Ce dispositif a permis de booster les investissements dans l'industrie pharmaceutique en produisant localement l'équivalent de 2 milliards dollars actuellement contre moins de 2 milliards dollars d'importations, sachant que la demande est de 4 milliards de dollars: "Donc ça s'équilibre".

"Aujourd'hui, nous sommes le pays qui compte le plus d'usines de médicaments dans l'ensemble de la région. Nous avons dépassé la Tunisie, qui nous devançait, ainsi que le Maroc et nous sommes proches de l'Egypte", fait-il valoir.

Interrogé sur sa récente déclaration quant à la levée de la suspension des importations dans 2 ou 3 ans, il indique que cela n’est pas une décision du ministère du Commerce mais qu'elle émane de la loi régissant le commerce extérieur qui prévoit que dans le cas d'un déficit de la balance commerciale, le gouvernement peut prendre des mesures de sauvegarde dont la suspension "provisoire" des importations.

Il ajoute que le décret exécutif sur les 851 produits soumis au régime des restrictions à l'importation précise aussi que les produits concernés sont "temporairement" suspendus à l'importation jusqu'au rétablissement de l'équilibre de la balance des paiements. Selon lui, d’autres mesures visant à rééquilibrer les deux balances seront prises prochainement.

Lire aussi: Produits suspendus à l'importation: le décret exécutif publié au Journal officiel

"La mesure de suspension de l’importation de ces produits permettra de libérer les capacités nationales de production, sachant que la majorité des usines algériennes ne tournaient qu’à seulement 20% ou 30% de leurs capacités réelles car leurs produits, finis ou intrants, n’étaient pas achetés malgré leurs prix très compétitifs", avance-t-il.

C'est le cas, entre autres, des filières de la céramique et des boissons dont les prix proposés des intrants produits localement sont inférieurs à ceux importés, selon le ministre.

Le ministre espère, cependant, qu'une fois ces mesures de suspension levées, les opérateurs ne vont pas retourner aux importations car le véritable enjeu, insiste-t-il, est d'ancrer la culture de consommer national.

"Il faut être conscient qu'il y a le feu à la maison. Hormis la balance commerciale énergétique qui est à l'avantage de l'Algérie, toutes les autres balances sont déficitaires. Le tarif douanier contient 99 chapitres dont 95 sont déficitaires avec tous les pays du monde y compris les pays arabes. Si nous ne faisons rien, dans deux ou trois ans nous n'aurons plus les ressources financières pour importer quoi que ce soit y compris les céréales. Nous avons perdu en trois ans 50% de nos réserves de change, soit 44 milliards dollars", avise-t-il.

Interrogé si cette période de suspension d'importations de produits était suffisante pour développer et diversifier l'outil de production national, M. Benmeradi estime que le pays possède déjà un outil de production mais qui est sous-utilisé et que sa protection, à travers ces mesures de sauvegarde, lui permettrait de monter en cadence: "Il faut que les entreprises locales apprennent à ce qu'une bonne partie des intrants soit produite localement. C'est ce que nous voulons. En créant ce choc (à travers la suspension d'importations), nous allons encourager les entreprises algériennes à développer leur production et à utiliser les intrants produits localement".

Lire aussi: Loi relative à la protection du consommateur: introduire les conditions de conformité pour les produits importés

Cependant, ajoute-t-il, "nous recevons à la fois des demandes de protection et des demandes de levée de suspension et nous sommes en train de les évaluer pour rajouter des produits et supprimer d'autres. Cette opération est suivie par le Premier ministre, Ahmed Ouyahia".

A la question de savoir si cette suspension d'importations ne risquerait-elle pas de créer des situations de monopole de producteurs nationaux en l'absence de la concurrence étrangère et au détriment de la qualité, le ministre juge que le pays "vit déjà une situation de monopole qui est celui des importateurs".

Cependant, ajoute-t-il, "nous veillerons, à travers des organismes comme le Conseil national de la concurrence et d'autres instruments, à ce qu'il n'y ait pas de monopole dans ce sens. Dans toutes les filières industrielles, il y a des dizaines d'entreprises algériennes qui y activent. Donc, il y aura certainement de la concurrence. Actuellement, je ne connais pas un secteur où il y a un seul producteur national".

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