TUNISIE
02/02/2018 07h:46 CET | Actualisé 02/02/2018 16h:31 CET

Diffuser France 24 en langue Française gratuitement sur la TNT tunisienne: Le rêve pas si fou de Marie-Christine Saragosse, PDG de France Médias Monde (INTERVIEW)

ANNE-CHRISTINE POUJOULAT via Getty Images
The Director-General of TV5 Monde, Marie-Christine Saragosse, poses at the 63rd Cannes Film Festival on May 15, 2010 in Cannes. AFP PHOTO / ANNE-CHRISTINE POUJOULAT (Photo credit should read ANNE-CHRISTINE POUJOULAT/AFP/Getty Images)

Dans le cadre de la première visite officielle du président français Emmanuel Macron et sa délégation en Tunisie, Marie-Christine Saragosse, PDG du groupe médiatique France Médias Monde depuis 2012, s'est confiée dans une interview exclusive au HuffPost Tunisie.

Pendant près d'une vingtaine de minutes, elle est revenue sur les relations médiatiques entre la Tunisie et la France mais également sur le délitement de la confiance entre citoyens et médias. Interview.

HuffPost Tunisie: Que pensez-vous de cette première visite officielle en Tunisie du président Emmanuel Macron?

Marie-Christine Saragosse: J'étais très contente qu'il y ait une visite d'État en Tunisie, parce que la Tunisie est un pays particulier pour France Média Monde et pour France 24. On doit beaucoup à la Tunisie. Je crois que France 24 a vraiment pris son envol et son statut de chaîne de référence internationale, son envol, avec la Tunisie, avec la révolution tunisienne.

J'étais contente que le président de la République vienne saluer ce pays, pour qui ce n'est pas forcement facile sur le plan économique et sécuritaire mais qui a tenté une des seules utopies réalisées de ce XXIème siècle, qui a osé défier à peu près tous les déterminismes. D'ailleurs ce matin, le président français a employé le terme "soeur", car les deux pays sont féminins (Ndlr: La Tunisie et La France), symboliquement j'étais contente.

De plus, 1 tunisien sur 2 regarde France 24 au moins 1 fois par semaine, 2 cadres sur 3. 85% de l'audience est en arabe et sur le numérique 2,5millions Tunisiens suivent France 24 mais aussi la radio RFI Monte Carlo Doualiya donc on a forcément envie de venir saluer ici. On a fait une grosse couverture qui est mondiale et ça met un coup de projecteur sur la Tunisie, car on doit tous être autour de ce berceau, de cette démocratie comme des bonnes fées et j'ai des projets aussi pour le pays, encore et toujours.

Quels sont-ils?

Je suis très intéressée par cette idée de relancer la francophonie, de façon totalement décomplexée, en même temps en Tunisie, ça a toujours été décomplexé par ce que c'est Bourguiba qui a fondé le concept, la Tunisie est mère de la francophonie.

J'étais contente d'être à l'inauguration de la première des 6 alliances françaises qui s'ouvrent. Ce qui est intéressant dans les alliances, c'est que ce sont les Tunisiens qui montent des associations de droit tunisien.

Je signale que la journée internationale de la francophonie est le 20 mars, qui est la fête de l'indépendance ici, ce que je trouve joli symboliquement.

Par ailleurs, j'ai un rêve qui est de mettre France 24 en français -et non en arabe qui est très écoutée- sur la TNT, pour être accessible à tous les Tunisiens gratuitement, et pour créer un bain linguistique, un élan vers le sommet de la francophonie.

Je rêverais d'avoir une E-FM pour RFI - qui a été sacrée la semaine dernière "meilleure radio francophone du monde" - ça accompagnerait cette alliance et cet élan de francophonie, ce serait bien aussi pour le tourisme je pense.

J'ai aussi dit hier, à la ministre du Tourisme et au ministre de la Culture, que je pense que France 24 a une caisse de résonance mondiale, en français, en anglais en arabe et en espagnol, RFI en français et en 14 autres langues, Monte Carlo aussi en arabe, et je pense que nous on peut parler de cette Tunisie qui donne envie de venir et relayer des campagnes de promotion. Il faut aller encore plus loin dans le partenariat, c'est pour ça que j'avais envie d'accompagner cet élan symbolique donné par le président de la République.

Et pourquoi pas un France 24 en tunisien?

C'est une question d'argent, car une belle chaîne de télé qui a de belles images, des équipes qui peuvent bien vérifier les faits, qui peuvent aller sur le terrain... a un coût! Il faut faire attention à ne pas trop disperser les moyens pour faire des choses de qualité. Nous avons déjà 4 versions linguistiques pour France 24, plus pour la radio. On a 15 langues dans ce groupe donc je me dis que "qui trop embrasse mal étreint". Mais si on avait des accords on pourrait avoir des décrochages, avoir une émission délocalisée, ce serait mon rêve, jouer l'ouverture sur le monde et la proximité!

Ce que j'ai trouvé intéressant dans le discours de Macron c'est qu'il a parlé du français dans un univers plurilingue, il se frotte à d'autres langues et c'est de ce frottement que naît la diversité culturelle, la richesse des pensées.

C'est ce que j'adore à France Média Monde c'est qu'il y a 66 nationalités et 15 langues, le français c'est un peu le ciment car tout le monde le parle mais chacun a son univers.

Comment s'opère aujourd'hui votre collaboration à France Médias Monde avec les médias tunisiens?

On a bien sûr des correspondants tunisiens, beaucoup de partenariats lors des événements culturels, on a des reprises comme radio Monte Carlo, qui est reprise sur Radio Tataouine, la radio internationale francophone tunisienne reprend des émissions de RFI en français...

À côté de cela on a aussi dans notre groupe Canal France International qui est une coopération qui va lancer une grosse initiative Youth Room" (La chambre des jeunes), qui va doter d'une enveloppe financière des projets dans tout le monde arabe notamment au Maghreb et en Tunisie, pour des projets médiatiques, numériques de jeunes.

France Média monde et notamment son académie, qui a été créée grâce à la Tunisie, inventée pour la Tunisie car au moment de la révolution, on a eu un fort appel d'air pour la formation, et les journalistes étaient arabophones, donc on a créé un département pour faire de la formation et on a formé 200 journalistes tunisiens. On est en partenariat avec CAPJC sur ce projet.

En fait on collabore de nombreuses façons! Et là j'ai pu discuter avec le ministre de la Culture du grand projet de ville culturelle qu'il lancera prochainement. Le choix de la Tunisie, d'être un pays de qualité culturelle très élevée, qui attire un tourisme amoureux des belles choses, je trouve cela très important!

Les médias français tendent à avantager la Tunisie en ce qui concerne le tourisme, en revanche en ce qui concerne la question sociale, l'insécurité, etc., nous avons localement, tendance à constater l'effet inverse...

Il y a deux choses, d'une part je pense qu'il y a un effet de loupe, qui est inévitable dans les médias, et un effet répétitif qui peut donner le sentiment que c'est exagéré, en réalité non, ce sont des faits. Le fait qu'on en parle donne un retentissement plus grand mais ces faits sont avérés. Dans une démocratie, comme la Tunisie, il est évident que la liberté d'expression reste un des piliers.

Je pense qu'en ce qui concerne France Médias Monde et compte tenu de la présence de Tunisiens - très fiers de leurs origines, en France et qui sont en Tunisie dès qu'ils peuvent - il y a vraiment une volonté de rendre compte des faits en toute honnêteté et sans arrières pensées. Surtout avec la Tunisie, qui est un peu l'enfant chéri...

François Mitterand avait une jolie phrase, qui résume bien les choses: "Il y a quelques inconvénients à la liberté de la presse, mais il y en a encore plus à son absence de liberté".

Sans parler spécifiquement de France Médias Monde, qu'auriez-vous à dire sur ce point, plus généralement, pour les médias français et internationaux?

Je pense qu'il y a un phénomène, sur d'autres médias, qui connaissent peut-être moins bien la Tunisie, qui ne maîtrisent pas la langue arabe, qui ont moins cette culture de l'international. C'est qu'ils appliquent des prismes franco-français à une situation qui ne l'est pas. Et en toute honnêteté en France, on a un sens critique aigu. Je pense qu'il n'y a peut-être pas la compréhension, que cela peut être vécu différemment à l'étranger.

Je pense, quand on est dans un pays qui s'appelle la France, qui a eu des moments historiques, des rapports de force douloureux, la sensibilité est exacerbée un peu plus, mais les Français n'en ont pas conscience car quand ils vivent en France, ils ont moins cette conscience aiguë de l'autre. Il faut peut-être que les médias français viennent encore plus souvent ici, pour se familiariser en plus aux codes, etc.

Aujourd'hui, la confiance entre les citoyens et médias plus particulièrement est de plus en plus menacée. Comment l'expliquer?

C'est un phénomène un peu mondial, il y a eu des crispations lors des dernières grandes élections avec une parole parfois libérée, pointant du doigt les médias, ce qui est quelque chose de nouveau. Je pense que les réseaux sociaux ont un très grand rôle dans ce phénomène, parce qu'il faut éduquer la jeune génération qui est en danger si elle n'a pas la capacité de démasquer les impostures sur le numérique, les manipulations, la propagande, les fausses nouvelles.

Je pense que jamais cette profession n'a été aussi importante, que précisément elle doit s'emparer de ces réseaux, de ces offres numériques, pour réintroduire les valeurs qui ont toujours fondé cette profession depuis les premiers articles. Moi, je dis peu importe le flacon des supports pourvu qu'on ait l'ivresse des contenus et la flamme de ce journalisme indépendant, rigoureux, expert, courageux, et plus que jamais on en a besoin. Il faut s'emparer de cela, réaffirmer tous les codes déontologiques et ne pas laisser la technique s'imposer. Le support doit obéir à la qualité des contenus.

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