TUNISIE
31/01/2018 13h:08 CET | Actualisé 31/01/2018 13h:20 CET

Vanessa Burggraf et Taoufik Mjaied de France 24 évoquent les dessous de la visite de Macron en Tunisie

Anthony Ravera

A l'occasion de la visite d’État du président français Emmanuel Macron en Tunisie, HuffPost Tunisie a eu l'occasion d'interviewer l'adjointe au directeur de France 24 en charge de la chaîne en français, Vanessa Burggraf, et le journaliste présentateur entre autres du " Débat " ainsi que de l'émission mensuelle " Paris-Tunis" sur la chaîne en arabe, Taoufik Mjaied.

Ces derniers sont revenus sur les attentes de la Tunisie de cette visite, des annonces prévues, ou encore de la couverture médiatique françaises des dernières manifestations en Tunisie, et qui avait été pointée du doigt par le président Béji Caid Essebsi.

HuffPost Tunisie : Que représente pour Emmanuel Macron cette visite en Tunisie ?

Vanessa Burggraf

vanessa burggraf


C'est l'occasion de renforcer les liens entre l'Europe et l'Afrique, particulièrement entre la France et le Maghreb, puisqu'il y a plusieurs tentatives qui avaient été faites sous les quinquennats précédents, et qui n'avaient jamais abouti. C'est l'occasion ou jamais pour faire avancer les choses.


Je pense que l'Afrique, c'est le continent de demain, celui de la jeunesse et de l'avenir. C'est justement l'occasion pour ce président, jeune parce ce continent a été un peu délaissé. La jeunesse de ce président pourrait peut contribuer à mieux comprendre les attentes de la jeunesse africaine, et qui insufflera un élan à la relation entre les deux pays.



Taoufik Mjaied


taoufik mjaied


Macron ne vient pas en découverte de la Tunisie, il a eu déjà l'occasion de "tâter le pouls" lors de sa visite durant sa campagne électorale, et il a rencontré pas mal de gens de la société civile. Il a donc eu le temps de comprendre la situation du pays.


Je pense qu'il envisage une nouvelle approche, parce que si on suit bien ses discours, on se rend compte qu'il a une nouvelle vision de l'Afrique en général.


Vous savez que depuis 2007, le programme de Sarkozy, l'Union pour la Méditerranée (UpM) est dans le coma, et la Tunisie est quand même le premier partenaire africain de la France.



La Tunisie représente une expérience qu'elle se doit de préserver, que le monde doit aussi préserver. Pour Emmanuel Macron, il s'agit de l'expérience à suivre de près et de soutenir, d'autant plus que c'est la seule expérience réussie dans toute la région du Maghreb et du Moyen Orient.

Que peut espérer la Tunisie de cette visite de Macron ?

Vanessa Burggraf

Je pense que le plus important est la conversion de la dette, chose dont en parle depuis 2011. La Tunisie a aujourd'hui besoin d'investissements, de la présence d'entreprises françaises, du retour de la confiance, parce que le plus grand défi reste le chômage, et surtout le chômage des jeunes. Je pense que la France peut aider la Tunisie économiquement, et si le pays se redresse économiquement, cela résoudra automatiquement le problème de chômage élevé chez les jeunes, et réglera peut-être, en partie, la question du terrorisme et le problème sécuritaire.

Il faut qu'il y ait des actions concrètes et qu'on en finisse avec les promesses.

Taoufik Mjaied

La Tunisie espère beaucoup de cette visite, puisque la France a été un soutien majeur pour la Tunisie lors du Forum Tunisia 2020. Et quand on voit la délégation qui accompagne Macron, on constate bien qu'il a une volonté de mettre le cap sur la jeunesse, qui représente une richesse. Donc je pense que l'accompagnement de la France dans l'appui de la jeunesse tunisienne peut bien être déterminant.

On sent de grandes attentes autour de la venue du président français. L'Élysée a affirmé que des annonces seront faites: seront-elles seulement économiques ou pensez-vous qu'il osera innover et être plus à l'écoute du peuple et du gouvernement tunisien ?

Vanessa Burggraf

Je pense que la conversion de la dette sera l'annonce la plus forte au cours de cette visite. Il y a aussi les liens au niveau de l'éducation à travers le renforcement du système universitaire et l'accentuation des échanges, peut-être octroyer plus de visas aux jeunes Tunisiens, je ne sais pas si ça sera fait ou pas, mais ça me semble important.

Il y a aussi les alliances françaises, dont six vont être lancées cette année.

Taoufik Mjaied

Il y aura plusieurs annonces qui concernent l'éducation, qui est le "dada" de Macron. Je pense qu'il faut miser sur l'éducation et la culture. Macron va, certes comme il l'a dit dans plusieurs de ces discours, annoncer un renforcement de l'appui de la France à la jeunesse tunisienne, mais il veut également inculquer la culture du travail et du sens de l'initiative. En gros, son discours va être "Démontrez, proposez, proposez des projets, et nous on est là pour vous accompagner." Ceci est valable pour les entreprises, la société civile, ou encore le système éducatif tunisien.

Emmanuel Macron veut donner un nouvel élan à la francophonie. La Tunisie accueillera le Sommet de la francophonie en 2020. A ce niveau, et au niveau de l'éducation en général, l'exemple tunisien est de taille par rapport au reste des pays africains. On peut tout reprocher à la Tunisie, sauf son système éducatif. C'est pourquoi Emmanuel Macron compte miser sur cet atout.

Outre le plan économique, il y'aura également des annonces concernant la Société civile, très vivante, et qui a seulement besoin d'être harmonisée. Celle-ci sera aussi bien bénéfique pour la Tunisie que pour la France, compte tenu du nombre de Franco-tunisiens, qui se verront plus proches des Tunisiens si le lien est renforcé.

Certaines rumeurs disent qu'il annoncera la fin de la procédure de visas pour certaines catégories de Tunisiens. Pensez-vous que ce soit possible ou cela relève-t-il du fantasme ?

Vanessa Burggraf

Je ne peux rien affirmer à ce sujet. C'est peut-être dans les tuyaux, mais je ne peux pas vous dire si cela va se faire ou pas. Le fait que ce soit un président jeune pourrait peut-être le rendre plus attentif aux jeunes tunisiens sur ce point.

Taoufik Mjaied

Je ne pense pas que "les vannes seront ouvertes comme ça", surtout avec le contexte européen et international. Je sais Il y'a un projet de loi sur l'immigration qui passera bientôt devant le parlement français, je sais que des exceptions et des dérogations pour les talents seront adoptées, et que les titres de séjour pour les compétences passeront d'un à quatre ans. Mais je ne pense pas qu'il y'aura une quelconque annulation de procédures de visa.

Le plus jeune président du monde rencontrera le plus âgé. La vision du monde qui les entoure et la communication entre les deux risquent-t-ils d'en pâtir? Pensez-vous qu'ils auront des difficultés à communiquer, à se comprendre ?

Vanessa Burggraf

Franchement, moi je n'y crois pas trop. Après, c'est une question d'affinités entre chefs d’État. Le plus expérimenté peut apporter au plus jeune ou au moins expérimenté. Macron peut de son côté insuffler un nouvel élan. Je ne crois pas du tout que cela soit source de tensions ou de mauvaise communication.

Dans les relations bilatérales, les affinités comptent, mais ce qui est certain est que Macron entretient visiblement des relations un peu privilégiées avec la Tunisie, et met l'accent sur ce pays. Il a d'ailleurs effectué une visite privée avant même d'être élu, en plus d'avoir reçu le président Béji Caid Essebsi dans un déjeuner, à l'occasion du One Planet Summit en décembre dernier. Je crois que c'est un des rares entretiens bilatéraux qu'il a accordé.

Il y a quand même une volonté de la France de renforcer le lien avec la Tunisie compte tenu des relations historiques très fortes entre les deux pays.

Taoufik Mjaied

Non je ne pense pas que cela puisse constituer un problème. Béji Caid Essebsi est un homme d'expérience qui a occupé bon nombre de postes, notamment celui d'ambassadeur de Tunisie en France, et donc il bénéficie d'une grande expérience sur le plan diplomatique. Il pourra ainsi apporter une aide précieuse sur le dossier libyen par exemple. Ça ne peut être que bénéfique d'entendre le point de vue d'un président qui est beaucoup plus en contact avec les parties libyennes que son homologue français.

Je pense donc que l'âge ne compte pas, et que l'expérience est plus déterminante. Quand on a posé la question à Mitterrand s'il comptait se représenter pour un nouveau mandat alors qu'il était âgé, il avait dit que "l'âge est le temps que l'on a devant soi." donc pour moi, ça n'a jamais été question d'âge, et il n'y aura pas de risque de conflit de générations.

Le président tunisien Béji Caid Essebsi a récemment pointé du doigt les médias étrangers et principalement français dans leur couverture médiatique des derniers troubles sociaux en Tunisie. À-t-il eu raison ou a-t-il eu tort? Comment les médias français appréhendent-ils la situation en Tunisie aujourd'hui ?

Vanessa Burggraf

Oui je suis au courant de cette question, On m'a même dit que vous les médias de l'entourage du président, "vous êtes responsables, vous allumez un peu le feu, et ce que vous dites n'est pas la vérité."

Moi j'ai envie de dire que ces théories de complot extérieur, je n'y crois pas un instant. Je suis journaliste, je travaille dans une chaîne internationale. On a eu des reportages, des envoyés spéciaux, et des correspondants en Tunisie qui nous relatent la réalité du terrain. Ces correspondants sont allés dans plusieurs régions, notamment rurales, et ont bien constaté la frustration des Tunisiens par rapport au coût de la vie et au chômage.

C'est terrible pour la jeunesse tunisienne, il n'y a vraiment pas d'espoir là.

Je trouve aussi cette théorie du complot très gênante. Je pense que la position de Béji Caid Essebsi était une sorte d'échappatoire, un déni de la réalité, et les médias étrangers ont été, selon moi, un bouc-émissaire pour lui pour se dédouaner.

Mais je pense que la Tunisie doit quand même beaucoup à Béji Caid Essebsi, notamment en matière de droits des femmes. La société civile est très forte, et la démocratie s'enracine petit à petit.

Nos correspondants nous ont également rapporté que sur le plan sécuritaire, beaucoup a été fait, et que les Tunisiens se sentent plus en sécurité qu'ils ne l'étaient il y'a deux ans.

Je ne pourrai pas me prononcer pour les autres chaines, mais je peux vous dire qu'au niveau de France24, nous avons relaté la réalité.

Taoufik Mjaied

France24 a offert une tribune à beaucoup de Tunisiens au moment où ceux-ci ne pouvaient pas s'exprimer en Tunisie, et ça on a tendance à l'oublier.

Nous sommes avant tout des journalistes, nous faisons notre travail et nous relatons l'information. Il faut vraiment laisser de côté cette mentalité conspirationniste.

Ce n'est pas parce que France24 est une chaîne publique qu'elle est le porte-parole du gouvernement français. Donc un opposant s'exprime sur France24, cela ne veut pas dire que c'est fait exprès, mais que l'actualité l'impose.

Une exagération nous avancerait en quoi? Je ne vois vraiment pas l'intérêt . Lorsqu'il y a des émeutes, on dit qu'il y a des émeutes, même chose s'il y a des actes de la casse, je ne vois pas pourquoi un journaliste irait exagérer un phénomène dont il est témoin.

S'il y'avait un problème avec les médias français, Youssef Chahed ne les aurait pas reçus aujourd'hui pour une interview.

Le journaliste est par définition un citoyen indiscipliné, on fait notre travail et on n'est là ni pour faire de la lèche, ni pour condamner, ni pour rendre hommage. On informe et puis c'est tout.

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