TUNISIE
29/01/2018 04h:19 CET

Le consensus Nidaa-Ennahda "s'est transformé en étouffoir" qui menace la démocratie tunisienne selon Le Monde

Zoubeir Souissi / Reuters
Beji Caid Essebsi (L), leader of Tunisia's secular Nidaa Tounes party and a presidential candidate, shakes hands with Rached Ghannouchi, leader of the Islamist Ennahda movement, in the assembly building, in Tunis December 2, 2014. Tunisia's first full elected parliament held its opening session on Tuesday with a challenge to implement the democracy its people sought when they marched in the 2011 revolt against autocrat Zine el-Abidine Ben Ali. REUTERS/Zoubeir Souissi (TUNISIA - Tags: POLITICS EL

POLITIQUE - Les alertes, les analyses, et les constatations se multiplient autour du consensus entre les deux partis au pouvoir, Nidaa Tounes et le mouvement d'Ennahdha. Les alarmes n'ont cessé de sonner, et bon nombre d'experts et politologues voient d'un mauvais œil cette alliance, au moment où les Tunisiens craignent que la démocratie ne leur échappe, et qu'elle ne se transforme en dictature.

Les espoirs que le duo Nidaa-Ennahdha puisse encore œuvrer pour la démocratie s'évanouissent petit à petit au fil du temps.

Dans un article publié par le journal français Le Monde, ledit consensus est dépeint comme une "machine à neutraliser", un "étouffoir", ou encore "une chambre secrète de transactions entre États-majors se partageant les positons d’influence".

Cette alliance entre partis naturellement antagonistes, suscite visiblement l'inquiétude chez plusieurs analystes politiques, qui considèrent que ce pouvoir hétéroclite a mené la Tunisie vers une situation critique de laquelle elle doit être sauvée, avant qu'il ne soit trop tard.

Le Monde estime qu'en dépit des échecs du reste des révolutions arabes, on pourrait croire que la Tunisie s'en est bien sortie et qu'elle donnerait même l'exemple, mais c'est vraisemblablement le contraire, selon le journal, qui voit une démocratie qui s'enlise, et un pays qui se dirige vers la mauvaise direction.

Le tableau dressé par le journal français est pour le moins négatif. Celui-ci souligne le blocage de la mise en place de la cour constitutionnelle, ou encore de la décentralisation, dénonçant un "parlement infantilisé" et une "commission électorale indépendante affaiblie".

Selon Le Monde, la Tunisie essaie cependant de faire bonne figure sur la scène internationale, et que bien qu'une volonté de retourner à la dictature soit bien décelable, le pays ne pourrait pas se permettre de perdre le soutien de ses précieux bailleurs de fonds étrangers tels que le Fonds Monétaire International (FMI), qui tiennent à soutenir la Tunisie, "seule rescapée du printemps arabe". La preuve selon Le Monde, est le retrait de la Tunisie de la liste noire des paradis fiscaux.

Ces mêmes acteurs étrangers avaient soutenu l'alliance Nidaa-Ennahdha, afin de sauver le pays des mains des islamistes, qui se font politiquement discrets depuis l'élection de Béji Caid Essebsi, et l'échec de la Troïka. Mais le journal estime que cette alliance "manque cruellement de transparence".

Ennahdha aurait donc accepté de s'allier à Nidaa Tounes, de se faire discret et de calmer la situation, de peur que ses soutiens ne revivent les persécutions dont ils avaient été victimes sous le régime Ben Ali, depuis les années 1990. Un dirigeant d'Ennahdha l'aurait même avoué: "Oui, cette angoisse existentielle a beaucoup joué."

Le journal laisse entendre qu'Ennahdha a aidé Béji Caid Essebsi et son parti à accéder au pouvoir, contre une protection de la part de ce dernier. Selon Le Monde, les islamistes craignaient à ce moment les hostilités des Nidaïstes, surtout après l'assassinat des deux figures laïques de l'opposition, Chokri Belaid et Mohamed Brahmi, ainsi que le coup d'État en Egypte contre le régime islamiste de Mohamed Morsi.

"Béji Caid Essebsi remporta ainsi l'élection présidentielle de Décembre 2014, avec l’évidente complicité d’Ennahda" écrit Le Monde.

La crainte existentielle du parti islamiste se serait relativement apaisée avec les nombreux conflits qui avaient ensuite déchiré Nidaa Tounes, devenu deuxième parti majoritaire au parlement, après les multiples divisions intérieures. Ennahdha avait à ce moment, privilégié la stabilité, et adopté la politique de la coopération. "Nous n’avons pas vocation à être réprimés et à entrer en conflit avec l’État. Notre intérêt est dans la stabilité" aurait déclaré le conseiller de Rached Ghannouchi, Saïd Ferjani.

Ces rapports de force, événements, et compromis, auraient donc mené Ennahdha à soutenir les différentes mesures prises par le président Béji Caid Essebsi, notamment la promulgation en octobre dernier de la loi de réconciliation administrative, chose que le parti islamiste avait ardemment combattu quand il était au pouvoir entre 2011 et 2014. Ce comportement produit aujourd'hui, selon Le Monde, des "effets pervers" à travers une "alliance malsaine."

Face à cette analyse, pour le moins négative de la situation du pays, la réponse des internautes n'a pas tardé, dont la plupart estime que l'analyse résume bien la réalité, bien qu'elle ait été accueillie avec ironie par certains.

En 2014, alors que l'alliance entre les deux partis prenait place, l'analyste au sein de l'International Crisis Group, Michael Béchir Ayari, avait mis en garde contre une telle stratégie, affirmant qu'un "excès de consensus menacerait la démocratie et la rendrait atone".

Contacté par HuffPost Tunisie, Ayari a réitéré sa position, estimant que la Tunisie est sur le point d'entrer dans une période d'incertitude avec les enjeux politiques des élections municipales, prévues en mai prochain.

"On a été les premiers à relever les dangers d'un tel consensus. Nous avions mis en garde contre un long consensus, car sur le court terme ça aurait pu être bénéfique, mais sur le long terme cela risquait d'aboutir en une démocratie atone, et c'est en quelque sorte le cas aujourd'hui" déclare Michael Béchir Ayari.

Ayari a également estimé que ce genre de pratiques politiques, parfois dangereuses, n'est pas adoptée uniquement en Tunisie, et que c'est aussi le cas dans tous les pays disposant de coalitions gouvernementales. "Les citoyens sont dépossédés de la prise de décision, et les décisions sont prises à huis-clos. L'opposition n'a pas de poids suffisant et n'exerce pas son rôle de levier, ce qui fait que le débat démocratique s'amenuise de plus en plus" a-t-il ajouté.

"Nous avions cependant pris une position prudente, en soutenant la réconciliation, car en 2013, l'atmosphère était très tendue, et nous avions eu peur que la Tunisie finisse comme l'Égypte. Tout le monde était alors content que les tensions se soient apaisées après les élections de 2014, sans oublier le prix Nobel de la paix en 2015 qui avait rajouté un élan d'espoir".

S'agissant de l'annonce de la rupture politique entre Nidaa Tounes et Ennahdha, Michael Béchir Ayari a souligné l'importance de ne pas confondre "adversaires" et "ennemis". Selon lui, les deux partis doivent se déclarer adversaires pour que chacun puisse présenter son programme aux élections municipales, alors qu'en réalité, "rien n'a changé, Nidaa Tounes et Ennahdha sont toujours alliés".

"On a tellement l'habitude de penser qu'ils sont deux partis ennemis, qu'on fait facilement la confusion lorsqu'ils sont de simples adversaires. Il ne faut toutefois pas exagérer et les considérer comme de vrais alliés, c'est vrai qu'ils travaillent ensemble sur certains points, mais ils restent deux partis opposés" ajoute Ayari.

Quant aux élections municipales, pour Ayari, elles sont synonyme d'incertitude. "On rentre dans une période d'incertitude, c'est pourquoi tout le monde a un peu peur. Même si les Tunisiens se sont désintéressés de la politique ces dernières années, l’intérêt revient accompagné d'une appréhension due à cette incertitude vis à vis des municipales" a-t-il estimé.

Interrogé sur les éventuelles solutions au blocage de la transition démocratique tunisienne, Michael Béchir Ayari affirme que le plus important est de commencer par mettre en place les institutions constitutionnelles, pour qu'il y ait, dit-il, "une correspondance entre ce que dit la constitution, et la réalité". "La transition démocratique ne peut aboutir sans que ce que stipule la constitution ne soit appliqué" déclare-t-il estimant qu'une évaluation pourrait ensuite être faite, pour voir si le régime est efficace, ou qu'un changement vers un régime présidentiel soit plus judicieux. "La discussion quant au passage à un régime présidentiel ne doit cependant être tenue que si toutes les tensions politiques soient réglées" précise-t-il.

"Même si les temps ont changé par rapport à la période 2011-2013, et que les rapports de force ne sont plus les mêmes, ceci ne constitue pas une raison pour tout mettre en cause, encore moins de vouloir modifier la constitution ou la nature du régime. Il faut appliquer la constitution et évaluer par la suite, et non penser à tout modifier à chaque fois qu'un changement survient. Il faut voir sur le long terme" souligne Michael Béchir Ayari.

À la question de la couverture médiatique étrangère de la situation de la Tunisie, Ayari estime qu'il existe une certaine exagération, "La Tunisie, c'est quand même un symbole, et un exemple de révolution" déclare-t-il avant d'ajouter "D'un autre côté, Il y a aussi ceux qui transfèrent leurs espoirs sur la Tunisie, partant d'un sentiment de malaise quant à la situation de l'Europe en général. On voit un soutien manifeste de personnalités politiques européennes à la transition en Tunisie".

Soutenue par certains, et désapprouvée par d'autres, la vision du journal français de la scène politique tunisienne ne fait pas l'unanimité. Le site d'information tunisien tuniscope a d'ailleurs qualifié l'analyse d’ "exagérée", accusant certains médias étrangers de "continuer à mettre en lumière les histoires négatives plutôt que les points positifs et à amplifier les faits".

Le président de la République avait également critiqué la couverture médiatique étrangère des derniers troubles sociaux survenus un peu partout dans le pays, suite aux mesures d'austérité venues dans la loi de Finances 2018. "il y a eu beaucoup d’exagération de la part des médias étrangers, Les télés et les journaux étrangers ont terni l'image de la Tunisie parce qu'il y a des Tunisiens qui les provoquent, et je les connais" avait-il déclaré.

Retrouvez les articles du HuffPost Tunisie sur notre page Facebook.