TUNISIE
24/01/2018 12h:20 CET

L'union fera-t-elle la force des pays arabes? Et la Tunisie est-elle une exception dans la région? Khemaies Jhinaoui y répond

En marge du World Economic Forum qui se tient à Davos du 23 au 26 janvier 2018, le ministre des Affaires étrangères Khemaies Jhinaoui a participé à un panel intitulé "Une vision partagée du monde arabe" animé par Jean Marie Guéhennou, directeur du Centre for Humanitarian Dialogue et au sein duquel a participé Mohammed Bin Abdulrahman Al Thani ministre des Affaires étrangères du Qatar.

Durant ce panel, il a été question de répondre à l'interrogation suivant: "Après la défaite de Daech, la région a une occasion unique de faire avancer la paix et la réconciliation, mais de nombreuses lignes de fracture compliquent le chemin à suivre. Quelles démarches diplomatiques sont nécessaires pour créer une vision commune pour le monde arabe?"

Le ministre des Affaires étrangères a préféré ne pas parler de l'État islamique: "Je ne suis pas un expert en la matière", a-t-il commenté, préférant axer son discours sur comment sortir de cette situation dans laquelle se trouve le monde arabe.

"On parle là d'une région stratégiquement très importante qui se situe à cheval entre l'Afrique, l'Asie et l'Europe, qui a un très gros potentiel, qui possède une des plus grande réserves d'hydrocarbures au monde et qui compte un des plus gros potentiel humain" avance Khemaies Jhinaoui.

"Malheureusement aujourd'hui, sur le plan politique, la réalité c'est que (...) depuis 2011 et ce que nous appelons le printemps arabe, il a été montré que le statut-quo ne peut plus durer. La révolte qui a eu lieu en Tunisie et qui s'est propagée en quelques mois partout dans le monde arabe a montré qu'il y avait un problème politique", a-t-il ajouté.

Pour lui ce problème politique est lié au système politique qui perdure depuis "près de 60 ans dans le monde arabe" et qui ne "répondait plus aux aspirations des peuples".

Khemaies Jhinaoui pointe aussi du doigt un autre problème, l'absence d'organisations régionales fortes: "Il n'y a pas de mécanismes dans le monde arabe qui permet d'anticiper les conflits", déplore-t-il, en regrettant qu'à chaque fois qu'un conflit apparait, les discussions mettent du temps à se mettre en place.

"Les organisations régionales comme la Ligue des États arabes, l'Union du Maghreb Arabe, le Conseil du Golfe (...) n'ont prévu aucun mécanisme pour étudier les raisons des conflits, les anticiper et donc permettre lorsqu'ils arrivent d'y trouver une réponse adaptée", a expliqué le chef de la diplomatie tunisienne.

Selon lui, les conflits qui ont commencé entre les pays arabes depuis plus de 50 ans continuent de croitre, pire "aucun d'entre eux n'a été résolu".

Parlant de la situation économique du monde Khemaies Jhinaoui ne mâche pas ses mots: "Parlons franchement, sur le plan économique, nous sommes la région la moins intégrée au monde" malgré un grand potentiel de développement.

"Nous avons un gros potentiel que ce soit au Maghreb ou au Machrek mais malheureusement cette richesse humaine n'est pas utilisée correctement dans le but de générer de la croissance dans toute la région", affirme-t-il.

Face à ce constat pour le moins alarmant, les solutions proposées par le chef de la diplomatie tunisienne sont multiples.

D'abord, "cela nécessite de la communauté internationale qu'elle s'intéresse à cette région. Ensuite, qu'elle aide à résoudre ces conflits dont certains n'ont même pas été créé par des pays de la région. La question palestinienne en est un exemple".

D'un point de vue sécuritaire, Khemaies Jhinaoui affirme qu'il faut "penser à donner le pouvoir aux organisations régionales pour identifier et résoudre les conflits". C'est pour cela qu'il faudra les "réformer".

Avant d'aborder les solutions économiques, Khemaies Jhinaoui indique que le potentiel existe dans la région mais surtout en Tunisie où "depuis 60 ans, on a investi dans l'éducation et dans la libération de la femme".

"Quand on me pose la question: Pourquoi la Tunisie a réussi alors que les autres pays (du printemps arabe) ont échoué?, c'est parce que depuis 60 ans, on investit dans les ressources humaines", a-t-il expliqué.

Pour preuve? "Aujourd'hui, nous avons un problème pour trouver du travail aux jeunes diplômés de l'université. Nous avons 300.000 jeunes chômeurs qui ont un diplôme universitaire".

"Je suis sûr qu'autant au Machrek qu'en Europe, ils sont dans le besoin d'un tel potentiel mais malheureusement il manque ce lien, ce pont, pour mettre en relation certains pays arabes en recherche de main d'oeuvre et les pays du Maghreb qui ont un excédent de personnes qualifiées" note le ministre des Affaires étrangères.

Revenant sur l'État islamique, Khemaies Jhinaoui explique que celui-ci est un "phénomène" qui est né de "toutes ces raisons": "Je ne peux pas croire que Daech est terminé, que nous avons gagné le combat parce que Daech est dans les têtes et il le restera tant que nous n'aurons pas réformé nos systèmes éducatifs. Ça restera un grand problème dans le monde arabe tant que nous n'aurons pas mis en place une éducation de qualité".

Interrogé sur la place de l'islam en politique et du choix d'avoir accepté un parti islamiste, il explique: "En 2013, nous étions proches d'une guerre civile en Tunisie. Nous avions deux solutions, soit trouver une solution ensemble à ce problème, soit se faire la guerre. C'est pourquoi on a choisi le consensus" dont est issu le Quartet du dialogue national qui a remporté le prix Nobel de la paix.

"Nous avons pensé qu'Ennahdha et ceux qui ont voté pour elle étaient également tunisiens. Peut-être que certains d'entre eux étaient extrémistes mais la majorité de ceux qui ont voté pour Ennahdha faisaient partie de la société tunisienne"; continue-t-il.

Selon lui, ce choix a permis de donner "une constitution avant-gardiste, une des plus tolérante au monde (...) Cela a aussi posé les fondations d'une certaine stabilité pour les gouvernements qui se sont succédés après les élections de 2014. Mais cela ne veut pas dire que nous sommes à la fin du processus".

"La démocratie n'est pas quelque chose que l'on décrète, c'est un processus qui doit être compris et accepté par le peuple", affirme Khemaies Jhinaoui

Continuant son argumentaire, il explique: "Pour nous, l'inclusion est très importante. C'est le meilleur moyen pour la Tunisie de continuer dans cette voie est de consolider le processus démocratique mais aussi de faire face au plus grand problème du pays: le problème économique".

Revenant sur ce point, il appelle à l'aide internationale: "La Tunisie ne pourra pas faire face seule (au problème économique), elle a besoin de l'appui de pays étrangers".

Interrogé sur la difficulté de reproduire le "modèle tunisien" de transition démocratique dans d'autres pays, Khemaies Jhinaoui affirme que "l'expérience tunisienne est unique. Nous n'avons pas la prétention de vouloir l'exporter. Nous voulons d'abord être en mesure de la réussir et de la finaliser. Ce n'est pas facile".

"Quand nous aurons réussi (...) cela pourra créer de l'émulation, un peu comme le jasmin dont l'odeur se répand mais ce n'est pas notre objectif. Notre objectif est de réussir dans ce que nous sommes en train de finaliser", a-t-il expliqué.

"On voudrait montrer au monde entier que le modèle démocratique et ses principes internationaux peuvent être appliqués en terre d'Islam, que l'Islam n'est pas antinomique avec la démocratie les valeurs humaines internationales" a-t-il conclu.

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