MAROC
24/01/2018 10h:47 CET | Actualisé 24/01/2018 10h:57 CET

Avortement clandestin: Chafik Chraïbi regrette un projet de loi mort-né

svega

AVORTEMENT - C’est une attente qui commence à peser lourd. Le président de l’Association marocaine de lutte contre l’avortement clandestin (AMLAC), Chafik Chraïbi, ne cache plus sa colère et sa déception. Gynécologue obstétricien, ce médecin, qui s’est illustré par son combat contre l’avortement clandestin au Maroc, doute de la volonté du gouvernement d’opérer un réel changement. "Lundi 22 janvier, j’ai déposé un courrier auprès du chef du gouvernement, Saad-Eddine El Othmani, en tant que président de l’AMLAC", confie-t-il au HuffPost Maroc. A l’annonce faite par le chef du gouvernement de procéder à la révision du code la famille, le docteur Chraïbi a estimé nécessaire de relancer la question de l’avortement.

Engagé, l’homme avoue qu’il lui arrive de perdre espoir. Le projet de loi amendant le code pénal et dont l’une des dispositions concerne l’élargissement du droit à l’avortement a été adopté au conseil de gouvernement du jeudi 9 juin 2016. L'avortement y est légalisé dans trois cas. Le premier permet à la femme d’avorter si elle est victime de viol ou d'inceste, après ouverture d'une enquête judiciaire. Le second cas concerne la femme atteinte d’un trouble mental (la liste des troubles mentaux devrait être établie par le ministère de la Santé après consultation du Conseil national de l’ordre des médecins-CNOM). Quant au troisième cas légalisant l’avortement, il est lié aux malformations fœtales que le CNOM est appelé également à définir.

Un projet de loi mort-né?

"J’ai l’impression que ce projet de loi est mort dans un tiroir du Parlement. Il a pourtant été approuvé par le conseil de gouvernement et il devait être discuté au sein des deux Chambres. En plus, au ministère de la Santé comme au CNOM, aucune liste n’a été dressée. Rien, toujours rien!", constate avec regret le président de l’AMLAC.

Se remémorant son militantisme, Dr. Chafik Chraïbi, craint que ses efforts n’aient finalement pas abouti. "Cela m’a coûté énormément et, aujourd’hui, je constate qu’on a plutôt reculé et non avancé sur le terrain", dit-il, indigné face à "une inertie politique" qu’il tient pour première et unique responsable. "Les médecins commencent à avoir peur. Ici, à l’hôpital (maternité des Orangers-CHU de Rabat) où on agissait contre des malformations graves et des situations de viols de petites filles, plus aucun avortement n’est fait", indique-t-il.

Dans cette maternité où il a été chef de service, Dr. Chafik Chraïbi ne peut plus agir contre des cas qui, pour lui, nécessitent un avortement. "J’ai reçu, il y a à peine quelques jours, une femme enceinte dont le fœtus présente une malformation grave: son cerveau est en dehors de la boîte crânienne. C’est grave pour la mère et l’enfant ne pourra pas vivre à 1000%, mais on lui a refusé l’avortement", déplore-t-il.

Se battre pour rien

"Je me sens parfois abandonné, en train de me battre pour rien", dit-il, lui qui désespère de trouver un "réel interlocuteur au gouvernement". "Cela me fait mal quand je relis des articles ou je regarde des documentaires d’il y a 5 ans, 7 ans, 10 ans, dans lesquels des responsables promettent que la question de l’avortement sera réglée dans les jours à venir", affirme-t-il. Et de souligner qu’il y a quelques jours, il a été appelé à intervenir dans un colloque à Dakar (Sénégal) sur le plaidoyer en matière d’avortement. "Je devais parler de l’exemple marocain. J’ai été surpris de voir à quel point ce pays nous a devancé en quelques mois à peine!".

Déçu, en colère, le médecin ne compte pas pour autant abandonner ni sa blouse blanche, ni ses convictions, et poursuit sa volonté de sensibilisation à cette cause à travers les médias. "Je continuerai à revendiquer que l’article 453 du code pénal marocain doit inclure la santé physique, mentale et sociale de la femme. C’est très facile à faire, nous n’avons qu’à appliquer la définition de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) dont le Maroc est adhérent", rappelle-t-il.

Dr. Chafik Chraïbi estime cet amendement nécessaire, pour éviter également la prison aux médecins qui procèdent à des avortements justifiés. "Je ne sais pas combien de médecins sont aujourd’hui derrière les barreaux pour avortement clandestin. Je suis allé à la Délégation générale des prisons du Maroc pour connaître le chiffre, mais les causes exactes des condamnations ne sont malheureusement pas consignées sur les registres".

Le militant appelle à ce que la question de l’avortement fasse à nouveau l’objet d’une mobilisation à grande échelle pour amener une réelle avancée. "Il faut plus de mobilisation notamment dans les médias, parce que la cause est d’abord sociale, elle concerne tout le monde".

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