TUNISIE
23/01/2018 13h:23 CET

Al Badil, sa vision, les municipales, ses regrets: Mehdi Jomaa se livre au HuffPost Tunisie

Zoubeir Souissi / Reuters
Mehdi Jomaa, former Tunisian prime minister, speaks during a news conference to present his new political party in Tunis, Tunisia March 29, 2017. REUTERS/Zoubeir Souissi

Après un meeting populaire organisé dimanche à Sfax, au cours duquel il a présenté sa vision pour la Tunisie des prochaines années, l'ancien chef du gouvernement et président du parti Al Badil Mehdi Jomaa a accordé lundi une interview au HuffPost Tunisie sur laquelle il revient sur les cinq piliers de sa vision mais également sur l'avenir du pays.

"À un moment j'ai douté"

En marge du meeting de Sfax, Mehdi Jomaa a utilisé à de nombreuses reprises des termes du champs lexical du "rassemblement": "fédérer", "unir", "oeuvrer ensemble", "rassembler".

Se voit-il aujourd'hui en ce "rassembleur" autour de qui, l'opposition devra se fédérer, face aux partis au pouvoir? "Non, c'est la nécessité" qui fait aujourd'hui que les partis doivent s'unir.

"Le pays est en vrai crise. On ne peut pas continuer d'avancer de manière individuelle. Ces trois dernières années, il n'y a pas eu de vrai rassemblement. Aujourd'hui, on a besoin de rassembler un maximum de tunisiens" a-t-il affirmé.

Aujourd'hui, la situation du pays exige une unité et cette unité est son objectif affirmé: "Ça ne m'intéresse pas de faire de la politique si je n'ai pas de solutions à proposer au pays".

Quitte à ne pas être au premier plan? "Je ne vais pas m'imposer ou disputer avec une autre personne pour le leadership de l'opposition. Je veux réellement un rassemblement. J'ai toujours été un homme de consensus" a affirmé Mehdi Jomaa.

"Pour beaucoup, je suis un ennemi, mais pour moi, je n'en ai aucun".

"Deux Tunisie face à face"

Le discours prononcé à Sfax est le fruit de plus de 9 mois de "réflexions, de doutes, de terrain, d'écoute" a expliqué Mehdi Jomaa, ajoutant que lors de sa traversée du pays, il s'est rendu compte à quel point la politique s'était éloignée de ses objectifs, qu'il y avait de la souffrance.

Cette souffrance ressentie a instillé en lui, un doute: "À un moment, j'ai douté. J'ai douté qu'un jour on puisse s'en sortir avec cette somme de problèmes".

Lors de cette tournée de près d'un an dans différentes villes du pays, il a eu, avec son équipe, le temps de faire un diagnostic de la situation. "Je pense que le vrai problème qu'on a observé, c'est qu'il n y a plus une seule Tunisie. Nous avons deux Tunisie que l'on retrouve partout: La Tunisie qui se soigne et la Tunisie qui ne se soigne pas, la Tunisie qui sait espérer et la Tunisie qui n'espère plus, la Tunisie qui croit que son enfant va avoir un avenir et la Tunisie qui a la certitude que son enfant n'en aura pas".

Cette dichotomie entre deux Tunisie crée selon lui "une fracture" qui représente "le plus grand mal" que connait le pays: "Il faut maintenant s'atteler à sortir de ça", car selon Mehdi Jomaa "tout ceux qui prétendent aujourd'hui qu'il y a des problèmes identitaires, de terrorisme...ce n'est pas là la vraie menace aujourd'hui. On a montré qu'on est capable d'opposer une résistance".

Sur la période où il était chef du gouvernement: "Je suis sûr d'une chose: on a pris beaucoup plus de décisions audacieuses en une année que pendant les trois ans qui se sont écoulés"

Les municipales: Une échéance électorale pour créer une dynamique

Pour Mehdi Jomaa et Al Badil, qui fait partie d'une coalition de 11 partis qui présenteront des listes communes aux municipales, cette échéance est primordiale. Cependant, selon lui, cette coalition de 11 partis est plus une alliance "pragmatique" que "politique".

"Pour nous, Al Badil, le plus important ce n'est pas que chacun d'entre nous obtienne une part et fasse un score. Moi, je suis dans une projection plutôt visionnaire et stratégique. Pour moi, le plus important dans les élections municipales, c'est que c'est une occasion inédite d'aller chercher dans chaque coin de la Tunisie, chaque municipalité, des gens qui ont la confiance, la compétence et la probité qui peut demain constituer une pépinière nationale au niveau du leadership" a affirmé Mehdi Jomaa, indiquant qu'il s'agit d'un des principaux objectifs d'Al Badil: "Faire émerger un nouveau leadership".

"Moi, je suis prêt à aller appuyer quelqu'un qui n'est pas de mon parti (...) mais pourvu que je gagne quelqu'un qui a du leadership dont je puisse me servir demain, à l'échelle nationale pour gérer le pays" a-t-il ajouté.

Pour lui cette échéance électorale est "une dynamique qu'il faut gagner pour faire émerger des leaders" au niveau national.

Recréer une cohésion sociale et nationale

Parmi les 5 piliers de sa vision présentés lors du meeting de Sfax, Mehdi Jomaa évoque la cohésion, une vision qui regroupe selon lui "la cohésion sociale et la cohésion nationale".

Cette dernière doit, selon lui, passer par des valeurs qu'aujourd'hui les Tunisiens ne partagent plus comme le patriotisme: "Il y a d'abord des valeurs qu'on a aujourd'hui oublié et ça devient même ringard de parler de patriotisme et ben moi je dis non!"

Ce sentiment, il faut le faire connaitre: "le sentiment d'appartenance à cette patrie, c'est à nous, à toute l'élite d'aller faire ce travail sur le terrain, au lieu d'aller insulter les concurrents ou les adversaires. C'est notre responsabilité mais aussi celle des médias, de la culture mais nous devons prendre conscience que, sans ça, nous ne ferons pas grand chose".

"Mon discours je l'ai voulu politique, parce que le moment est politique"

Selon lui, "l'État mais également tous autant que nous sommes, sommes responsables des inégalités" qui touchent le pays.

Quant à la cohésion sociale, il faut selon lui "que la Tunisie, qui a de la dynamique, qui a des moyens, prenne conscience que non seulement l'État mais eux aussi doivent faire l'effort" afin de réduire ces inégalités sinon avec une telle "fissure, fracture, un tel déséquilibre, on ne pourra pas avancer".

"Il faut que l'État fasse exactement ce qu'il a fait les premières années de l'indépendance mais il faut que ce qu'il a fait sur la côte, il le fasse à l'intérieur du pays; ce qu'il a fait dans les villes, il le fasse maintenant dans les banlieues de ces villes, dans les quartiers défavorisés" préconise Mehdi Jomaa.

La vision "économie"

Parmi les piliers présentés lors du meeting de Sfax, Mehdi Jomaa a présenté le pilier "économie". Que cache ce terme si vague?

"Il faut comprendre qu'une vision, ce n'est pas un programme détaillé. Une vision, il faut la structurer, puis elle se développe en politiques et en d'autres programmes" avance-t-il.

S'il a choisi de mettre le pilier "économie" à part c'est parce que "tout ce qu'on dit ne peut pas réussir si on ne se donne pas les moyens". "L'économie c'est ce qui permet de donner de l'activité aux gens, c'est ce qui génère les richesses, et qui donne à l'État et aux individus les moyens de leur politique et de leur avenir".

"Pour moi, d'un point de vue politique, on ne peut consolider l'exercice démocratique des institutions que si on a les moyens, et donc une économie robuste"

La vision "économie" cache plusieurs aspects. Pour lui, l'économie ne peut pas être gérée comme elle l'est aujourd'hui sans cohérence où "l'on fait une loi de finances qui va dans un sens et une loi de finances complémentaire qui va dans le sens inverse". L'économie doit être gérée sur long terme et ne peut l'être sur court-terme.

Pour lui, il y a une philosophie qu'il faut mettre en place en partant de plusieurs postulats: "D'abord, l'économie tu ne la décides pas seul. Elle dépend d'un environnement".

À parti de ce constat, il faudra donc travailler sur deux scénarios: "Un scénario quand la situation est compliquée, que ce soit sur le plan régional, international ou même du marché. Il faudra alors avoir une économie capable d'assurer les choses vitales" pour les Tunisiens.

L'autre scénario, c'est lorsque tout est au beau fixe: "il faut comprendre ton environnement pour te développer et saisir les opportunités quand elles se présentent".

Pour lui, la préparation de ces scénarios sont le B.A.BA qu'utilisent tous les pays développés alors que la Tunisie ne le fait pas: "Je n'ai jusque là entendu personne dire: 'si l'Europe redémarre et fait deux points de croissance, quelle serait l'impact sur nous?'; ou encore: 'Si la Libye ne redémarre pas dans 10 ans, quel sera l'impact sur la Tunisie?'..."

Le fait que personne ne se projette et ne prenne ça en considération est estimé par Mehdi Jomaa comme de "l'amateurisme": "C'est de l'amateurisme caractérisé. Une petite entreprise ne peut pas se le permettre et là, on parle d'un État!".

Mais la vision économique de doit pas s'arrêter que sur l'économie: "La vision est très importante par ce que tout est lié. Si on va axer sur un secteur, il faudra le lier à l'enseignement. Je ferai changer les programmes scolaires dès le primaire. S'il le faut, je ferai changer l'orientation" affirme-t-il reprochant aujourd'hui un travail décousu, chaque ministère de son côté.

Ce qu'il propose n'est pas un programme ou une réforme, "c'est une transformation globale" qui nécessitera la mise en place de stratégies sectorielles.

La transition numérique

Une fois ces postulats établis et les scénarios prêts, il faut savoir où "orienter la Tunisie" et pour cela, il faut comprendre les "grands changements" qui s'opèrent dans le monde.

Et parmi les grands changements, le numérique "que certains voient encore comme de la technologie": "La transition numérique est aussi politique, géopolitique, économique et éducative".

"Si on ne comprend pas cela et qu'on ne s'y attèle pas, il risque d'y avoir des dangers" affirme Mehdi Jomaa.

Parmi ces dangers, la non adéquation face au marché du travail et face à l'impact du numérique sur certains secteurs.

Prenant l'exemple de la Chine, qui est aujourd'hui "connue pour être l'usine du monde", pour avoir développé une industrie à bas coûts, le président d'Al Badil, explique qu' "aujourd'hui, c'est le pays qui construit le plus de robots au monde": "La Chine qui est une puissance économique mondiale a commencé mais pas nous. Pendant que nous ne faisons rien, la Chine est déjà en train de préparer l'avenir".

Pour lui, il faut également comprendre quelles sont les tendances, quelles sont les niches dans lesquels il faut s'inscrire et prendre des décisions.

Sans transition numérique, la Tunisie sera coincée selon lui: "Prenons l'administration. Si elle n'est pas connectée, comment veut-elle désenclaver les régions de l'intérieur?"

"Imaginez aujourd'hui un jeune chômeur dans ces régions qui peut, grâce au numérique, avoir des formations et pourra par la suite travailler avec la Silicon Valley ou à Berlin. Il n'aura même pas besoin de bouger et il pourra travailler. Ça, ça ne demande pas beaucoup d'investissements" explique-t-il.

Pour lui, non seulement "l'État n'investit pas dedans", mais en plus "elle taxe de 30% ou 40% l'accès à internet".

Redéfinir le rôle de l'État

Il faudra également redéfinir le rôle de l'État annonce Mehdi Jomaa. Pour lui, celui-ci doit être "stratège, régulateur et garant des droits, des libertés mais aussi des principes dont le principal est la solidarité".

Pour lui, "la solidarité est indispensable, et c'est le rôle de l'État": "Nous ne voulons pas deux sociétés et deux Tunisie, on veut une seule Tunisie qui progresse".

Alors qu'il a été chef du gouvernement du 29 janvier 2014 au 6 février 2015, pourquoi n'a-t-il pas mis toute cette vision en place?

"C'était une question de temps. Les gens nous parlent comme si on avait été au pouvoir pendant 5 ans. Je suis sûr d'une chose: On a pris beaucoup plus de décisions audacieuses en une année que pendant les trois ans qui se sont écoulés où la seule audace que j'ai vue, c'est dans la parole" a-t-il affirmé.

Revenant sur son expérience à la tête du gouvernement, il affirme avoir fixé ses priorités. D'abord la lutte contre le terrorisme: "Là, on a bien avancé, on a tenu".

Ensuite, stabiliser le pays, "et on a réussi" note Mehdi Jomaa, avant d'ajouter: "On a pris le pays alors que les institutions étaient à l'arrêt et on a remis le pouvoir avec des institutions solides, élues et une belle image à l'international".

Malgré tout, il lui reste des regrets, celui de ne pas avoir vu les réformes proposées par son gouvernement menées à terme par le gouvernement suivant: "Ce que je regrette bien évidemment, c'est de ne pas avoir eu suffisamment de temps. Les réformes que je leur ai proposées par la suite, j'aurais toutes voulu les réaliser. Mais voilà, ma mission s'est terminée. J'ai pensé les avoir remis (les projets de réformes) à des personnes qui allaient les continuer mais elles ont préféré le statut-quo".

Durant cette période, Mehdi Jomaa était favori des sondages, n'a-t-il pas regretté d'avoir honoré sa parole et de s'être présenté à la présidentielle? "Je ne regrette pas! Je suis venu dans le cadre d'une mission que j'ai honoré avec mon équipe et l'aide de l'État et des citoyens".

Quatre ans après cette chance qui lui était offerte, était-il difficile de repartir? "Aujourd'hui, on ne peut pas remonter le temps. Il faut du courage pour se lancer. Même si c'est plus difficile, je vais le faire dans un terrain marécageux, face à des gens qui ont une pratique politique qui est en deçà de ce qui est attendu, avec son lot d'insultes, de menaces, de rumeurs. Une chose est sûre, c'est que je ne serai pas un politicien comme eux".

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