TUNISIE
12/01/2018 06h:19 CET | Actualisé 12/01/2018 07h:27 CET

La Tunisie est face à une "dérive autoritaire" qu'il faut endiguer selon l'International Crisis Group

Riot policeman stands guard in Tebourba, Tunisia January 11, 2018. REUTERS/Zoubeir Souissi
Zoubeir Souissi / Reuters
Riot policeman stands guard in Tebourba, Tunisia January 11, 2018. REUTERS/Zoubeir Souissi

Alors que certains ont récemment parlé de "tentation de l'absolutisme" et que le pays est agité par des troubles sociaux et sécuritaires, l'ONG International Crisis Group publie un rapport sur la Tunisie où elle met en garde contre le risque de "dérive autoritaire", d'"émeutes incontrôlables" et même de risque d'attentats djihadistes et d'assassinats politiques comme l'explique un des analystes de l'ONG Michael Béchir Ayari dans la vidéo ci-dessous.

"À l’approche du septième anniversaire du déclenchement de la révolution tunisienne de 2011, le pays tend à retomber dans ses anciens travers autoritaires, en raison notamment du manque de volonté politique des deux partis pivots de la coalition au pouvoir (nationaliste et islamiste) à mettre en œuvre la Constitution de janvier 2014 de manière effective", note le rapport.

La nostalgie de Ben Ali

Michaël Béchir Ayari, analyste à Crisis Group évoque "un pessimisme ambiant" et "une nostalgie de l'époque de Ben Ali" chez une frange des Tunisiens qui estiment que le pays va de plus en plus mal depuis la chute du régime de Ben Ali. "La greffe démocratique ne prendrait pas, comme l’attesterait la dispersion des centres de pouvoir, la corruption des politiciens et leurs débats inutiles", indique-t-il.

Le rapport avance toutefois que le retour vers le régime de Ben Ali est de l'ordre de "l'aventurisme" et "parait peu réaliste".

"Cela supposerait qu’une force politique ou coalition sécuritaire puisse quadriller le territoire et reconstruire le système de surveillance et de contrôle de la population qui reposait sur le parti hégémonique, le RCD (dissout depuis bientôt sept ans et dont les partisans sont à l’heure actuelle divisés sur le plan politique), et sur le ministère de l’Intérieur, désormais fragmenté. Cette hypothèse semble, pour l’heure, techniquement impossible", explique le rapport.

Celui-ci souligne également que la liberté d'expression acquise depuis 2011 et les divisions politiques et socioéconomiques sont susceptibles de saper toutes velléités de retour en arrière.

Un processus politique et institutionnel en panne

Crisis Group met en garde contre la volonté de certaines figures politiques de réviser la Constitution vers une présidentialisation du régime, qui remettrait le pays sous tension. L'ONG alerte aussi contre le blocage des institutions en Tunisie et le risque de les vider de leurs sens. Le rapport s'étale notamment sur la fragilité du processus électoral, le retard dans la mise en place de la Cour constitutionnelle ainsi que toutes les instances constitutionnelles indépendantes amenées à préserver l'intégrité, la transparence et l'égalité sont toujours absentes.

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Cette menace est réelle si ces institutions "ne possèdent pas les moyens techniques et financiers de s’occuper des tâches de surveillance et de régulation qu’elles sont censées remplir à la place de la bureaucratie ordinaire".

Et d'ajouter: "En investissant peu dans le renforcement des institutions démocratiques, la classe politique maintient le pays dans un état de transition sans fin qui affaiblit l’État".

Entre Ennahdha et Nidaa Tounes: Je t'aime...moi non plus

Crisis Group analyse la relation entre les deux partis au pouvoir en décrivant leur rapport comme de l'ordre de la "coopération concurrentielle". Les deux partis ont du mal à dépasser leurs passés et conflits historiques, ressassés constamment par des figures politiques dans les médias. Ceci donne lieu à des appréhensions respectives et à l'absence de confiance.

L'ONG souligne également une coalition dont le mode de fonctionnement est "plutôt opaque, cristallise l’opposition des 'révolutionnaires' et des nostalgiques du régime autoritaire". Cet équilibre fragile est mené par "les deux cheikhs", comme le dit Michaël Béchir Ayari, en l'occurrence Béji Caid Esebssi et Rached Ghannouchi.

"Un Parlement géré comme un ministère"

Selon Crisis Group, la recherche de compromis entre Rached Ghannouchi et Béji Caid Essebsi a mené à "dénaturer le rôle de l’Assemblée des représentants du peuple (ARP) et à l’affaiblir".

Le président de l'Assemblée, Mohamed Ennaceur qui est également membre de Nidaa Tounes "gère son parlement comme un ministère", rapporte un responsable d’une ONG chargée de renforcer les capacités de l’Assemblée à Crisis Group.

"Les interventions des députés sont cosmétiques. Les lois sont adoptées avec peu d’amendements. Les parlementaires sont désabusés. Ils se lancent dans divers projets, mais sans structure. Ils n’ont aucune d’idée claire de leur travail. L’agenda législatif leur est imposé au dernier moment, ils ne le connaissent pas" regrette Crisis Group.

Si l'opposition tente parfois de jouer son rôle, il n'empêche que l'Assemblée des représentant du peuple risque "de devenir une chambre d’enregistre­ment de décisions politiques prises en amont, comme sous le régime de Ben Ali" rapporte l'ONG.

Le rapport revient également sur les difficultés économiques nombreuses que traversent le pays entre l'inflation galopante, la dégradation relative des infrastructures publiques, etc.

Cette régression qui frappe d'abord les milieux populaires "renforce la nostalgie des années 1990-2000 et donc de l’époque de Ben Ali, les rendant davantage réceptifs aux discours d’ordre nationaliste de certaines figures de l’ancien régime. Celles-ci gagnent en visibilité dans les médias et n’hésitent pas à assimiler la démocratie et la défense des droits humains à la faiblesse de l’État, au soutien au terrorisme jihadiste et à l’ingérence occidentale", souligne Crisis Group.

Cependant le rapport conclut par une note optimiste en louant un pays qui "continue d’avancer, bien que de façon peu linéaire".

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