TUNISIE
12/01/2018 12h:27 CET | Actualisé 12/01/2018 16h:49 CET

De Tunis à Buenos Aires: Quand Tarek Riahi explore l'art de la performanc

TAREK RIAHI

Tarek Riahi a choisi sa vocation, l'art de la performance. Parmi ses oeuvres, 'X System', des textes qui remettent en question les tabous des sociétés arabo-musulmanes.

"X System" est "un cri contre le tabou et le silence imposés de nos corps qui subissent l’agression d’un système complexe de clans", s'exprime Tarek Riahi.

C'est en fait une performance hybride, produite par le jeune artiste tuniso-marocain. Un projet né à la suite d'un viol collectif subi par une jeune femme dans un bus à Casablanca.

"Ce n’est qu’une image parmi d’autres dans pas mal de pays arabes, la femme est toujours un objet mal traité et l‘ignorance est mise en avant derrière les discours des soi-disant défendeurs de la pudeur et des bonnes mœurs, les religieux jaloux qui proposent comme solution d’exclure cette dernière de l’espace public", s'exprime-t-il.

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"X System" ce sont 40 textes, 40 coups de gueule, dont voici quelques extraits:

Neuvième coup de gueule

"On m’a essoré de mon essence. On m’a essoré et on m’a essoré et on m’a essoré et on m’a essoré et on m’a essoré…

Le sang de la cicatrice…

J’ai déchiré avec mon visage son ventre, ma peau a transpercé sa peau.

J’ai déchiré son ventre pour naître dans l’angoisse, pour respirer les gaz d’échappements, pour vomir sur vos pieds mon orgueil.

On m’a frappé, giflé, donné la fessée jusqu’à ce que j’ai crié « PRESENT »

J’ai signé sur le cahier de registre :

avec fierté…"

Riahi Tarek, X system, Edition Le Phoenix, Casablanca, 2017, P 23

Dixième coup de gueule

"Agenouillez-vous pauvres esprits. Faites briller vos sangles en plaqué or et tenez vos œillères en cuir bien droites avec vos mains. Sucez vos têtières de luxe en attendant la liberté.

Ils vont passer les seigneurs, les faux sauveurs et bons paroliers.

Transpirez dans les rues bétonnées pour toucher la sainteté d’un grillage. Courez pour paraître proches de votre Messie qui roule avec fanfares et parades de clochards savants. Donnez la patte si vous êtes avides d’une friandise.

Vous le sentez au fond de vous, n’est-ce pas ? Le leurre, le mensonge vieux comme votre esclavage".

Riahi Tarek, X system, Edition Le Phoenix, Casablanca, 2017, P 23

Le spectacle a été donné au Maroc en Avant-Première en 2017 et sera présenté le 18 janvier à l’Institut Œcuménique de Théologie 'Al Mowafaqa', dans l'attente d'autres confirmations, Tarek a décidé de partager ses créations sur la toile. "Peut-être que cela permettra à mes idées et œuvres de voyager là où je n’ai pas la possibilité de le faire en personne".

Pas de dates prévues en Tunisie pour le moment, mais Tarek se dit ouvert à toute proposition. En attendant, vous pouvez suivre sa chaine Youtube, et y suivre ses travaux.

Son parcours vers la performance

C'est l'art que Tarek Riahi a prisé, mais pas sans avoir pris quelques virages, et ce tout au long du chemin.

Tout n'a pas été tracé depuis le début pour le Tuniso-marocain, installé aujourd'hui à Buenos Aires. Peut-être car il n'avait pas reçu les bons "conseils d’orientation".

"L’avenir était quelque chose qui devait se pointer seul. Ce fut dur de faire de cette passion une profession n’ayant pas les moyens nécessaires, car je n’avais pas le savoir nécessaire, je ne savais pas comment creuser mon chemin", raconte-t-il au HuffPost Tunisie.

"Le seul conseil, c’était de bien réviser pour réussir le bac", souligne-t-il. C'est ainsi qu'il s'est retrouvé à suivre des études en Littérature anglaise. Mais l'art l'interpelle, et il le savait, il voulait poursuivre ses rêves, même s'il devait aller jusqu'à l'autre bout de la terre.

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Son amour pour le théâtre était une évidence. Il joue dans "l’école du Diable" d’Éric-Emmanuel Schmitt, au Théâtre National Tunisien en 2005, avant de se décider à suivre des études en Art Dramatique. Il s'envole au Maroc.

Durant ses études, il joue dans plusieurs pièces, "Une des expériences qui m’avaient marquées c’était 'La chute', où j’ai été scénographe et comédien-danseur en 2008".

En 2011, il crée sa propre troupe "Le Phoenix". Il produit et joue dans quelques pièces et produit même un ballet de danse. Mais en 2014, il décide de laisser tomber le Maroc, de laisser tomber le théâtre même. C'était à la suite d'une pièce de théâtre "Jassad" ou "Corpus", qui a été éditée en livre "car censurée avec des gants en velours, puisqu’elle traite de l’enfant naturel, du corps de la femme et de son statut dans nos sociétés arabes modernes", souligne Tarek.

Prochaine étape, Buenos Aires. Il intègre l’Université Nationale des Arts où il poursuit un master poussé en la matière et s’approfondi dans la recherche de l’art performance. "Ce fut comme un laboratoire de remise en question artistique, d’expérimentation et d’éveil identitaire", décrit-il.

Il s'éloigne donc du théâtre pour se concentrer sur une toute autre discipline. "L’art dramatique est, avant tout, l’art du faux, de l’illusion, dont l’histoire est fictive et les émotions inventées. Tandis que dans la performance, le corps est à moi, ma personne est là, sans masque ou artifice de représentation, la douleur est réelle et non jouée pour un public", s'exprime-t-il.

Il peut alors traiter les sujets qui l'intéressent en toute liberté. Et Tarek touche à tout, à tout ce qui l'inspire, "Je suis un être connecté au monde, à la nature, aux gens, à leurs différentes formes et manifestations". Sa discipline lui permet de s'exposer, et de mettre à nu ses émotions et ses idées. "Un chemin aventureux", qui lui a permis d'être en "chantier interne continu", dit-il.

Tarek, 33 ans aujourd'hui, accumule les projets artistiques. Entre chant, écriture, danse et touchant même à la vidéo, il compte des dizaines de performances et de spectacles, explorant différents sujets, parmi lesquels la cause environnementale, les droits de l'Homme, pointant du doigt les inégalités sociales, ou le sexisme, ou encore des questions philosophiques tournant autour de la relation entre le corps et l'esprit, la nature de l'individu, etc.

Il est le cofondateur de "Perfomania" où se réunissent plusieurs artistes de par le monde, des journées qui donnent lieu à des performances collectives.

Parallèlement à 'X System', Tarek travaille aussi sur "Al Ghorba": être étranger à quelque chose, à son corps, à soi-même, au pays, aux autres, au langage un projet qu'il avait commencé il y a bientôt trois ans, avec deux autres artistes. Une oeuvre hybride aussi qui se présente en format textuel d'abord puis en une performance vidéo et finalement en livre, "qui va bientôt être édité afin de détailler cette expérience commune", souligne-t-il.

"J’ai finalement appris à m’exposer, mon regard, ma pensée, mes rêves, mes expériences aussi. Je pense que la performance me sert dans ce chemin de découverte et qui évolue avec moi dans l’espace et dans le temps. Ce qui m’inspire finalement c’est tout cela, c’est la vie qui s’imprime en moi", résume l'artiste.

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