MAROC
09/01/2018 11h:16 CET

Lutte contre l'analphabétisme: la préférence irait aux cours en français (ENTRETIEN)

Moroccan women hold a board up during a reading and writing class at  a literacy school run by an Islamic association "El Adl wa El Ihssan"  ( justice and charity) in Rabat, December 10 ,2004.
anlca.ma
Moroccan women hold a board up during a reading and writing class at a literacy school run by an Islamic association "El Adl wa El Ihssan" ( justice and charity) in Rabat, December 10 ,2004.

ANALPHABÉTISME - Comme de nombreux pays du monde arabe et du Maghreb, le Maroc célébrait ce 8 janvier la journée de lutte contre l'analphabétisme. Une journée "qui a pour objectif de sensibiliser le grand public quant au danger de ce fléau et d’appuyer les différentes initiatives et programmes d’alphabétisation au niveau national et régional", rapportait hier la MAP.

8 millions de Marocains seraient ainsi concernés par l'analphabétisme, poursuit l'agence de presse, majoritairement des femmes. Des chiffres qui varient selon les régions mais aussi l'âge. "Dans certaines régions, quand on interroge les populations les plus âgées, ce chiffres peut atteindre les 100%", tient ainsi à rappeler Nourredine Ayouch, président d'honneur de la fondation Zakoura, structure qui lutte depuis 1997 pour l'éducation et inscrit l'alphabétisation au coeur de programmes défendus en son sein.

Une préférence pour le français?

Parmi les initiatives lancées dans le royaume, il y a notamment celle du ministère des Habous et des Affaires islamiques qui a "mis en place le programme de lutte contre l’analphabétisme dans les mosquées au titre de la période quinquennale", rappelle l'agence de presse marocaine. Une initiative qui ne convainc pas forcément Nourredine Ayouch. Selon lui, de plus en plus d'adultes considèrent que l'alphabétisation en français peut leur être davantage bénéfique. "Est-ce que cette cible voudrait être alphabétisée en arabe? Je n'en suis pas sûr", dit-il. "Selon mon expérience, même la couche à plus faibles revenus aimerait être alphabétisée en français, parce qu'elle considère que c'est dans cette langue qu'elle peut maîtriser les prix et les codes de la vie en ville", dit-il au HuffPost Maroc.

Parmi cette population qui considère que la maîtrise de cette langue peut notamment les aider à accéder au monde du travail et à s'y maintenir: les ouvriers. "J'ai assisté à cela", relate Nourredine Ayouch, indiquant que c'est dans la langue de Molière que les ouvriers dans les usines veulent pratiquement tous être alphabétisés. "Cela les aide dans leur rapport à l'administration, mais aussi au niveau des instructions données", explicite l'homme d'affaires marocain.

Ce dernier y voit également une explication d'ordre "psychologique". "Ils ont l'impression qu'apprendre à lire et écrire en français leur donne plus de poids qu'en arabe", poursuit-il. "Ils n'ont pas totalement tort, notamment quand ils veulent accéder au marché du travail. Je le vois au niveau des sociétés que je dirige: à 90%, on demande s'ils parlent et écrivent français. Sinon, il y a très peu de places disponibles dans le privé pour ceux qui ne pratiquent que l'arabe. Aujourd'hui, les personnes qui recrutent veulent des profils bilingues", assure Nourredine Ayouch.

L'arabe, la langue de la pratique religieuse

Quant à l'alphabétisation en langue arabe, le président d'honneur de la fondation Zakoura considère qu'elle sert avant tout une meilleure connaissance de la religion et de la pratique religieuse, pour "lire le coran et prier". "Alphabétiser les personnes dans les mosquées peut avoir un effet positif si on leur apprend une religion de tolérance, ce qui je pense est le cas", dit-il, estimant que là s'arrêterait le rôle de la transmission de cette langue. "Pour leur permettre de trouver du travail? Je ne le pense pas un instant", insiste-t-il, avant d'envisager un scénario plus ambitieux: "à moins que les mosquée alphabétisent en français, et pourquoi pas en anglais... ce qui serait une petite révolution", admet-il.

De petite révolution pour endiguer le mal, il n'en est malheureusement toujours pas question. Si l'Agence nationale de lutte contre l'analphabétisme (ANLCA) a tenu en octobre dernier des assises en vue de fédérer tous les intervenants nationaux autour de cette question, Nourredine Ayouch remet en question l'impact de ce genre d'événements. "Je n'y crois pas beaucoup: l'analphabétisme est un mal énorme et on ne s'y est pas attaqué d'une manière intelligente et structurée", regrette-t-il.

Des solutions? Il en existe. Nourredine Ayouch en veut pour preuve l'exemple cubain, pays "qui en a fini avec l'analphabétisme en quelques années". "Il faut que les communes, les walis, les régions, les écoles, les universités... que tout le monde se mobilise", invoque-t-il. "Il faut un véritable plan avec une stratégie des objectifs précis, une planification dans le temps, des actions, un contrôle et une évaluation", ajoute Nourredine Ayouch.

En attendant, les chiffres ne sont guère réjouissants malgré les avancées réalisées. Selon la MAP, citant une enquête du HCP, "les efforts continus du Maroc dans la lutte contre l’analphabétisme, qui touche 8 millions de Marocains, se sont soldés par une baisse de deux tiers du taux d’analphabétisme sur un demi siècle, passant de 9 personnes sur 10, soit 87% en 1960, à 3 personnes sur 10 en 2014, soit 32% de la population". La route est encore longue.

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