TUNISIE
08/01/2018 15h:18 CET

Pour la politologue Khadija Mohsen-Finan, la Tunisie est face à la "tentation de l'absolutisme"

In December 22nd, 2014: a few hours after the announcement of the preliminary results giving a wide victory, with 11 points beforehand, to the candidate for the presidential election B��ji Caid Essebsi receives in its home the Tunisian national television channel for its first speech to the Tunisian people. EXCLU (Photo by Nicolas Fauqu��/Corbis via Getty Images)
Nicolas Fauqu��/Corbis via Getty Images
In December 22nd, 2014: a few hours after the announcement of the preliminary results giving a wide victory, with 11 points beforehand, to the candidate for the presidential election B��ji Caid Essebsi receives in its home the Tunisian national television channel for its first speech to the Tunisian people. EXCLU (Photo by Nicolas Fauqu��/Corbis via Getty Images)

"Les choses vont très mal en Tunisie", écrit la politologue Khadija Mohsen-Finan dans le numéro de décembre de la revue Esprit, une analyse qu'elle a intitulée: "Tentation de l’absolutisme".

Le retour de la dictature, tous les ingrédients y sont

"La lutte contre la corruption ne peut aboutir, la justice transitionnelle est bloquée, les droits politiques sont menacés", résume-t-elle. "Les rares avancées sociétales ne sauraient masquer la quasi-absence d'avancées sociales et économiques".

La politologue publie son analyse dans un moment où la situation sociale en Tunisie est devenue instable, suite à l'adoption de la loi de Finances 2018 qui avait engendré une hausse de prix de plusieurs produits de consommation, entraînant à son tour des protestations dans plusieurs villes du pays.

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Elle vient également dans un cadre d'instabilité politique, avec des conflits inter-partis constants, une rupture entre les deux partis dominants qui s'étaient alliés après les élections de 2014, ainsi que dans une situation économique précaire.

Comme bon nombre de Tunisiens qui avaient tiré la sonnette d'alarme, appelant dans une pétition lancée le 17 décembre dernier, à une mobilisation générale pour "sauver le pays", Khadija Mohsen-Finan vient appuyer les craintes des signataires de la pétition, dénonçant une mise en place progressive d'un terrain favorable au retour de la dictature.

Et pour cause, les signaux recueillis jusqu'à présent, à savoir les décisions prises par le pouvoir en place, la politique socio-économique inefficace menée par le gouvernement, ou encore le retour d'anciennes figures "Benalistes", aussi bien dans le gouvernement que dans la sphère du pouvoir, laisseraient penser à une tentative d'avortement de la démocratie naissante de la Tunisie, résumé comme suit par la politologue: "Un désir de Béji Caid Essebsi de continuer dans la politique de Bourguiba, deux partis alliés, naturellement antagonistes, qui n'ont pas vraiment mis en place un projet commun pour le pays, un renouement avec le passé, une volonté de restaurer un régime présidentiel, une opposition faible et divisée".

Béji Caid Essebsi, "un homme du passé"

Selon cette analyse, un système semi-parlementaire qui réduit les prérogatives du président, et octroie l'essentiel du pouvoir exécutif au chef du gouvernement, serait contre la culture et la personnalité de Béji Caid Essebsi, qui a toujours voulu avoir le contrôle sur l'ensemble de l'exécutif, pour pouvoir réhabiliter le passé. Selon Khadija Mohsen-Finan, Béji Caid Essebsi ne considère pas le soulèvement de 2011 comme une révolution, mais plutôt comme une sorte de désordre qui aurait pu mener la Tunisie vers le chaos.

Élève des gouvernements de Bourguiba, le président Essebsi est qualifié d' "homme du passé", qui gère les crises du pays par les méthodes du passé.

La décision de mettre en place un gouvernement d'union nationale, en "sacrifiant au passage un homme de grande connaissances administratives", Habib Essid en l'occurrence, démontrerait bien, selon Mohsen-Finan, ce qu'elle a appelé, une "stratégie du fusible", longtemps pratiquée par Bourguiba.

"Il était sensé être un exécutant"

Ainsi, toujours selon la politologue, Youssef Chahed est nommé chef du gouvernement, au même moment de la naissance du Document de Carthage, un document faisant office de pacte entre plusieurs partis politiques, mais toujours sur la base, dit-elle, des règles du jeu instaurées par Caid Essebsi. Ce pacte serait, pour elle, une reproduction du pacte national mis en place par Ben Ali en 1988.

Mohsen-Finan explique dans son analyse, que bien que la question de la lutte contre la corruption ait figuré dans le Document de Carthage, celle-ci n'aurait pas été prévue pour être mise en application. Mais suite à l'initiative de Youssef Chahed de lancer une guerre contre la corruption, Béji Caid Essebsi se serait empressé de faire adopter la loi de réconciliation administrative, afin de contrer le projet de son chef du gouvernement, qui devait, dit-elle, jouer le rôle d'un simple exécutant, sans prendre de décisions majeures.

Ainsi, selon la spécialiste en politique, aussi bien Béji Caid Essebsi, que Rached Ghannouchi, auraient craint que les enquêtes menées dans le cadre du projet de lutte contre la corruption, dirigé par Youssef Chahed, n'arrivent à toucher leurs proches, et auraient donc pris un certain nombre de mesures pour entraver le travail de ce dernier. Elle estime qu'en plus de l'adoption de la loi de réconciliation administrative, des ministres issus de l'ancien parti de Ben Ali, lui auraient été imposés, lors du dernier remaniement ministériel qui a eu lieu en septembre 2017.

Un régime présidentiel, le but ultime

Khadija Mohsen-Finan estime que Béji Caid Essebsi essaye de finaliser son plan en s'attaquant aux institutions indépendantes et au régime parlementaire, prônant tacitement un régime présidentiel, comme il l'avait laissé entendre dans une interview accordée au journal français Le Monde. En effet, le président avait estimé que "les systèmes hybrides (mi-présidentielle, mi-parlementaire) ne fonctionnent jamais très bien", tout en écartant la possibilité d'une réforme imminente du régime, laissant cependant entrevoir une possibilité de changement si d'autres parties le soutiennent. "Je n’ai pas l’intention d’entamer un processus de révision, sauf si d’autres s’y attellent", avait-il déclaré.

En mars 2016, un peu avant la destitution de l'ancien chef du gouvernement, Habib Essid, le président de la République avait exprimé la même position à l'égard de l'efficacité du régime parlementaire. Ainsi, il avait noté que du changement pourrait être envisagé si on devait renoncer au régime politique actuel et revenir à un régime qui serait "non pas présidentialiste comme l’avait été celui de Ben Ali", mais présidentiel. Une éventualité également proposée par certains membres d'Ennahdha, et qui consiste en l’amendement de la Constitution.

"Après avoir placé son fils à la tête de Nidaa Tounes, Béji Caid Essebsi entend aujourd'hui revenir à un régime présidentiel fort, tout en réhabilitant le personnel politique de l'ancien régime" a écrit Khadija Mohsen-Finan dans son analyse.

L'absolutisme approche à grands pas

Selon la politologue, le moment serait idéal pour mener à bien son projet d' "absolutisme", puisque, dit-elle, son allié Ennahdha est "quelque peu isolé sur la scène internationale, et continue de faire le dos rond, en attendant des jours meilleurs". Béji Caid Essebsi n'aurait donc, selon la politologue, aucune force politique qui soit capable de le contrer, pas même l'opposition, qu'elle a qualifiée de "faible et divisée", dans l'incapacité de défendre le respect de la constitution, ou de proposer un projet alternatif.

"Le vieil homme dispose d'un boulevard devant lui pour bloquer la lutte contre la corruption, immobiliser la justice transitionnelle, reporter les élections municipales, réhabiliter les acteurs de l'ancien régime, et modifier le régime politique" conclut Khadija Mohsen-Finan.

D'autres appels au "sauvetage du pays"

À la date du septième anniversaire du déclenchement de la révolution, de nombreuses personnalités académiques, du monde des médias, de la société civile et de nombreux citoyens avaient publié une lettre ouverte, en guise de "mise en garde solennelle au pouvoir en place", pour la défense du pays, de la Constitution et des libertés contre une "offensive réactionnaire" du pouvoir.

"Une réaction citoyenne" contre un risque de voir la "démocratie vidée de son sens" avait affirmé l'universitaire Naïla Silini au HuffPost Tunisie.

Idem pour l'historienne franco-tunisienne, Sophie Bessis, qui avait émis les mêmes craintes, estimant, dans une interview sur la radio française France Culture, que la Tunisie vit un "moment de blocage de sa transition démocratique", dans une période, dit-elle, "d'immobilisme et de tentatives incontestables de restauration autoritaire".

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