MAROC
06/01/2018 15h:33 CET | Actualisé 08/01/2018 11h:23 CET

Poursuivie au Maroc, la militante espagnole Helena Maleno distinguée par le Prix Mundo Negro pour la fraternité 2017 (ENTRETIEN)

Javier Sánchez Salcedo/Mundo Negro

MIGRANTS - C'est une distinction dont Helena Maleno était informée depuis quelque temps déjà, mais qui n'en apporte pas moins du baume au coeur de cette militante des droits des migrants. Le 4 janvier dernier, le média hispanophone Mundo Negro, qui se consacre depuis 1960 à l'actualité de la diaspora et du continent africains, a choisi de rendre publique son choix de remettre le prix pour la fraternité 2017 à l'activiste espagnole, ainsi qu'au prêtre érythréen Mussie Zerai. Tous deux partagent un combat commun: porter secours aux migrants en Méditerranée. Ironie du sort, tous deux sont actuellement poursuivis, Mussie Zerai en Italie, tandis qu'Helena Maleno l'est au Maroc.

"Ce prix est important dans le contexte européen, car c'est une reconnaissance au droit à la solidarité et à la vie", déclare Helena Maleno au HuffPost Maroc. "Les gouvernements européens pensent que le contrôle migratoire est plus important que le droit à la vie. Or ce droit est la base de la démocratie et de tout pays démocratique", martèle la militante et journaliste basée à Tanger, et membre de l'association d'aide aux migrants Caminando Fronteras.

Elle se dit honorée de partager cette distinction avec le prêtre Mussie Zerai, "qui a sauvé tant de personnes parties de Libye pour rejoindre l'Italie". "Nous vivons actuellement des moments difficiles en Europe, au moment où des défenseurs des droits, notamment des droits des migrants, sont persécutés", poursuit Helena Maleno. La militante explique que les appels aux services de sauvetage, en vue de porter secours aux migrants, sont utilisés à l'encontre de ces activistes. Accusés d'être des "passeurs" ou suspectés d'encourager voire d'êtres impliqués dans des réseaux d’immigration clandestine et de trafic d'êtres humains, ils font ainsi aujourd'hui l'objet de procès en Italie, avec le cas de Mussie Zerai, mais aussi en France, où des membres d'Amnesty international sont également poursuivis pour les mêmes motifs, indique Helena Maleno.

"Il y a aussi des procès ouverts en Espagne. Dans mon cas, le dossier a été ouvert en 2012 par la police espagnole, avant d'être classé par la justice en Espagne", poursuit cette dernière. La police ibérique renverra sa demande au Maroc, pays voisin où vit et travaille Helena Maleno. C'est ainsi que la militante a été entendue début décembre, suite à l'ouverture d'une enquête pénale de la chambre d'instruction de la Cour d'appel de Tanger.

Confiante et déterminée

La militante, qui sera de nouveau entendue par la justice marocaine le 10 janvier, se dit cependant confiante: "je me suis sentie respectée chaque fois que je suis passée au tribunal. Le juge m'a accordé le temps de préparer ma défense et l'interrogatoire qui aura lieu la semaine prochaine. Nous avons notamment eu le temps de pouvoir traduire en arabe les documents qui prouvent que ce dossier a été classé par l'Espagne". "Je fais confiance à la justice marocaine. Je pense que ce que je fais est dans la lignée du dernier discours du roi Mohammed VI, qui évoquait lors du sommet UA-UE la question de la migration et l'importance de trouver des voies pour encadrer l'arrivée de ces migrants", ajoute Helena Maleno.

Elle évoque dans ce cadre la portée symbolique du prix Mundo Negro pour la fraternité, mais aussi celui qu'elle se verra remettre par la ville de Grenade en février prochain, et qui distingue les défenseurs de la solidarité. Elle cite par ailleurs le fait que 16 villes catalanes "viennent de reconnaître (son) travail". Il faut dire que le soutien envers son combat a été massif ces dernières semaines. En plus de la mobilisation sur les réseaux sociaux, avec le hashtag #DefendiendoAMaleno largement partagé jusqu'à ce jour, 200 personnalités espagnoles, incluant l'écrivaine Almudena Grandes et les acteurs Javier Bardem et Eduardo Noriega, ont signé un manifeste appelant à soutenir le travail de l'association Caminando fronteras, au sein de laquelle lutte Helena Maleno aux côtés d'autres militants pour venir en aide aux migrants.

D'autres structures comme l'Association marocaine des droits humains (AMDH), Attac Maroc ou encore le réseau EuroMed Rights se sont également exprimés pour souligner que "l’assistance à personnes en danger ne peut être un délit". "Nous suivons ce dossier de près et envisagerons les actions ou mobilisations à entreprendre en fonction du déroulement des événements", confiait ainsi fin décembre au HuffPost Maroc, Lucile Daumas, membre d'Attac Maroc.

En attendant l'échéance du 10 janvier et l'issue du procès, Helena Maleno assure que son engagement reste intact. "Pour le moment, je me sens libre de continuer avec d'autres qui, comme l'AMDH par exemple, défendent le droit à la vie", dit-elle. "On me demande parfois si je n'ai pas peur de rester au Maroc. Et non, je n'ai pas peur. Je suis ici en partie chez moi, cela fait des années que je vis ici, mes enfants ont grandi ici. C'est aussi mon pays quelque part. Je suis aussi une migrante au Maroc et je m'y sens bien", confie-t-elle d'une voix émue, avant de se laisser regagner par sa détermination. "Je ne veux pas fuir la justice marocaine. Je comprends que les autorités marocaines doivent faire des recherches, et il est de mon devoir de participer et d'y collaborer, car je suis sûre et certaine que je n'ai rien fait de mal. Et que la défense du droit à la vie est aussi une chose partagée par le royaume du Maroc", ajoute-t-elle avec conviction. Une volonté d'autant plus essentielle qu'Helena Maleno craint que ses déboires avec la justice n'aient un impact sur d'autres associations également investies dans l'humanitaire. "En Europe, ils sont en train de cibler des cas pour intimider d'autres ONG. Pour empêcher cela, je me dois de faire face à cette situation", dit-elle stoïque. "C'est un moment compliqué que nous surmonterons pour que les migrants, qu'ils soient en situation régulière ou non, ne meurent plus en Méditerranée."

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