MAROC
05/01/2018 12h:30 CET | Actualisé 05/01/2018 14h:13 CET

L'amour et les couples mixtes au Maroc, l'émouvant documentaire de Zakia Tahiri (ENTRETIEN)

Zakia Tahiri

CULTURE - C'est un beau pari que la chaîne 2M continue de relever avec sa série de documentaires sur l'amour au Maroc, réalisés par des grands noms du cinéma marocain et des apprentis cinéastes. Après le très sincère "Shakespeare El Bidaoui" de la jeune Sonia Terrab qui avait ouvert le bal, le documentaire de Laila Marrakchi sur les relations amoureuses et le mariage qui avait suscité une vive polémique, mais aussi le touchant huis clos du réalisateur Faouzi Bensaidi sur l’amour inconditionnel dû aux parents, 2M donne carte blanche à Zakia Tahiri pour un huitième opus qui abordera la mixité dans les couples au Maroc, un documentaire diffusé ce dimanche 7 janvier à 21h30.

Actrice puis réalisatrice et productrice, Zakia Tahiri a fait ses preuves dans le cinéma et la télévision marocaine mais aussi européenne. Elle aime jouer avec les clichés, les déconstruire comme dans le très drôle "Mar'hba" et surtout livrer un panel d'émotions à travers ses séries et documentaires, en abordant des faits de société dans un Maroc en pleine mutation.

au nom de lamour

La réalisatrice franco-marocaine Zakia Tahiri

Entretien avec une femme qui croit en l'amour avec un grand A, celui qui apaise, qui guérit et qui dépasse les frontières.

HuffPost Maroc: La mixité semble être un sujet qui vous tient à coeur... Pourquoi y avoir consacré un documentaire?

Zakia Tahiri: Quand Nabil Ayouch et Amine Benjelloun (de Ali'n Productions) et Reda Benjelloun (de 2M) m’ont parlé de ce projet de documentaire sur l'amour, et m’ont proposé une carte blanche pour en réaliser un, la première idée qui m’a traversé l'esprit c’est l’amour dans les couples mixtes, au Maroc bien entendu. C’est un sujet qui me tient à cœur car je suis issue moi-même d’un mariage mixte. C’est un sujet plus que d'actualité. C'est important d’en parler et je remercie mes producteurs qui sont courageux et engagés ainsi que la télévision qui nous donne l’opportunité de montrer un pan de la société marocaine.

Quel cheminement avez-vous suivi pour réaliser cet opus ?

Je suis partie de quelque chose de très personnel, c’est à dire l’histoire de mes parents, qui se sont rencontrés à Paris à la fin des années 50, pour, à mon sens, arriver à quelque chose de plus universel. Une très jeune normande qui rencontre un bel arabe; ils décident de faire leur vie ensemble et de rentrer au Maroc. Ensuite, je suis tombée sur une photo absolument magnifique et qui pour moi raconte beaucoup de choses, de ma grand-mère paternelle avec ma mère. Une petite femme noire avec une grande femme très blanche aux yeux bleus, très blonde: le contraste est saisissant de par la taille, de par la couleur et les différents faciès. D'une part, ma grand-mère, petite esclave qui a été volée puis offerte à mon grand père qui en a fait sa femme légitime et la mère de ses enfants, c'était un fait très rare à cette époque. Et d'autre part ma mère, qui débarque de sa Normandie profonde. Je me suis toujours interrogée sur comment ça se passait à l'époque pour les couples mixtes et surtout comment ma mère avait pu tout laisser derrière et pour se faire accepter et aimer par une nouvelle famille et une nouvelle patrie.

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Comment vos parents ont vécu cette mixité au sein de leur couple?

Ils ne sont plus de ce monde pour nous le dire. C’est pourquoi je fais un chemin vers eux à travers ce documentaire, pour essayer de comprendre quelles sont les aspérités de leur histoire. Souffrance? Amour au delà de tout? Leur mariage n’a pas duré mais pourquoi? Est-ce à cause de la "marocanité" de mon père ou bien simplement des histoires d’hommes et de femmes, de couple? À travers l'histoire de mes parents, je pars en quête de réponses et je vais interroger plusieurs couples qui, à leur façon, m’apportent des réponses différentes.

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A-t-il été difficile pour les couples que vous avez rencontrés, de se livrer à vous?

Je suis partie à la rencontre de 4 couples que je connaissais ou dont on m’a parlé. Ça a été des moments d’hésitation, de travail sur soi, de remises en question et de sincérité aussi parce qu'il n’est pas question de mentir ou de se mentir à soi-même. Je rends hommage à ces couples qui ont été formidables de s’ouvrir à moi et de parler très librement. J'ai eu envie d'écouter chacune de leurs histoires qui étaient touchantes, passionnantes, émouvantes. Ça a été extrêmement dur de respecter le temps imparti, de les couper dans leurs récits, c’était une douleur pour moi. C’est des gens avec lesquels on sent qu’il y a un mouvement intérieur au sein d’eux, rien n’est figé, tout bouge, dans les sentiments et dans leur réflexion. On sent la progression, on sent qu’ils sont mieux, qu’ils vont mieux.

Que pensez-vous de la mixité des couples au Maroc? Est-ce un sujet de société encore soumis à de nombreux clichés et tabous?

La réponse est dans le documentaire (rires). On ne peut pas résumer ça en une phrase. Parmi les couples que j'ai rencontrés, il y avait de la résilience pour certains. D’autres font voler en éclat les préjugés, d’autres encore, vont contre vents et marrées. Leurs histoires se construisent et se solidifient et puis on se rend compte que la valeur fondatrice des couples mixtes, c’est le respect de l’un et de l’autre. On s’additionne sans jamais se soustraire. Mais vous savez, la réponse à cette question est presque aussi différente que la diversité de notre pays. D'ailleurs, en parlant de notre pays, je me suis rendue compte à la fin de ce documentaire, que dans les couples mixtes, la "marocanité" se renforce. Plus nous allons chercher la diversité, plus nous allons affirmer notre identité marocaine. C'est très intéressant de voir que certains se sentent encore plus marocain lorsqu'ils sont dans un couple mixte et sont en même temps complètement internationaux, ouverts et libres.

Qu'espérez-vous comme réaction de la part du public?

J'espère qu'elle soulèvera un questionnement, c’est pour cette raison que j’ai fait des documentaires. Je n’apporte pas de réponses, je ne suis pas devin. Mais si ce documentaire permet de questionner réellement la société, on aura déjà fait un grand pas. Après, arriver à l’étape de changer des lois, d'avoir une ouverture d’ici peu, je ne sais pas, c’est un processus qui prend du temps et se met en place. Il est en tout cas essentiel que la télévision au Maroc puisse aujourd’hui accompagner ce changement, cette évolution de la société.

Finalement, j’avais surtout envie de parler de l’amour avec un grand A, celui qui passe au dessus des origines, des cultures, des religions, des langues... Il existe vraiment. En voyant que l'amour est plus fort que tout, j’ai compris pourquoi une petite normande a tout abandonné derrière elle pour venir au Maroc. Ma mère faisait le poisson à la marocaine comme personne, parlait darija avec un accent exquis. Et elle est morte quand elle a quitté le Maroc, un pays qu’elle aimait tellement.

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