ALGÉRIE
04/01/2018 11h:52 CET | Actualisé 04/01/2018 12h:28 CET

Le service civil est "un mensonge" auquel les médecins résidents veulent mettre fin

Daikha Dridi

L’amertume était immense ce matin à l’hôpital Mustapha où les médecins résidents affluaient vers la petite placette de l’horloge pour reprendre leur piquet de grève.

Le bilan des violences policières d’hier est de quarante blessés dont un dans un état grave, violemment frappé à la tête, le jeune médecin résident venu d’Oran pour participer au sit-in national se trouve encore aujourd’hui au service de réanimation du CHU de Bab el Oued.

medecins residents en greve

Neuf médecins résidents, six hommes et trois femmes, avaient été arrêtés et emmenés par la police, raison pour laquelle les grévistes avaient appelé dans l’après-midi d’hier à durcir le ton et à suspendre toute tâche médicale y compris “le service minimum: les gardes et les urgences”.

“C’était un arrêt momentané que nous avions décidé pour qu’ils libèrent nos collègues embarqués par la police. Dès qu’ils les ont relâchés en fin d’après-midi nous avons appelé à reprendre le service minimum”, explique ce matin l’un des porte-parole du mouvement de protestation, Mohamed Taileb, médecin résident pneumologue à l’hôpital Mustapha.

Avant d’en arriver à la mémorable bastonnade d’hier, où les policiers anti-émeutes ont reçu instruction de casser du médecin algérien pour les empêcher de sortir manifester dans la rue, on ne peut pas dire que les résidents avaient fait montre d’impatience.

Le 15 novembre dernier, ils avaient entamé “une grève cyclique”, de deux jours par semaine, sans que cela n’émeuve les responsables du secteur de la santé, et ont donc, depuis deux semaines décidé de passer à la vitesse supérieure avec une grève illimitée, tous les jours dans tous les hôpitaux du pays.

C’est à ce moment-là que le ministre de la Santé, Mokhtar Hazbellaoui, finit par les rencontrer: deux fois, selon le résident Taileb Mohamed, “la deuxième fois était une mascarade totale”, dit-il, “le ministre nous a fait venir pour parler tout seul, pendant 15 minutes, il avait commencé par chasser les deux journalistes présents, ensuite il nous a fait un discours sans nous proposer de solutions et nous a demandé à la fin de faire une déclaration commune à la presse, ce que nous avons évidemment refusé”.

Ce qu’a proposé le ministre aux médecins résidents à cette très brève réunion était, disent-ils, une manière de replâtrer superficiellement une situation profondément détériorée: l’allocation d’un “logement de fonction” et l’autorisation de faire “une activité complémentaire” (à savoir ouvrir un cabinet privé) aux résidents qui sont envoyés travailler, dans le cadre du “service civil” dans les “zones lointaines”.

Le problème est plus profond, répondent les résidents, pour qui l’idée même de “service civil” est un échec cuisant de l’Etat algérien: l’absence totale d’infrastructures et de moyens pour exercer poussent les patients de ces régions à un exode coûteux et douloureux vers les hôpitaux du Nord, où ils arrivent en pensant être mieux pris en charge mais finissent par allonger les listes d’attente de notre honte nationale.

taileb mohamed medecin resident

“Venez avec moi”, dit le docteur Taileb, “venez voir en radiothérapie, c’est à en pleurer, les patients arrivent avec une maladie grave qui nécessite une prise en charge immédiate et ils sont mis sur une liste d’attente qui peut aller de 6 mois à une année”.

Si les malades du Sud du pays, des Hauts-Plateaux, des régions qui sont désertées par l’investissement public dans la santé sont obligés de voyager vers le Nord pour se soigner, pourquoi donc envoyer les médecins résidents, des médecins spécialistes, “seulement pour faire semblant que l’Etat garantit la santé pour tous”, se demandent les 15 000 résidents qui sont en protestation ouverte maintenant depuis le 15 novembre dernier.

“La grande majorité des malades qui font la chaine ici viennent du Sud”, dit Taileb dans un geste du bras où il montre les différents services médicaux qui longent l’artère principale de l’hôpital Mustapha.

“Nous voulons une solution qui garantisse la présence efficace des médecins dans les zones reculées”, résume-t-il.

Cette “solution” dont parlent les résidents est un projet qu’ils ont rédigé, rassemblés dans le Collectif autonome des médecins résidents algériens (CAMRA), et dans lequel ils exigent non seulement de véritables “mesures incitatives” pour que les médecins soient incités à aller vers les zones éloignées et non pas “forcés et contraints” mais aussi la “construction de CHU et de pôles médicaux dans les zones où il n’y a actuellement que des dispensaires, des EPSP (cliniques de santé de proximité) ou EPH”.

Après avoir été tabassés hier par la police à Alger, les résidents ont décidé de continuer leur mouvement de grève et ils prévoient de se rassembler prochainement à Oran pour y manifester dans la rue.

Les images détestables de médecins aux visages ensanglantés ont, semble-t-il, provoqué un sursaut auprès des députés et sénateurs qui ont demandé aux représentants du Collectif CAMRA de les rencontrer aujourd’hui pour une prise de contact, le but étant que les résidents puissent présenter et discuter de leur “projet de solution” à l’Assemblée nationale prochainement.

Lire aussi: Au CHU de Bab el Oued, où les résidents blessés par la police se font soigner

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