MAROC
30/12/2017 06h:32 CET | Actualisé 04/01/2018 05h:58 CET

2017: Quelles leçons retenir des rebondissements politiques?

People shout slogans during a protest after two miners died while working in a clandestine coal mine, in Jerada, Morocco December 28, 2017. REUTERS/Youssef Boudlal
Youssef Boudlal / Reuters
People shout slogans during a protest after two miners died while working in a clandestine coal mine, in Jerada, Morocco December 28, 2017. REUTERS/Youssef Boudlal

ANALYSE - Des secousses, la scène politique marocaine en aura connues plusieurs cette année. Après le blocage du gouvernement six mois durant, la constitution d'un nouveau en avril dernier, suite à la nomination de Saad-Eddine El Othmani pour succéder à  Abdelilah Benkiran, n'aura pas survécu aux événements d'Al Hoceima. Les conclusions du rapport dressé par la Cour des comptes sur le programme "Al Hoceima: Manarat Al Moutawassit" ont légitimé le limogeage, le 24 octobre dernier, par décision royale de trois ministres et d'un secrétaire d'État. Depuis, ceux qui devraient prendre officiellement leur place se font toujours attendre. En parallèle, les partis politiques se sont illustrés par des congrès et des conflits où les tensions sont montées crescendo, jusqu'à  provoquer, dans le cas du parti de l'Istiqlal, des rixes spectaculaires...

Rien ne va plus sur la scène politique, estiment les analystes que nous avons contactés. Pour le politologue et président du Centre marocain des études et de recherche stratégique, Tarik Tlaty, la scène politique telle qu'elle se présente aujourd'hui ne risque pas de changer. "Ce qui se passe et continuera, d'ailleurs, a pour origine des failles au niveau de la gestion des politiques publiques, qu'elles soient locales ou nationales", explique-t-il, estimant qu'une grande partie des politiques, surtout parmi les partis qui assurent la gestion de ces politiques publiques, n'assimilent toujours pas les principes de la Constitution. "Cette dernière a été élaborée suite à des négociations où les partis avaient monté la barre de leurs revendications très haut. La Constitution de 2011 les a concrétisées, mais les partis semblent n'avoir pas conscience de ce qu'ils avaient revendiqué", constate ce politologue. Pour ce dernier, la transition démocratique attendue de la Constitution n'a finalement pas eu lieu. "Ils avaient revendiqué un plafond démocratique alors que, dans leur majorité, ils ne l'exercent pas au sein même de leur gestion interne", souligne-t-il.

Partis, tous pareils

Les deux exemples les plus éloquents, aux yeux de Tarik Tlaly, sont les partis les plus importants: "le PJD, qui représente le courant conservateur, et le PAM, qui devrait représenter la modernité". "Le problème n'est ni dans le cadre, ni dans le référentiel, mais dans la gestion et le respect même du référentiel et des lois internes", précise-t-il. Et de pointer du doigt "le conflit suscité par la volonté de créer une exception pour violer le règlement interne du PJD afin d'accorder un troisième mandat à l'ancien secrétaire général. Cela montre tout simplement qu'il n'y a aucune exception au sein de tous les partis, ils tiennent tous à leurs sièges".

Le discours du souverain à la rentrée parlementaire et à l'occasion de la fête du Trône avait pourtant été clair, rappelle ce spécialiste, soulignant que le message royal appelait les acteurs politiques et de l'administration "à revoir leurs fondamentaux idéologiques". "Dans les partis, on continue à croire que ces derniers sont des outils de propulsion vers les postes de gestion de la chose publique, donc le pouvoir. Ils n'ont pas compris que ces outils ont justement changé par le contexte de l'adoption de la nouvelle constitution", constate Tarik Tlaly. Et de rappeler que "la démission d'Ilyas El Omari à la tête du PAM, puis son retour a été révélateur de l'inexistence de procédures à respecter".

Pour l'analyste, il n'y a aucun doute: les partis, représentés par leurs élus locaux, ont échoué. "Ils sont les premiers responsables des tensions sociales dans les régions (...) La pratique politique n'a pas assimilé la stratégie qu'instaure l'institution royale pour tracer le chemin du développement et réussir la transition", tranche-t-il.

Face à l'échec

Un constat d'échec partagé par Bilal Talidi, politologue: "Cette année, trois indices montrent bien l'incapacité des partis politiques d'assumer les fonctions constitutionnelles dont ils sont pourtant responsables, dont l'encadrement politique et la médiation entre la société et l'État".

Le premier indicateur, pour ce spécialiste, se situe ainsi au niveau du Hirak du Rif. "Le Hirak a dépassé, par son importance, les organismes des partis politiques et a amené l'État, puis l'institution royale, à intervenir d'une manière directe. Or, la responsabilité de la gestion de la chose publique appartient à la représentativité du gouvernement et au roi, de par ses prérogatives d'arbitrage".

Le "deuxième indicateur" que relève Bilal Talidi concerne le blocage de la constitution du gouvernement qu'il qualifie de "séisme de l'après 7 octobre 2016 (élections législatives)". Pour lui, le blocage, mais surtout "les comportements de certains partis", notamment le RNI, l'USFP, l'UC et le MP, ont joué contre la pratique politique. "Les quatre partis ont constitué une coalition pour décrocher par la voie politique ce qu'ils ont raté aux élections. Cela a montré que les élites politiques ne sont qu'instruments aux mains de lobbys, bien loin de préserver un parcours démocratique et du rôle qu'elles doivent réellement assumer", soutient le politologue.

Quant au troisième indicateur, Bilal Talidi le situe à Jerada où "un Hirak similaire à celui d'Al Hoceima prend forme à partir d'une genèse sociologique". Ce qui, pour lui, traduit l'absence des partis politiques au sein de la société en tant qu'encadrant et médiateur et prouve aussi "la fragilité de l'échiquier politique".

Le politologue précise qu'il y a plusieurs autres indicateurs, dont le recul du processus de la démocratie, entamé en 2011. "Depuis le mouvement du 20 février, l'élaboration d'une nouvelle constitution et la tenue des élections de 2011, nous avions une chance de changement, mais cet espoir a été assassiné", considère le politologue, estimant que seuls les jeunes pourraient ressusciter cet espoir.

Efficacité et proximité

Moins catégorique, Abdelhafid Edmino, professeur de droit public, partage toutefois l'avis de M. Talidi quant à la nécessité pour les partis de mieux s'impliquer au sein de la société et, surtout, "d'être capables d'interagir avec elle". Il reviendra pour cela aux partis de s'approcher plus et mieux de la société. "Il est nécessaire qu'ils choisissent des élites, non pas sur la base uniquement de leur parcours dans le parti, mais sur la base aussi de sa compétence de manager la chose publique. Souvent, la sélection se limite au premier critère et l'expérience montre que ce n'est pas la bonne résolution", constate Abdelhafid Edmino.

Militant rime avec manager, le parti doit en faire preuve surtout pour répondre aux besoins les plus urgents des citoyens. "Lorsque le gouvernement parle de chiffres sociaux, du nombre des postes d'emplois, cela ne veut rien dire pour la grande partie des citoyens", souligne ce professeur, estimant que les partis sont appelés aujourd'hui plus que jamais à établir des programmes avec des actions efficaces et concrètes à court terme. "Il faut des actions qui ont un impact réel sur le quotidien du citoyen", invoque Abdelhafid Edmino.

Crédibilité oblige, les partis politiques doivent aussi répondre de leurs failles. M. Edmino souligne que la reddition des comptes reste un principe fondamental. "Ne pas remplir ses engagements implique aussi la responsabilité politique", fait remarquer cet analyste, précisant que le rôle du citoyen/électeur reste primordial dans le choix du bon candidat aux élections. "Les partis politiques, ce n'est pas seulement participer au pouvoir mais au confort du citoyen. C'est d'une proximité doublée d'une efficacité dont doivent faire preuve les partis politiques".

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