ALGÉRIE
27/12/2017 08h:34 CET | Actualisé 27/12/2017 09h:34 CET

Zohra Bensemra, Photographer of the Year 2017: "Si on ne sait pas regarder les gens avec son cœur, cela ne sert à rien de faire de la photo"

Zohra Bensemra, photo-journaliste algérienne de l'agence Thomson Reuters, "a tremblé" en apprenant avoir été désignée jeudi 21 décembre "Photographer of the year 2017" par le quotidien britannique The Guardian.

Dans une interview accordée au HuffPost Algérie, cette photographe s'exprime sur cette distinction, se dévoile, raconte sa passion pour le 8e art et revient sur son parcours comme photo-reporter, en Algérie durant la décennie "rouge" puis un peu partout dans le monde.

H.P: En dehors de la photographie, qui est Zohra Bensemra ?

Z.B: Je suis une femme qui fait son ménage chez elle comme tout le monde (rires). En réalité, je ne peux pas dissocier la femme de la photographe. Tout est photographie chez moi.

Comment vous avez découvert votre passion pour la photographie ?

C’est une passion qui a grandi avec moi. Quand j’étais jeune, je voulais plutôt être ophtalmologue. En même temps, mon frère était amateur de la photo. Il aimait jouer avec des pellicules qu’il ramenait à la maison. A chaque fois qu’il sortait, je lui volais son boitier et je l’imitais. Je faisais des photos mais je ne le remettais jamais à sa place. Quand il s’en est rendu compte, il m’a alors offert un appareil photo. J’avais 6 ou 7 ans.

Je n’ai jamais pensé devenir photographe pour être claire. Je m’amusais juste à prendre des photos de mes camarades, à l’école ou dans la rue. Bien plus tard, j’ai décidé de faire un stage de photographie dans une école de la wilaya. On n’apprenait pas vraiment les techniques avancées mais juste les bases.

Parallèlement à mon stage, qui a duré 6 mois, je prenais également des cours de piano dans une école de beaux arts. Puis un jour, un copain m’a dit que le Musée des arts traditionnels populaires cherchait un photographe et je me suis me dit: "pourquoi pas, on va essayer".

J’ai travaillé pendant 3 mois mais, on ne me prenait pas au sérieux (rires). Quand on commence, personne ne vous prend au sérieux, surtout quand on est jeune.

zohra bensemra

Et vous vous êtes lancée par la suite dans le photo-journalisme. Vous êtes devenue photo-reporter et travaillé pour plusieurs journaux durant la guerre civile avant de rejoindre Reuters. Comment et pourquoi avoir rejoint la presse ?

Au début des années 90, avec les changements politiques en Algérie, la presse s’est aussi ouverte. Je suis quelqu’un qui vit tout spontanément. Je ne réfléchis pas avant. Et, de la sorte, j’ai postulé au journal l’Observateur, qui n’existe plus. J’ai osé, on m’a dit oui. J’étais étonnée. J’avais 7000 Da de salaire.

Pendant 2 ans, j’ai vadrouillé d’un journal à un autre. J’ai travaillé au Jeune indépendant, une agence de presse « APP » qui n’existe plus et en 1992, j’ai commencé sérieusement à El Watan. J’ai travaillé là pendant 7 ans et j’ai couvert la «décennie rouge».

Pourtant, je ne me sentais toujours pas photographe. J’ai pris conscience de mon métier en 1995, lors de l’attentat à la voiture piégée contre le commissariat central (Boulevard Amirouche Alger-Centre, NDLR). Je me souviens, j'étais assise au laboratoire à El Watan avec deux autres photographes. Nous discutions et puis nous avons entendu une forte déflagration. Nous nous sommes tous mis à courir, nous avons pris notre matériel et nous sommes sortis voir. Nous étions tous proches.

Arrivée sur les lieux, j'ai eu une réaction assez brutale. J'ai commencé à pleurer, comme une gosse. Il y avait le feu et la fumée. Les autres photographes sont allés vers le feu, moi je suis allée vers la fumée. Et en y marchant, j'ai vu trois cadavres devant moi et j'ai eu cette réaction. J'ai pleuré pendant un moment. Je me tapais la tête en me disant "merde, pourquoi ont-ils fait cela ?".

J'ai pris un moment pour réaliser qu'il fallait commencer à faire des photos. Pendant que j’en faisais, je pleurais toujours. J'ai pleuré pendant 24H, sans exagérer. Je n'arrivais pas à arrêter mes larmes.

Après cette explosion, nous étions arrivés avant les militaires et les secours, parce que nous étions très proches. Nous étions arrivés avant tout le monde, les cadavres étaient encore là. Les gens qui passaient aidaient les blessés.

Les paras sont ensuite arrivés. Ils ont sommé les journalistes de quitter les lieux. Mais je me suis assise par terre et je leur ai dis que je ne quitterai pas les lieux, et que «si j’étais là, je serai morte comme tout le monde. Si vous voulez que je quitte, faudrait que vous me tuez ». Un journaliste a essayé de me relever et m’a dit « tu es folle, lève toi ».

Quand je suis revenu au labo, à El Watan, j’avais peur de développer mon film. Je me suis spontanément dit que si je rate ce film, c’en est fini pour moi, la photographie. J’ai demandé à mon collègue de développer ma pellicule. Je commençais à réaliser combien la photographie est importante. Et pourtant, je n’avais toujours pas pris conscience de mon métier …

Lorsque mon collègue allait l’ouvrir, je me suis évadée du laboratoire. J’avais peur de voir le résultat. Je pleurais encore. Quand j’ai regardé le résultat, après le tirage, j’ai pris mon film, je suis allée voir (Omar) Belhouchet (Directeur de publication du quotidien El Watan, NDLR), comme une grande, et je lui ai donné la photo en lui disant "tu mets celle-là en Une".

Cette photo m’a bouleversée. Je voulais montrer au monde entier ce qui s’est passé ce jour-là.

Le lendemain, j’étais une autre personne. Prête à affronter tout. J’ai pris conscience. Ce jour-là, je me suis sentie photographe. Jamais avant. J’ai réalisé combien ce métier était important, combien ce que je faisais était crucial pour faire bouger les gens et les faire réagir. C’était la révélation. Je ne me voyais plus faire un autre métier.

Tout ce que j'ai photographié à la suite de cet événement a fait que Reuters m'ait remarqué.

Etre photographe, c'est toute une manière de voir les choses, de les sentir, de vivre, de comprendre, de lire, de bouquiner, s'intéresser à ce qui se passe dans le monde et surtout, de comprendre le phénomène humain.

Comment êtes-vous devenue une «spécialiste» des zones de conflits, notamment dans la région du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord ?

Les gens vous qualifient toujours de “spécialiste”, ou, quand il s’agit des zones de conflits, de "photographe de guerre". Je déteste ces appellations. On ne fait pas la guerre. On photographie la guerre pour qu'elle cesse justement.

Au fait, je travaille pour une agence, qui fait en premier lieu l’actualité. Malheureusement, les news actuellement, c'est en partie la guerre, les manifestations ... etc.

C'est un sentiment très lourd. Quand vous êtes sur le terrain et que la seule chose que vous puissiez faire c'est de prendre des photos, vous avez mal, vous êtes en souffrance car vous avez en face de vous un enfant qui a perdu ses parents et vous ne pouvez rien faire.

C'est lourd à supporter, de voir une vieille femme fuir un terrain de guerre sous un bombardement et vous êtes là à la prendre en photo sans pouvoir faire autre chose. Ce sont des personnes comme nous, qui méritent une vie décente. Elles peuvent être votre mère, votre sœur ou une partie de vous.

Est-ce que la guerre civile en Algérie vous a marquée en tant que photo-reporter ? Cela vous a-t-il aidé à faire votre travail dans les zones de conflits à travers le monde ?

Cette expérience m'a aidé à comprendre les autres. Ce conflit, je l'ai eu dans ma chair, J'étais concernée, c'est mon pays, j'ai beaucoup d'amis qui sont morts, des membres de la famille. Je sais c'est quoi avoir mal.

Mon expérience en Algérie m'a ainsi appris à respecter les autres, à respecter la douleur des autres et à couvrir humblement les autres conflits. Ce n'est pas parce que ce n'est pas mon pays, que je vais aller faire dans le sensationnel. J'ai déjà eu mon expérience, j'ai déjà vécu cela. Je comprends ce que vivent les autres. Cela m'a beaucoup aidé.

Comment peut-on être femme et reporter de guerre dans cette ère géopolitique ?

Quand je suis sur le terrain, je ne suis ni femme ni homme. Je suis tout simplement photographe. J'ai pas le temps de penser à cela. Bien sûr, y a les matchos sur le terrain mais je gagne leur respect. Ils savent à qui ils ont affaire, ils savent d'où je viens surtout, ils savent que mon pays a connu la guerre. Ils ont du respect, j'ai imposé cela. En plus, je suis quelqu'un de très solitaire sur le terrain. Je suis seule, accompagnée de mon équipe uniquement.

Je pense que le fait d'être une femme facilite le travail. Les gens se libèrent facilement avec une femme. Par exemple, il y a des moments où les photographes doivent rentrer dans une maison et je suis facilement acceptée car je suis une femme. Les gens, et c'est mon ressenti, font plus confiance à une femme, surtout avec la culture musulmane et mon nom. Quand je dis que je m'appelle Zohra, cela ouvre beaucoup de portes (rires).

Qu’avez-vous ressenti en apprenant que The Guardian vous a nominé "Photographer of the Year 2017" ?

J'étais déjà nominée l'année dernière par le même journal. Quand mon chef m'a envoyé cette année ses félicitations pour avoir été nominée, je me suis dit bof, l'année dernière aussi j'étais nominée. Cela va être la même chose. J'ai aussi été nominée dans plusieurs choses, dont le Pulitzer.

La veille de l’annonce du résultat, mon chef m’a envoyé un message pour m’informer que The Guardian demandait à me contacter directement. Ni lui ni moi n'avions fait le lien. Alors que j’étais sur le point de sortir entre amis, le mail de The Guardian est tombé pour m’annoncer la nouvelle et j'ai tremblé pour être honnête.

C'est un gros truc pour nous, en tant que photographe d'agence. Je ne m'attendais sincèrement pas à être lauréate. L'année dernière, j'étais la seule femme. Cette année, nous étions plusieurs, dont trois de Reuters. Franchement, je ne m'y attendais pas.

Mais ce qui m'a impressionné, c'était la réaction des gens. Je suis toujours impressionnée d’ailleurs. Et les Algériens ont "algérianisé" cette distinction (Rires). C'est ce qui m'a épaté le plus. Cela me fait plaisir, naturellement mais ils oublient que je suis Reuters. Chez nous, on ne parle pas de nationalité. Nous sommes une équipe et nous travaillons en équipe. Nous ne sommes pas désignés par nationalité mais par façon de travailler, par professionnalisme.

Cela m'a fait plaisir car j'étais encouragée par tout le monde, par des gens que je ne connais pas. J'étais également très encouragée par mon chef. Il a toujours été derrière moi.

Dans votre interview avec The Guardian, vous expliquez que vous aimez tout aussi montrer "le côté humain" d’un confit pour ne pas se focaliser sur le front. Pourquoi ? Quelle est la différence d’approche entre ces deux terrains ?

Ces photographies sont celles qui m'ont le plus touchée. Je n'ai pas sélectionné celles prises au front car je trouve cela ridicule, de prendre en photos des soldats qui se battent ou de filmer les frappes aériennes. Nous le faisons, certes, car c'est la guerre mais moi je donne plus d'importance à l'aspect humain qu'au combat.

Ce sont les civils qui peinent, qui subissent toute la guerre. On a détruit toute la ville de Mossoul, les gens habitent dans des tentes. En Irak, il fait très froid et cela fait mal au coeur. Raqqa est complètement détruite. Ces habitants ont quitté le pays. Je pense beaucoup plus à ces gens-là.

Dans une zone de combat, un photographe ne pourrait pas vraiment montrer le désarroi des civils en photographiant des soldats en train de s'échanger les tirs. Le plus important est de montrer comment les gens survivent à une guerre, ce que celle-ci est en train de faire aux enfants, aux femmes, aux vieux, à toute une génération.

Regardez-nous par exemple, lorsque je vois la réaction des Algériens à la photographie, je me dis que mon peuple souffre encore des années 1990.

Un photographe, ce n'est pas juste cliquer. Je dis toujours qu'on photographie avec le cœur, pas avec les yeux. Un photographe doit d'abord comprendre ce qu'il veut faire de cet art. C'est la question que nous devons nous poser. La photographie est une manière de vivre et de réfléchir. L'appareil photo est juste un outil. Si on n'a pas l’œil, si on sait pas regarder les gens avec un cœur, cela ne sert à rien.

C'est tout cela, un photographe. Vous êtes dans toutes les situations, vous ressentez tous les sentiments. Vous pouvez travailler à tous les niveaux, avec des riches ou pauvres, dans un royaume ou un bidonville, avec un roi ou un président. Il ne faut pas non plus être snobe pour se mettre au même niveau que les gens que vous photographiez. Et c'est ce qui fait que ce métier, pour moi, soit le plus noble.

Le "picture desk" du quotidien britannique a publié une dizaine de vos photographies dans son interview, mais laquelle vous a le plus marquée cette année ?

C’est la photographie de vieille car elle m’a fait pleurer. Nous étions en plein désert sous les bombardements et un convoi transportant des civils est arrivé. Ils étaient tous épuisés. Elle était portée et avait les yeux rouges. Elle paraissait vraiment fatiguée. Ils l’ont fait asseoir dans une tranchée en attendant que l’armée irakienne arrive mais elle était incapable de se tenir.

Sa fille s’est assise à côté et s’est adossée contre elle car elle ne tenait ni debout ni assise. J’ai eu une réaction assez lourde. J’avais les larmes aux yeux. Je l’ai imaginée comme ma grand-mère et je ne pouvais rien faire. Je n’avais aucun pouvoir et c’est cela le plus dur, lorsque nous sommes sur le terrain et que nous faisons face à ce genre de situation et que nous nous sentons inutiles.

A un moment, vous ressentez de la honte de continuer à faire des images alors qu’en face, des gens vivent une situation très douloureuse. Vous vous imaginez à leurs places, besoin d’aide pendant que des personnes vous photographient.

Ce genre de moment, vous le gardez dans votre tête. J’ai alors décidé quelques jours plus tard d’aller la chercher dans le camp de réfugiés. J’ai mis la photo sur mon téléphone pour la localiser dans ce camp et je me suis mise à la chercher, en passant d’une tente à une autre. Si je ne l’avais pas retrouvée, j’en serai encore malade.

Quand je l’ai retrouvée, elle paraissait reposée. Elle était belle cette femme. J’ai été soulagée dès que je l’ai vue. Je suis restée avec elle. Cela m’a amusée de faire une photo d’elle en train de se regarder sur mon téléphone.

Khatla Ali Abdullah, 90 ans

On a commencé à parler et elle m’a faite rire. Elle m’a faite pleurer le premier jour et rire ce jour-là, car elle s’est rappelée des 20 poules qu’elle a laissé derrière les bombardements. Elle pensait à ses poules comme elle pensait à des êtres humains. Et cela m’a fait plaisir. Elle n’avait pas perdu son humanisme. Elle a pourtant vécu la guerre du Golfe, l’invasion de l’Irak de 2003, la période de Saddam et maintenant la guerre contre Daech. Elle aurait pu être traumatisée mais elle pensait à ses poules comme si elle pensait à des êtres humains.

D’autres photos m'ont également marqué, comme le mariage à Mossoul ou la Somalienne qui m’a donné une sacrée leçon de vie.

Quelle photographie vous a marqué le plus, durant toute votre carrière ?

Cela reste la photographie que j’ai faite devant le commissariat central (Boulevard Amirouche), lors de l’attentat à la voiture piégée. Cette image m’a marquée et m’a fait découvrir ce que je voulais faire de la photographie. Elle m’a démontré ce qu’est la photographie. Cette image était horrible et m’a fortement marquée.

Khatla Ali Abdullah, 90 ans

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