ALGÉRIE
27/12/2017 12h:16 CET | Actualisé 27/12/2017 12h:35 CET

Au "Grand Rocher", heureux de quitter le bidonville, on emballe avec amour ses souvenirs (reportage et vidéos)

Zinedine Zebar

C’est une vue imprenable sur la mer qui s’offre chaque jour aux habitants des bidonvilles du "Grand rocher" de Ain Benian. La splendeur de la nature qui les entoure est comme un lot de consolation au vu des conditions "sinistres" dans lesquelles vivent ces familles. Pour la majorité d’entre elles le départ est imminent. La joie est palpable mais les souvenirs des années passées dans cet habitat précaire mettront certainement du temps à s’estomper.

Sur le "Grand Rocher" de Ain Benian s’érige une agglomération anarchique composée de trois sites de bidonvilles en cascade. Le plus haut est dénommé "Cité du 11-décembre", celui du milieu "Quartier des Eucalyptus" et le dernier près de la route est l’ancienne caserne de la marine nationale.

Ces trois sites constitués d’habitations en dur sont menacés par les chutes de pierres. Délabrées, leurs fondations s’effritent de plus en plus suite à de nombreux glissements de terrain. Les eaux stagnantes à l’intérieur et à l’extérieur des maisons ajoutent à l’insalubrité des lieux.

En cette journée ensoleillée du mois de décembre, un seul mot est dans toutes les bouches: "الرّحلة", le déménagement vers

les nouveaux logements.

La wilaya ne les prévient pas à l’avance de la date précise du départ. Le signal du départ c’est l’arrivée des camions de déménagement affectés par la wilaya.

Des cartons entassés les uns sur les autres, contenant le peu de choses que possèdent leurs propriétaires occupent l’entrée de chaque maison. Certains habitants dont les maisons se trouvent dans des endroits difficiles d’accès pour les camions de déménagement ont loué des locaux en villes où ils mettront leurs affaires jusqu’au jour du déménagement.

"Nous ne voulons pas qu’un incident de dernière minute nous complique notre départ. C’est pourquoi nous avons loué un garage pour 5000 dinars la nuit, où on mettra nos affaires", raconte une habitante du bidonville de la Cité du 11-décembre de Aïn benian.

Amar, 46 ans, vit dans le quartier des Eucalyptus depuis 1996. Lui aussi se prépare pour partir. Ils sont cinq à habiter dans le deux-pièces qu’ils quittent enfin: sa femme, son frère et ses deux enfants âgés de 8 et 13 ans.

Son frère âgé de 56 ans ne travaille pas. Amar quant à lui est encadreur et touche 25 mille dinars par mois. Un salaire qu’il dépense à bon escient et qui selon ses dires lui permet de subvenir aux besoins de sa famille.

Pendant que les enfants jouent dehors avec leurs amis, Amar vérifie une dernière fois le dossier de son logement. Inquiet, il ne comprend pas pourquoi il ne doit pas prendre sa femme avec lui le jour du déménagement. Mais il est vite rassuré par un ami qui lui explique que c’est une mesure pour une meilleure organisation.

Amar raconte qu’il a acquis ce lopin de terre en 1996 pour 15 millions. Avant de construire sur le «Grand rocher» il a habité dans différents endroits notamment le quartier du Cadix et Diar Echams.

"Je ne voulais pas être un hors-la-loi et construire ma maison illicitement, mais les difficultés de la vie m’y ont poussé. Nous avons habité plusieurs endroits et notre dernière demeure était au Cadix chez mon oncle, nous étions deux familles dans une petite maison, au bout de dix ans de cohabitation c’était devenu intenable, nous avons donc quitté pour venir s’installer dans le “Grand rocher” se souvient Amar.

Se comparant à ses voisins, Amar estime que sa maison est mieux entretenue. Constituée de deux pièces, une cuisine et des sanitaires, la maison est plus ou moins réchauffée à l’aide d’un radiateur à bain d’huile.

Lorsqu’ils ont habité ce quartier, ils sont restés plusieurs années sans eau ni électricité. "Notre seule source de lumière était un vieux quinquet et pour l’eau nous avions des compteurs collectifs", précise Amar.

Aujourd’hui la maison a l’électricité, il y a également de l’eau courante et pour cuisiner la femme d'Amar utilise des bouteilles de gaz butane.

Beaucoup d’espoirs sont soulevés autour de ce nouveau logement. La femme d'Amar confie que ce nouveau cadre de vie permettra à ses enfants de s’améliorer à l’école.

Plus loin, chez la famille Ferhani la joie est incomplète. Pendant que la grande famille composée de grands parents-enfants et petit-enfant se préparent pour le grand départ, une des filles est privée de cette joie.

Samia, mariée avec deux enfants, n’aura pas de maison. Le dossier de logement qu’elle a déposé en 2015 a été rejeté. "Décidément ce n’est pas demain la veille que je quitterai cet endroit piteux" dit-elle sur un ton de désespoir.

La maison des Ferhani est très humide. En hiver les membres de cette famille racontent qu’ils se réfugient tous dans une seule pièce car l’eau s’infiltre du toit de toutes les chambres.

À cause de ces conditions Samia a décidé d’envoyer ses enfants chez sa belle-mère à Bab El Oued où ils sont scolarisés. Selon elle ce choix d’une mère inquiète pour la santé de ses enfants l’a privé du droit d’avoir un logement. "Ils m’ont dit que mon dossier a été refusé car mes enfants ne vivaient pas avec moi, alors que je les ai placés chez leur grand-mère car ils sont allergiques et ne supportaient plus le froid et l’humidité de cette maison" se justifie-t-elle.

À l'exception de Samia, les 123 familles des Eucalyptus partiront incessamment pour un toit plus décent. Ils s’accordent tous à dire que le mérite revient au comité du quartier qui n’a pas lésiné sur les efforts pour leur obtenir un toit.

L’union fait la force

Arrivés à cet endroit dans des circonstances différentes, les habitants du bidonville "Grand Rocher" ont néanmoins un seul objectif : quitter ce lieu pour une meilleure vie.

Toutes les familles qui habitent le quartier des Eucalyptus avaient auparavant tenté d’obtenir des logements mais en vain. En 2015 et en concertation avec tous les habitants un comité constitué de cinq personnes deviendra l’interlocuteur entre les gens du quartier et la daïra pour l’obtention d’un logement.

Mokhtar, membre de ce comité, explique que ses activités ont commencé en juillet 2015. Les membres ont commencé par recenser les familles, afin d’ajuster la liste qui était en possession de la daïra.

"La première action que nous avons menée était l’obtention de la liste des habitants du quartier qui se trouve au niveau de la daïra et l’ajuster. Nous avons commencé par corriger les noms, ajouter les nouvelles familles, préciser leur situation familiale de chacun et bien d’autres détails".

Après avoir fait le décompte, le comité a recensé 131 familles et a déposé le dossier de demande de logement de chacune d’entre elles. Quelques mois plus tard, le comité est convoqué par le chef de la daïra pour une séance de travail.

Mokhtar se souvient qu’à la surprise de tous la liste du quartier passe de 131 familles à 300 familles. "On a apparemment essayé de gonfler la liste, heureusement que le comité est intervenu pour remédier à cela" indique Mokhtar.

Porteur de bonnes nouvelles Mokhtar est accosté à chaque fois par ses voisins qui le questionnent sur la date du départ. À chaque fois il prend le temps de les rassurer que c’est pour bientôt.

La jeunesse continue d’espérer

Au sommet du rocher, les enfants du bidonville "Cité 11 décembre" disputent un match. Leur rire retentit de loin et apporte à cet endroit lugubre un peu de gaité.

Ce présent difficile est néanmoins sublimé par la jeunesse qui brave l’adversité et trouve le moyen de réaliser ses rêves. Kheireddine, jeune marié âgé de 27 ans, travaille dans le secteur du bâtiment et vit d’une autre passion, la musique.

Il n’hésite pas à sortir sa guitare et joue un morceau sous le regard émerveillé de sa petite sœur. Pour ce jeune garçon la musique est plus qu’une passion, c’est le refuge qu’il a trouvé pour ne pas sombrer dans la délinquance.

"Ici toutes les conditions sont réunies pour qu’on dérive. On apprend très jeune le sens des responsabilités pour aider nos familles, on manque de loisir et j’en passe. Moi je considère que j’ai été chanceux car mes parents m’ont initié à la musique en m’inscrivant au conservatoire, ou j’ai appris à jouer de la guitare et du banjo" raconte Kheireddine.

Salah, 20 ans, se dit "fils du bidonville" et s’empresse d’informer qu’il étudie la littérature arabe et qu’il n’a jamais refait son année, comme pour signifier qu’il a pris sa revanche contre un destin difficile. Mais il garde néanmoins de l’affection pour sa cité, aussi repoussante soit-elle.

Ce jeune garçon, en deuxième année à la faculté de Ben Aknoun, à l’ambition de devenir un jour journaliste sportif. Il pense déjà à entamer des études de journalisme après l’obtention de son diplôme.

Pensif et regardant au loin, Salah avoue que c’est avec un pincement au cœur qu’il s’imagine la pelleteuse raser sa maison, à part la vue sur la mer, aucune preuve tangible ne témoignera de sa vie passée au "Grand Rocher".

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