TUNISIE
13/12/2017 12h:26 CET

La bibliothèque et les archives nationales de Tunisie présentent un fonds numérique et documentaire consacré à la révolution tunisienne

Zohra Bensemra / Reuters
Protesters from Tunisia's marginalised rural heartlands prepare to spend their second night outside the Prime Minister's office in Tunis January 24, 2011. Protesters demonstrated in the capital on Sunday to demand that the revolution they started should now sweep the remnants of the fallen president's old guard from power. REUTERS/Zohra Bensemra (TUNISIA - Tags: POLITICS CIVIL UNREST SOCIETY)

Mardi, la bibliothèque nationale de Tunisie accueillait une journée d'étude destinée à présenter un fonds numérique et documentaire consacré à la révolution tunisienne intitulée "Le fonds numérique et documentaire de la révolution tunisienne: un champ inédit ouvert à la recherche scientifique et à l'art".

Afin de mettre en lumière ce fonds, une exposition ayant pour titre "Before the 14th : instant tunisien", se tiendra au Bardo à Tunis et au Mucem à Marseille dès décembre 2018, avant de circuler éventuellement dans d'autres régions.

Ce travail documentaire, consacré à la période historique de la révolution, témoigne de la complexité du traitement archivistique et de la nécessité d'une collecte documentaire citoyenne.

Rabâa Ben Achour-Abdelkefi, coordinatrice du projet, explique au HuffPost Tunisie que l'importance de ce fonds réside dans le fait que celui-ci "permet de retrouver un matériau qui est extrêmement fragile car ce sont des vidéos, documents, etc. dispersés au quatre coins du pays par des blogueurs, manifestants et toutes sortes de gens".

"Il se trouve que pendant les 29 jours de révolution tunisienne, Ben Ali était encore au pouvoir, la censure était toujours aussi lourde et donc il n'y avait pas de presse à proprement parler", poursuit-elle, rappelant que le fonds ainsi constitué a la particularité d'être essentiellement porté par le témoignage citoyen.

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Combler un manque imposé par la censure

Pour constituer ce fonds, Rabâa Ben Achour et son équipe, se sont appuyés sur le rapport Bouderbala réalisé par une commission désignée au lendemain de la révolution – menée par Taoufik Bouderbala – poursuivant des investigations sur les personnes tuées par balle ou violentées.

Des enquêtrices ont par la suite été formées pour sillonner le pays en quête d'éléments d'informations.

"Initialement, c'était les familles des morts par balle -ceux qui ont été tués sciemment par les forces de l'ordre- qui sont les premiers que nous ayons vus. Ces familles nous ont renvoyés vers d'autres familles, d'autres associations. Dans les villages tout le monde se connaît on a donc pu fonctionner par le bouche à oreille. Voilà comment nous avons constitué ce fonds", confie Rabâa Ben Achour.

Bibliothécaires, archivistes et informaticiens ont par la suite été formés pour pouvoir héberger ce fonds.

Amel Fathalli, documentaliste, spécialisée dans la presse écrite pour ce projet, rapporte:"pour les journaux on va travailler sur les numéros manquant dans la bibliothèque, ceux qui ont été censurés par l'État (Paris Match, Libération, Le Monde). Je collecte les titres de journaux de la période du 17 décembre 2010 au 14 janvier 2011".

"Je participe à un moment éclairant de l'histoire contemporaine de la Tunisie", s'émeut Amel.

Fayçal Hamdi, bibliothécaire travaillant également pour le développement du fonds, met en avant la variété et la nécessité de la sauvegarde de ces documents.

"On a travaillé avec le web, on a choisi les pages et profils Facebook personnels, les blogs des activistes de ces 29 jours de révolution. On partage images, affiches, audio, tout! C'est beaucoup de travail, il faut agir chaque jour, car chaque jour on peut perdre des trésors nécessaires pour les recherches. On est là pour préparer de la matière pour les chercheurs", rappelle Fayçal.

"Un fonds 2.0": une diversité documentaire marquée par la démocratisation du numérique

À l'image de la révolution tunisienne, qualifiée de révolution de "révolution 2.0", le fonds numérique et documentaire qui lui est consacré, s'est enrichit grâce à de nouveaux supports de communication.

Comme l'a notamment mis en avant Fayçal Hamdi, au delà des documents papiers, de nouveaux éléments comme les blogs ou encore les profils Facebook viennent ici précieusement enrichir le fonds.

"On collecte les statuts Facebook sous forme PDF et on les télécharge", explique-t-il.

Une particularité également mise en avant, par Rim Temimi, commissaire de l'exposition "Before the 14th": "Cela tombe pile-poil avec l'air numérique que nous vivons, ces archives sont dans des téléphones et n'en voient pas l'utilité".

Comme le souligne Rabâa Ben Achour, à travers ces documents inédits, le projet fait d'autre part, resurgir de nouvelles problématiques, "des interrogations juridiques énormes, par rapport au droit d'auteur, la propriété intellectuelle sur les réseaux sociaux: qu'est ce qu'un statut Facebook?".

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Un fonds neutre établi à partir de la recherche scientifique

"Je ne pense pas qu'on puisse comprendre le présent ou le futur si on ne sait pas ce qu'il s'est passé auparavant, encore plus dans notre pays où la mémoire est bafouée. C'est un constat que j'ai fait, on efface la mémoire, c'est donc à toi d'aller chercher ton histoire. Le but est de trouver le plus de documents de façon à pouvoir décrypter cette partie de l'histoire, d'être beaucoup plus proche des réalités", rapporte Rim Temimi.

Au cours de cette journée d'étude, il a en effet été mis en avant que le fonds était le fruit d'un travail scientifique, s'appuyant sur une collecte d'informations se voulant impartiale, ne cachant aucune revendication politique.

"C'est un travail d'archive, historique, scientifique, relié à l'art à travers la musique, les graffitis, les cartoons, peintures, etc. sans prise de parti", explique Rim Temimi.

Dans une optique de transparence, les investigatrices ont soumis à un questionnaire (mentionnant l'âge, l'appartenance à un parti politique, etc.) chaque personne ayant laissé son témoignage, afin d'établir leur profil.

Promouvoir la collecte d'archives en Tunisie

"On aimerait que les gens qui possèdent des archives personnelles soient sensibilisés à ça. On profite de la coopération des institutions publiques, qui, chose incroyable, travaillent ici main dans la main avec la société civile", appuie Rabâa Ben Achour.

Si l'exposition "Before the 14th : instant tunisien" qui sera inaugurée à Tunis et à Marseille permettra de révéler la richesse du fonds de la révolution tunisienne au grand public, elle a elle aussi, comme l'explique sa commissaire, été principalement initiée dans le but de sensibiliser à l'importance de la collecte d'archives.

"Cela rappelle le citoyen car le réflexe de collecte d'archive n'est pas dans la mentalité locale", précise ainsi Rim Temimi.

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