TUNISIE
08/12/2017 06h:28 CET | Actualisé 08/12/2017 07h:07 CET

La plasticienne Aïcha Filali questionne la notion d'œuvre d'art dans une exposition inédite autour de... la serpillère (INTERVIEW)

Formée à l'Université de Tunis où elle obtient un doctorat en esthétique et sciences de l'art, Aïcha Filali vit et travaille actuellement à Tunis. Elle est professeur à l'Institut supérieur des Beaux-Arts de Tunis et directrice du Centre des Arts Vivants de Radès.

Artiste plasticienne confirmée, elle réalise des expositions personnelles à Tunis et à l'étranger depuis 1984. Ses travaux, généralement réalisés avec des objets de récupération, utilisent différentes techniques, tournant en dérision des questions sociales ou politiques.

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Depuis quelques jours l'artiste tunisienne présente une exposition personnelle inédite, intitulée "Parterre(s)", qui se poursuit jusqu'au 20 décembre prochain à la galerie Aïcha Gorgi à Sidi Bou Saïd. Elle se confie au HuffPost Tunisie sur ce travail:

HuffPost Tunisie: L'exposition que vous présentez actuellement à la galerie Aïcha Gorgi est intitulée "Parterre(s)" de quoi traite-t-elle exactement?

Aïcha Filali: C'est un ensemble de serpillères que j'ai ramassées un peu partout, certaines achetées, d'autres ramassées...

J'aime beaucoup les travaux d'aiguille et le matériau serpillère m'a toujours intéressée, c'est une texture qui m'intéresse. Depuis longtemps j'avais le projet de travailler avec donc c'est venu comme ça.

J'ai commencé il y a un peu plus d'un an et demi à travailler dessus. J'ai voulu quelque chose de très minimaliste pour chacune d'elles. Il y en a qui sont neuves, et d'autres qui sont en très mauvais état et que j'ai rapiécées. Chacune est brodée d'une inscription qui indique son identité, c'est-à-dire le lieu où je l'ai prise, la personne qui me l'a donnée, etc., je l'identifie d'une certaine manière. Quand j'ai formé un ensemble d'une trentaine de pièces j'ai tout de suite pensé à les exposer.

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Quelle réaction espérez-vous susciter chez le spectateur à travers cette démarche?

L'objectif, à travers cette exposition, est de questionner la notion d'œuvre d'art. Qu'est-ce qu'une œuvre d'art? Peut-on ramasser une serpillère, passer beaucoup de temps à travailler dessus - car c'est beaucoup de temps de travail, j'ai tout brodé à la main – et l'exposer dans une galerie? C'est ce questionnement que j'ai voulu formuler.

Ce questionnement n'est pas très original car, il y a autour d'un siècle, Marcel Duchamp exposait déjà sa fontaine, qui est un urinoir déplacé dans une galerie. Il s'agit de dire que c'est le lieu, l'investissement sur la chose qui fait l'œuvre, ce n'est pas tellement la valeur du matériau ou une certaine idée de la beauté.

Moi, qui connaît bien l'histoire de l'art, j'ai tout simplement conjugué cela à mon envie de travailler ce matériau.

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Le sujet de la serpillère est d'autant plus intéressant, car il s'agit finalement d'un objet trivial, anonyme, qu'habituellement on ne regarde pas, et là vous lui donnez énormément d'importance en l'encadrant et en lui consacrant une exposition. Cela suscite inévitablement de la curiosité, de l'étonnement du moins…

Oui tout à fait, transposé à la Tunisie actuelle, le questionnement de Marcel Duchamp est assez efficace en utilisant la serpillère car c'est un objet complètement trivial, complètement ignoré, etc. C'est vraiment la plus basse classe d'objet de notre quotidien!

Par ce détournement d'objet vous placez donc le questionnement au centre, on sort ici de l'œuvre purement esthétique. On peut s'attendre à ce que le public néophyte ne soit pas forcément ouvert ou sensible à ce genre de démarche…C'est un défi?

Oui, je l'envisage comme un défi. On ne peut pas parler d'un seul public mais de plusieurs publics tunisiens.

Les gens qui sont un peu au fait de l'art contemporain peuvent comprendre mais ils ne sont pas très nombreux. En effet, dans l'inconscient collectif, une œuvre est un tableau, un beau tableau qu'on accroche pour se délecter, ce n'est pas un objet de questionnement sur l'art, sur une destinée...

Justement, quelles ont été, jusqu'ici les réactions?

Des gens m'ont dit: "pourquoi des serpillères maintenant? Alors que la Tunisie n'est pas dans une période très favorable économiquement, socialement, etc…", mais je n'ai pas du tout investi de cette manière.

En arabe, on emploie "serpillère" pour dire qu'une personne est de très mauvaise qualité, qu'elle n'a pas de valeur, comme dans la plupart de mes travaux je m'intéresse à la société tunisienne et j'en brosse des portraits, on m'a demandé si c'était aussi le cas, mais là non, ce n'est pas du tout ce à quoi j'ai pensé. Mais c'est vrai qu'il y a mille et une manières de voir les choses…

Les réactions sont en général amusées, en tout cas au début, après plutôt étonnées. Il y a quand même une petite communauté qui peut comprendre ce geste qui s'inscrit dans l'art contemporain. D'ailleurs, je n'ai pas pensé à vendre, je pense, en Tunisie, en tout cas, qu'une personne osera difficilement installer une serpillère chez elle.

Un tableau pour faire beau? J'ai déjà fait, cela m'ennuie, ce n'est plus tellement mon propos et ce n'est plus l'objectif de l'art maintenant. Faire beau, harmonieux, s'il n'y a pas un questionnement, s'il n'y a pas quelque chose qui amène l'individu à se positionner par rapport à l'objet, au monde… ça ne m'intéresse pas.

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