TUNISIE
12/12/2017 07h:22 CET | Actualisé 12/12/2017 07h:29 CET

Multiplication des braquages: Entre le choc des victimes et le laisser-aller policier

South_agency via Getty Images
Robber stealing businesswomans bag on the middle of the street at night.

Depuis quelques semaines, le phénomène des braquages prend de l'ampleur un peu partout en Tunisie. Au couteau, à mains nues, au feu rouge, plusieurs citoyens tunisiens en sont victimes souvent dans l'indifférence la plus totale des autorités.

Personne n'y échappe

Depuis dimanche, deux nouveaux témoignages ont fait réagir les réseaux sociaux mais aussi les médias.

Le dirigeant d'Ennahdha Lotfi Zitoun a été victime d'une tentative de braquage au centre-ville de Tunis dimanche. Dans un statut publié sur sa page Facebook, il appelle à donner plus de moyens aux policiers pour qu'ils puissent agir plus efficacement contre la criminalité et a adopter le projet de loi relatif à la répression des atteintes contre les forces armées.

Idem pour l'avocat et président du festival Sicca Jazz dont la demeure a été volée à Carthage "au vu et au su de tous". Il dénonce dans un statut Facebook, une "absence sécuritaire totale", "un scandale sécuritaire".

Une multiplication inquiétante des actes de violence

Depuis plusieurs mois, le nombre de victimes de braquages ne cesse d'augmenter dans l'indifférence générale des pouvoirs publics et de la police principalement.

Les témoignages se suivent et se ressemblent sur les réseaux sociaux.

Dans la plupart des cas, on reproche aux policiers, l'absence de réactivité.

Chaïma a 24 ans. Elle rentrait de son cours de gestion au Campus quand elle s'est faite braquée: "Devant tout le monde à 16h30 dans un quartier fréquenté. 2 hommes sont venus vers moi, un par devant m'a arrêté, le second m'a mis un couteau dans le dos m'a enlevé mon sac et est parti en courant" déplore-t-elle. Le pire selon elle, "c'est qu'il devait y avoir 10 personnes à proximité, aucun n'a réagi".

Pourtant le quartier d'El Manar est connu pour sa présence policière notamment au niveau de la faculté. "Et pourtant quand je suis allée au poste de police, on m'a dissuadé de porter plainte". "On m'a donné des formulaires pour pouvoir refaire ma Carte d'identité et on m'a demandé de faire opposition à ma carte bancaire et puis c'est tout!" indique-t-elle dépitée.

Mais Chaïma n'est pas la seule dans ce cas. Halim et ses amis se sont fait braquer près d'un restaurant au Kram. "Je suis un habitué des lieux. Je les connais, c'est une bande de lascars, de petits larcins qui vivent au jour le jour. Je les vois souvent faire le mur à la recherche d'une proie. J'en avais moi même informé un agent de la circulation à proximité et même plusieurs fois" raconte-t-il.

"Pourtant en sortant un soir avec deux amies, ils nous ont cernés, ils étaient six, pas très commodes et avec des objets tranchants dans les mains, une barre de fer, des mousses et des espèces de gourdins. Pour éviter qu'ils ne s'en prennent aux filles, on leur a tout donné et ils ont déguerpi".

Parti vers le poste de police, ils ont été rabroué par les policiers: "Ils nous ont dit textuellement 'on est en guerre contre le terrorisme et vous venez nous voir pour une affaire de braquage?!'" raconte Halim.

Les transports en communs de moins en moins sûrs

Alia s'est faite braquer en plein train entre la station 10 décembre et la station Cité El Khadhra: "J'était debout en face de la porte. Ils étaient deux, ils se sont fait un signe de la tête juste avant l'arrivée à la station. Un me prend mon collier et l'autre le sac d'une dame d'un certain âge et partent en courant".

Sauf que coup de chance pour elles, le métro est équipé de caméra de vidéosurveillance: "On est parti au poste de police avec la vieille dame pour porter plainte. 'Vous allez porter plainte pour un collier et un sac à main où il n'y avait même pas 50 dinars dedans? Laissez tomber'! Voilà ce que nous a dit le commissaire" raconte Alia.

"Quand on leur a dit que la caméra avait filmé les voleurs et qu'on avait eu confirmation d'un agent de la SNCFT que la caméra marchait, les policiers se sont mis à rire: 'vous vous croyez dans un film américain?' " déplore-t-elle.

Pour Zouhour, c'était bien pire. Elle a tout simplement failli y perdre la vie comme elle l'a indiqué dans un blog publié sur le HuffPost Tunisie.

En prenant le TGM, elle ne s'attendait pas à subir ce qu'elle a subi, victime de 3 malfrats: "Arrivée à la station du Kram, l'un m'arrache le téléphone et les deux autres le couvrent. Je ne suis pas de nature à me laisser faire. Je l'attrape par la main. Vu mon gabarit j'arrive à le retenir" raconte-t-elle avant d'ajouter: "Les autres agresseurs révoltés commencent à me donner des coups un peu partout (...) On me frappe alors de derrière à la tête. je perds conscience".

Le pire selon elle c'est que "dans le wagon, il y a une vingtaine d' "hommes", ironiquement indifférents face à tout ce qui se passe sous leurs yeux".

Ayant perdu connaissance et tabassée, elle a été jeté sur les rails par ses agresseurs avant qu'ils ne prennent la fuite.

Les policiers, victimes ou coupables?

Contacté par le HuffPost Tunisie, un agent de police travaillant dans la banlieue sud de Tunis affirme que les maux qui entourent la police aujourd'hui sont trop nombreux: "En 4 années, j'ai vu les choses mal évoluer" raconte Aymen (Prénom d'emprunt).

Selon lui, les policiers sont aujourd'hui autant victimes que coupables d'un système qui leur a été imposé: "Il faut savoir qu'on n'a pas les moyens, ni humains, ni matériels, ni même juridiques pour pouvoir intervenir dans certains cas. Après la révolution, il m'est arrivé de me retrouver face à un bandit avec une kalachnikov alors que moi j'ai une arme avec laquelle je n'ai le droit de tirer qu'en cas d'extrême danger et dans des conditions bien précises" déplore-t-il.

Pire encore selon lui, "l'absence de lois qui protègent les policiers face aux délinquants. Si je tire et que la légitime défense n'est pas prouvée, c'est moi qui me retrouve en prison ou au mieux au placard. En fait on ne te laisse pas le choix, soit tu te fait tabasser ou tuer par des bandits, soit tu te retrouves en prison pour t'être défendu. C'est bien un truc de juristes, de personnes qui ne connaissent pas la réalité du terrain que de dire que c'est toujours la faute des policiers".

Slim (Prénom d'emprunt), policier à la Manouba, a le même son de cloche: "Dans certains quartiers chauds, si on intervient on se fait manger. J'ai travaillé pendant des années à la Kabaria et je peux vous dire que la dernière chose que vous souhaitez c'est d'y retourner. D'ailleurs quand ils interviennent maintenant, c'est toujours au minimum une dizaine de policiers, et seulement pour des urgences".

"Il y a beaucoup de problèmes dans ce genre d'interventions. D'abord parce qu'aujourd'hui, il y a une unité du peuple contre les policiers. Les gens se protègent entre eux contre les policiers même s'ils savent que X a commis un crime, ils vont essayer de le cacher, le protéger, le faire fuir alors qu'avant par crainte, peur ou délation, un flic qui a moins d'une année d'expérience pouvait ramener le plus grand des bandits" raconte Slim.

Mais Slim, qui a vécu les années Ben Ali et les années post-révolution y voit un changement fondamental dans l'approche des policiers: "Sous Ben Ali, si moi, policier j'ouvrais ma gueule pour réclamer quoi que ce soit -même une bouteille d'eau- mes collègues caftaient à mon supérieur et je me retrouvais mis à pied sans salaire pendant un certain temps. Certains même ont été enfermés par leurs collègues en cellule pour insubordination".

"Aujourd'hui, non seulement les jeunes policiers n'ont pas envie de faire le boulot mais ils ont en plus été pris sous l'aile des différents syndicats des forces de sécurités qui les utilisent et les instrumentalisent à des fins politiques! On a toujours travaillé sans syndicats et quand ils sont arrivés, ça a créé un bordel au sein des policiers qui aujourd'hui entre eux se désolidarisent" note Slim.

"La guerre contre le terrorisme, une justification pour ne rien faire"

Les policiers sont-ils trop occupés par la guerre contre le terrorisme? Et cela justifie-t-il qu'ils ne s'occupent pas de la sécurité quotidienne des citoyens? "Assurément non!" répond Aymen.

"Si vous vous ramenez tard le soir pour porter plainte et que vous y trouvez un policier de garde, qui n'a déjà pas envie d'être là et qui en plus doit intervenir seul ou presque dans une histoire de braquage, ne vous attendez pas à ce qu'il porte une cape de super héros et sorte arrêter le braqueur. Et on a trouvé une parade immense pour justifier la non intervention: La guerre contre le terrorisme" raconte Aymen avant d'ajouter: "La guerre contre le terrorisme c'est une justification pour ne rien faire, pour ne pas montrer notre incapacité à agir".

"Pour certains policier, c'est plus facile d'aller chercher les gens bourrés, qui ont fumé un joint ou qui sont avec une fille dans une voiture que d'aller chercher un criminel. C'est des interventions faciles avec de l'argent facile. Et le pire, c'est que certains jeunes ont fait ce métier pour ça!" renchérit Aymen.

Autre problème selon lui, "la justice!". "Nous on arrête, parfois même en flagrant délit, des braqueurs, des voleurs, des escrocs et même des criminels, on fait notre travail correctement. Ensuite la justice les relâche et on se retrouve menacés. Pas seulement nous, mais aussi nos enfants et nos familles. Et ça, ça t'encourage à être moins regardant".

Slim rejoint Aymen dans son analyse, mais va plus loin que ça: "Vu que la justice relâche les délinquants; la police a décidé elle aussi de profiter de ce système. Pourquoi attendre que la justice les relâche, si on peut leur éviter d'être arrêtés en obtenant des contreparties de leurs larcins?!".

Pour Slim, tout a commencé par cette réflexion, puis petit à petit, les choses se sont organisées: "Aujourd'hui, il y a des réseaux entiers où policiers et criminels travaillent en coopération, mais tout est fait dans la discrétion la plus absolue. Dans 99% des cas, le commissaire n'est même pas au courant de ce qui se passe dans son poste!" affirme-t-il.

La police à l'image de la société

Cette recrudescence des actes de violences sans intervention policière, est-elle voulue?

"Genre, on nous a donné des ordres pour laisser faire?! Si seulement, on savait écouter les ordres comme avant 2011!" regrette Slim. Pour lui, c'est justement, l'absence de discipline qui est la cause de ce laisser-faire: "Me dire que des jeunes sont payés pour braquer des gens ou leur faire peur, oui, je vous le dit. J'ai personnellement arrêté plusieurs personnes dont un gamin de 16 ans, qui jure qu'on lui a donné de l'argent dans une salle de jeu pour braquer des personnes. À quelles fins? Je ne sais quoi répondre!".

Slim souligne un autre problème: "La peur!". "Quand je vous parle d'absence de discipline, c'est aussi dû à une certaine peur d'agir. Avant 2011, on avait un ministère entier derrière nous: Du ministre au policier en formation, on ne faisait qu'un. Aujourd'hui, un commissaire a peur de prendre une décision de peur de se faire virer, le directeur général a peur de prendre une décision de peur de se faire virer, et on a l'impression que même les ministres qui se sont succédés ont peur de prendre des décisions" regrette-t-il.

Pour Aymen, la police de l'après 2011 a aussi évolué à l'image de la société tunisienne: "Comment vivent les Tunisiens depuis 2011? De mic-macs! Que ce soit pour tromper les caisses sociales, la CNAM, leurs banques, leurs employeurs, leurs clients...ils mentent, ils médisent, ils leurrent, ils escroquent...La police fait pareil! Sauf que nos clients à nous sont des délinquants!".

"Il faut arrêter de voir la police comme des non-citoyens. On est comme vous. Avant on était prisonniers d'un système qui a foutu le camp. Alors ça part dans tous les sens, on en profite, comme tous les citoyens jusqu'au jour où quelqu'un réussira à réorganiser tout ça" conclut Aymen.

2700 braquages ont été enregistrés durant les 7 premiers mois de l'année 2017 selon le porte-parole de la sécurité nationale le Colonel Walid Hakima. Le taux de résolution des enquêtes sur les braquages est passé de 46% en 2016 à 56% en 2017.

"La direction générale de la sûreté nationale a augmenté le nombre des unités de patrouille. Je ne peux pas dire que la police est partout, mais nous faisons de notre mieux pour sécuriser le maximum d'endroits" a-t-il indiqué.

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