ALGÉRIE
20/05/2016 04h:02 CET | Actualisé 20/05/2016 17h:29 CET

Il y a trois ans nous quittait Yamina Mechakra : une lumière dans la grotte

mechakra

Il y a trois ans, le 19 mai 2013, nous quittait Yamina Mechakra, écrivain, célébrée par Kateb Yacine, qui n’a écrit que deux livres. Reflet d’une génération qui avait tant de choses à faire qu’elle a été débordée, notait l’éditorial du Quotidien d’Oran que nous reproduisons.

Yamina Mechakra est partie, hier, à l'issue d'une longue maladie. Ceux qui ont été émus par la «Grotte éclatée» parue en 1979 seront sans doute à la peine. Un livre, suivi d'un deuxième, «Arris» et entre les deux un long silence. Cette femme n'écrivait pas pour bavarder mais pour dire ce qui est profond et qui dure. Mais ces deux beaux livres «seulement» reflètent aussi la réalité d'une génération qui devait aussi faire tant de choses au point de sembler se dissiper.

Yamina Mechakra était médecin psychiatre et c'est un travail prenant quand on y attache les plus hautes valeurs et qu'on le pratique avec conviction. Voilà une œuvre brève produite dans la discrétion, sans bruit tout comme l'activité de l'auteur dans le monde associatif. La discrétion est, en ces temps d'artifices et de tape-à-l'œil, la marque d'un sérieux aussi rare que précieux.

Peiné par la perte, encore une, d'une créatrice dans cet univers si stérile, un homme de la même génération explique : «On n'a pas beaucoup parlé de Yamina Mechakra car elle ne fréquente pas les espaces mal famés où des célébrités factices se construisent avec la complaisance des médiocres».

Ecrire pour soi et pour les siens sans chercher à complaire aux assignements que l'édition parisienne adresse à une Algérienne ou à un Arabo-Berbère, cela demande l'ascèse à des encablures de la littérature de consommation. Et encore pire, à la littérature de «l'exotisme», de la «commisération» ou de l'autoflagellation exigée pour entrer dans les circuits des béni-oui-oui et des valets de plumes de la Civilisation.

Ecrire pour dire un monde et non pour appliquer une recette en continuant à servir la société, à écouter ses femmes et ses hommes. C'est cela la vie de Yamina Mechakra et cela ne correspond plus au «standard» du réalisme marchand et de la haine de soi.

"A l'heure actuelle, dans notre pays, une femme qui écrit vaut son pesant de poudre". La chute de la préface de Kateb Yacine ne vaut pas que pour les femmes. Ceux qui écrivent pour exprimer la diversité sensible de nos sociétés ne courent pas les rues.

Et d'une certaine manière l'année même de la parution de la «Grotte éclatée» - 1979 - a été celle de l'amorce d'un mouvement d'inversion de tendance dans le pays. La généreuse vision de progrès - certains disaient progressistes - qui a très largement marqué les élites du mouvement national, jusque chez les oulémas, commençait à être battue en brèche.

La génération qui portait ces valeurs de manière positive a été confinée par l'irrésistible ascension des infitahistes de tout poil. Le progrès a été bloqué par un système où les compétences sont marginales et où l'allégeance est essentielle.

Dans la société, à défaut d’avoir pu prendre en main le pays dans une évolution «naturelle », cette génération a été débordée par ceux qui ont compris que l’indigence intellectuelle et morale ouvrait des boulevards aux intrigants et aux courtisans.

Un écrivain s’en va encore dans la brume et l’oubli. Une dame discrète qui ce caravansérail de l’imposture. Mais même dans cette phase de repli stérile, la mémoire ne peut être effacée, le nom de Yamina Mechakra est définitivement inscrit au registre de ceux qui ont réellement honoré ce pays par la plume et la talent.

frenda grottes ibn khaldoun

Frenda, les grottes d'Ibn Khaldoun

Quelques poèmes de Yamina Mechakra extraits de son roman "Arris" (ed Marsa)

Douleur, ô ma douleur

De quelle blessure béante

T’écoutes-tu en sourdine

Je t’entends, ô ma douleur

Mon cœur attentif

T’écoute en silence

Ma pensée voguant

T’entraîne et te déroute

Et sans comprendre, je geins

Et l’oiseau seul chante

L’oiseau des jours heureux

L’oiseau des jours funèbres

Ne reste-t-il, mon âme,

Souvenir de bonheur ?

Il ne m’en souvient pas

Perdue par les chemins

Je cherche ta source

Existe-t-elle encore…

S’est-elle perdue en moi ?

Ma mémoire vivante

Me conte mille misères

Et moi l’abandonnée

J’avance à tâtons

Bousculant pierre froide

Epines et chardons.

Plus rien ne me fait mal

Que toi, ô ma douleur.

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Mal aimé et mal aimant.

Je garde pour moi ma peine

Elle est sombre

Elle est muette

Elle est ce que je ne sais pas

Mal aimé, mal aimant

J’écoute seule ma larme couler

Elle est amère

Elle est salée

Elle a le goût que je ne sais pas

Mal aimé et mal aimant

J’attends la fin de l’oubli

Il est triste

Il est mortel

Il a lui le goût que je ne sais pas

Mal aimé et mal aimant

J’ai peur de ma solitude

Elle est noire

Elle est froide

Elle est ce que je ne sais pas.

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J’ai besoin de rêver

Pour pouvoir t’aimer

J’ai besoin de rêver

Pour affubler mon âme

De cristal et de corail

Couleur de ta bouche

J’ai besoin de rêver

Pour embraser le ciel

Et que mon âme s’y fonde

Mon amour

De tes lèvres, de tes doigts

Je rêverai longtemps

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Seul face à mon destin

J’écoute ma solitude pleurer

De larmes, je n’en ai pas

Mon cœur rythme les sanglots

Seul habité par ma douleur

J’attends qu’un éclair d’orage

Eclate ma douleur

Et que la mort m’appelle

Je m’en irai sans mot dire

Me terrer dans un coin secret

Nul ne saura que je vis le jour

Et nul ne dira qu’il m’a vu pleurer !

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Il me fait peur

Et pourtant, pourtant,

Il est mon seul

Mon unique remède,

Le temps

Il s’en va, s’en va

Comme maintenant

Comme hier

Le temps

Il me fait peur

Il me fait mal

Il me fait bien

Le temps.

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Nassa, petite fleur égarée en mon champ calcinée

Viendras-tu flotter sur la terre qui me couvrira,

Où je reposerai.

Alors, des entrailles de la terre, je hurlerai, je hurlerai.

Et tous les morts se redresseront pour t'aimer.

Et comme il sera doux à mon corps raidi de se redresser.

Alors, alors, je te regarderai comme au premier jour

Et je te chuchoterai,

Ô ma résurrection, ma vie,

Viens et prends l'enfant que tu voulais.

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Messieurs, je vous prie

Ne touchez plus à mes cèdres !

C'est mon unique mémoire

Mon unique racine

Mon unique ancêtre.

Elles cognent,

Elles cognent vos haches.

Le sang coule

Et mon père se tait.

Messieurs, je vous prie

Jetez à terre vos haches

Et laissez-moi regarder les cèdres

Verdoyants et rêveurs,

Là-bas, là-bas,

dans mes Aurès...

La grotte des peines,

Trois mille ans, quatre mille ans...

Et que mon âme apaisée

Y repose éternellement.

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Le chemin est bien court

Qui mène à ton étoile.

Je l’ai si bien connu

Que je m’en souviens à peine.

Et toi, toi tu me souris toujours.

Maintenant, j’ai grandi…

Que le temps passe vite

Seigneur, qu’ai-je fait

Et que me reste-t-il à faire ?

Le temps de vivre est court

Et j’ai perdu tous les chemins.

L’âge est venu où je ne t’aime plus

L’âge est venu où tu m’aimes plus fort.

Pourtant, les temps ont changé

Et les rides se creusent.

Pourtant, je suis un autre

Et tu me souris toujours.

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Je suis venu tête folle

Le regard éperdu

Et je ne sais quoi dire

Et je ne sais quoi aimer

Mon rêve est très lourd à porter

Viens mon amie, mon âme,

Et trempe tes lèvres

Qu’elles effleurent mes roses

Et tout sera bien

Je m’en irai tête folle

Par d’autres chemins, léger

J’accrocherai mon cœur à l’étoile filante

Et quel enfant malade

Ne me sourirait pas ?

Nous dormirons, ma vie

Dans d’autres matins

De roses et d’orchidées

Je couvrirai ton sein

Et l’enfant qui naîtra

Te le racontera

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