TUNISIE
21/04/2016 15h:26 CET | Actualisé 21/11/2017 09h:56 CET

Tunisie: L'ouvrage "État d'injustice au Maghreb" se penche sur les soubassements des crises sociales

HuffPost Tunisie

SOCIAL- Le parti dissous, le Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD) a-t-il joué un rôle pour désamorcer les contestations sociales? Pourquoi la problématique des disparités régionales n'a pas encore été résolue? Quelle évolution pour le milieu de la contrebande en Tunisie?

A toutes ces interrogation, les auteurs Béatrice Hibou, Irène Bono, Mohamed Tozy (politologues) et Hamza Meddeb (chercheur au Carnegie Middle East Center) on tenté de répondre à travers leur nouvel ouvrage "Etat d'injustice au Maghreb: Maroc et Tunisie". Sa présentation a eu lieu à l'institut français de Tunisie en présence de Béatrice Hibou et Hamza Meddeb.

Le HuffPost Tunisie a sélectionné trois problématiques importantes que posent cet ouvrage.

Le rôle du RCD sous le régime du président déchu Ben Ali

Les auteurs de l'ouvrage se sont penchés sur comment gouverne-t-on le social après le 14 janvier dans une conjoncture politique marquée par la perte de l'emprise de l'Etat sur la société, jadis exercée par le parti RCD, ainsi que par le délitement de l'autorité en général, note Béatrice Hibou.

Les auteurs nuancent ce constat: Après le 14 janvier, il y a une continuité de l'Etat, il ne s'est pas effondré comme dans d'autres pays de la région mais il a perdu sa capacité de manoeuvre.

Comment? "Le RCD était un labyrinthe pour désamorcer les revendications sociales. Pour y parvenir, il bénéficiait de réseaux solides à travers tout le pays, surtout au niveau local, il avait des ressources financières comme la caisse 26/26, il maintenait sous contrôle la population à travers des aides multiples: emplois, visas d'activité, etc", explique Hamza Meddeb.

La condition: Faire allégeance au parti, participer à sa propagande et surtout ne rien revendiquer publiquement, précise l'auteur.

Ce rôle que jouait les réseaux du RCD n'existe plus avec sa disparition, d'où selon les auteurs l'explosion de la demande sociale, longtemps refoulée.

Après le 14 janvier, les autorités locales étaient désarmées face à des campagnes "de dégage", les nouveaux délégués ne connaissaient pas les rouages de l’Etat, ont affirmé les auteurs.

Au sommet de l'Etat, on bricole des solutions comme le programme "Amal" ou le service civil volontaire. On évite de prendre de grandes décisions pour ne pas heurter quiconque, au final on renonce à gouverner.

Le résultat: Gagner du temps, acheter la paix sociale pour éviter les débordements en jouant sur peu de leviers: allocations, aides des hommes d’affaires, etc. Cela a donné lieu à une autre forme de clientélisme et de corruption où l'inégalité est une fabrique relationnelle, expliquent-ils.

Les disparités régionales: Un débat qui n'en finit pas?

"Le développement économique du littoral au détriment des régions intérieures n'est pas une spécificité tunisienne, d'autres pays comme le Portugal par exemple sont dans la même situation", souligne Béatrice Hibou.

La spécifié des pays du Maghreb comme la Tunisie et le Maroc réside dans l'absence de volonté de résoudre ces disparités, qu'elles soient régionales, ou plus généralement sociales entre les classes les plus riches, et les plus pauvres, explique-t-elle.

"Au Maroc, l'Etat-Nation, s’entrecroise avec un Etat impérial, issu de l’empire chérifienne qui légitime la différence de traitement d'où une acception, une naturalisation de ces disparités" avance la politologue.

En Tunisie, il ne s'agit pas de naturalisation mais d'un déni: "La formation de l'Etat s'est constituée sur l'imaginaire de l'unicité. Il y a un déni du pluralisme (parti unique, syndicat unique, etc). D'où la difficulté à penser la diversité, la spécificité des régions. Le spectre de la fragmentation, du tribalisme...y joue. Sauf que entre l'imaginaire de l'homogénéité, de l'unité et la réalité, le fossé est grand", renchérit Hamza Meddeb.

L'anarchie qui domine le milieu de la contrebande

L'économie parallèle basée sur la contrebande n'était pas seulement dirigée par la famille des Trabelsi (la famille de Leila Ben Ali), d'autres acteurs intervenaient; les hommes d'affaires, des agents de sécurité. Le formel et l'informel, le licite et l'illicite étaient enchevêtrées, explique Hamza Meddeb. Elle ne se passait pas en dehors de l’Etat, car elle dépendait des relations avec les services sécuritaires.

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"Cette logique demeure valable, la contrebande est un choix de gouvernance des régions à bas coût pour l'Etat. Elle consiste à laisser faire, en prenant acte de ça, ne pas l'empêcher, ne pas l'entraver mais l'accompagner, le tolérer", lance Meddeb.

La nouveauté, c'est selon lui, l'entrée massive de nouveaux acteurs, créant des passerelles entre bandes et jihadisme. Ces acteurs se battent pour conserver leur territoire. Conséquence: une militarisation des frontières, une professionnalisation accrue des filières où la Tunisie est désormais un pays de transit.

"La mafia de la contrebande n'est plus l'apanage des clans bien déterminés mais une jungle propice à tous les trafics", avertit Hamza Meddeb.

Pour les contrebandiers, ils font face à une démocratisation de la corruption, elle est devenue débridée: il faut payer tout le monde désormais. La contrebande n'est plus sous la main des barons bien déterminés mais il y a une multiplicité d'acteurs, qu'ils soient étatiques ou économiques où chacun essaye d'en profiter.

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