TUNISIE
21/04/2016 09h:52 CET | Actualisé 22/04/2016 07h:09 CET

La randonnée en Tunisie, un loisir encore fragile qui séduit les Tunisiens curieux de découvrir leur pays

jughurta randonnée

EVASION - 7h du matin, un dimanche à Tunis. La rue est déserte. Au lieu de rendez-vous, une voiture arrive. Ses deux occupantes se demandent si c'est bien là. Le bus est absent. Puis elles découvrent leurs deux amis à pied avec leur sac à dos. Les autres voitures affluent au fur et à mesure. A cette heure aussi matinale, où beaucoup se remettent de leur soirée de la veille, la ponctualité est difficile.

Ces "courageux" du dimanche matin ne se connaissent pas tous, mais ils prennent un café en terrasse avant de monter dans le bus de location dès qu'il arrive. Des groupes d'amis dans la trentaine, des couples dans la quarantaine, les profils sont variés... Contre une participation de 25 dinars, Ayoub Afi, l'organisateur de cette virée, a convaincu cette douzaine de personnes d'aller marcher sur les pas de Jugurtha, sur la "table" qui a pris le nom de ce roi numide résistant à l'invasion romaine au 2e siècle avant JC. C'est de ce promontoire rocheux situé à Kalaat Senan, à 70 kilomètres au sud du Kef, que la résistance berbère s'est protégée des assauts romains.

table de jughurta

Bouche-à-oreille

Mais pour Ayoub, qui organise des randonnées depuis 2009, au point d'en avoir 300 à son actif, ces excursions relèvent avant tout du tourisme écologique et de l'effort physique que de la visite guidée historique. "Tout a commencé par une randonnée avec des amis, on a publié les photos sur Facebook, et à partir de là tout le monde voulait se joindre à nos excursions", raconte-t-il sur sa terrasse à La Marsa. "A l'époque il y avait très peu de randonnées ouvertes au public", se souvient-il. "Aujourd'hui on compte environ une quarantaine de groupes actifs qui en organisent", se félicite-t-il.

Le bouche-à-oreille reste depuis lors le premier vecteur de randonneurs pour son club, le RandoCampClub. Mais quelquefois il faut sélectionner les profils. "Il arrive parfois que des femmes viennent en chaussures à talons et sac à main", raconte-t-il, "alors maintenant je préviens qu'il s'agit tout de même d'un effort physique, je rappelle le kilométrage du parcours, le niveau requis, pour éviter d'avoir de trop grandes différences de niveau", explique-t-il.

Sécurité pour (tous?) les randonneurs

Le bus trace sa route vers l'ouest. Un premier contrôle de police arrête le véhicule. "Il n'y a que des Tunisiens", assurent en coeur le chauffeur et Ayoub, qui n'avaient pas remarqué qu'un Français s'était glissé dans le groupe. En tout cas la réplique semble rassurer les forces de l'ordre. "Une fois", raconte Ayoub, "j'avais organisé un stage de survie à Hammam Mellegue, et la garde nationale est venue nous dire que pour des raisons de sécurité, camper ici était interdit pour les deux étrangères de notre groupe, une Slovène et une Canadienne". Face à la sécurité, la couleur du passeport a encore son importance.

A mesure qu'on s'approche de l'ouest, et donc de la frontière algérienne, les dispositifs sécuritaires semblent plus conséquents. Un deuxième contrôle, plus tâtillon, demande les documents d'identité. Le passeport rouge qui s'est glissé parmi les cartes d'identité tunisiennes irrite les forces de l'ordre. "Il y a un touriste! tu m'avais dit qu'il n'y avait que des Tunisiens!..", s'énerve un agent, qui n'envisage pas qu'un Tunisien puisse être touriste en son pays. "Hey, tu es français, ou franco-tunisien?.. Juste Français ?!..", s'alarme le responsable du poste de garde. Finalement la tension retombe vite. Les agents demandent quelques numéros de téléphone pour pouvoir joindre le groupe en cas de problème. Ayoub a l'habitude de ces relations avec les forces de l'ordre:

"Généralement ils cherchent à savoir où on va pour envoyer une patrouille dans les environs, ça sécurise et ça rassure vraiment les participants."

A chaque contrôle, le chauffeur exhibe le contrat de location, mais aussi le visa délivré par l'Office national du tourisme. "Généralement ils délivrent ce visa - ou le refusent - en 48h", explique Ayoub, qui estime qu'il s'agit sans doute là d'une des administrations tunisiennes les plus rapides. "Dès que c'est en zone rouge, comme vers Kasserine ou au Nord-Ouest, c'est refusé", poursuit-il.

La randonnée, lien entre les habitants de la capitale et des régions défavorisées?

Quand le bus s'arrête devant une superette dans un village relativement isolé, chacun part s'acheter des chips, du café, de l'eau. Ayoub est convaincu que la randonnée peut devenir une activité génératrice de revenus pour ces régions défavorisées économiquement:

"Je connais déjà une vingtaine de personnes qui sont devenues des guides certifiés depuis qu'elles ont vu les groupes de randonneurs venir régulièrement dans leur région."

Avec le temps, il espère que les mentalités s'ouvriront également à l'hébergement chez l'habitant.

Le bus se gare aux abords du promontoire rocheux. Enfin arrivé, le groupe part à l'assaut de la forteresse.

table de jughurta randonnée

Certains sont plus expérimentés que d'autres, mais au final l'ascension offre à tous une vue impressionnante sur la vallée du oued Sarrath.

oued sarrath randonnée

Arrivé sur le plateau, on découvre une zaouia entourée de grottes d'où remonte encore l'odeur de la volaille qu'on a élevé là, sur cette table écrasée par le soleil ou nulle ombre n'offre sa protection. Le vieux gardien semble ravi d'avoir de la compagnie dans sa retraite isolée, avec deux bergers et des moutons pour seul voisinage.

bergers table de jughurta

Le groupe part traverser "la table" de Jugurtha, pour aller voir le territoire algérien, distant d'à peine 7 kilomètres du bord du plateau. S'agit-il d'un territoire sensible? Visiblement non: on croise en chemin par hasard le ministre des Technologies de la communication et de l'économie numérique, Noomene Fehri, en promenade familiale, sans dispositif de sécurité particulièrement visible.

Tisser des liens

Le pique-nique face à l'Algérie est l'occasion de discuter. Pour Ayoub, c'est là aussi une part du charme de la randonnée: "je refuse généralement les groupes déjà constitués, notamment des groupes de collègues en session de team-building, parce que je préfère que les gens soient dans un cadre plus convivial que le travail".

randonnée jughurta tableland

Le trajet du retour se fait avec plus de conversations entre personnes qui ne se connaissaient pas à l'aller. Une fatigue satisfaite atteint les randonneurs, qui se ruent sur les bouteilles d'eau dès qu'ils atteignent le bus.

Une activité qui reste à structurer

L'essor de la randonnée au cours des dernières années semble incontestable pour Ayoub. "Désormais, chaque dimanche, on dénombre une vingtaine d'événements, et une dizaine de bus qui sont loués", se réjouit-il. Mais à chaque attentat ou trouble sécuritaire, les effectifs plongent. "Dès que quelque chose apparait à la télévision, je suis sûr qu'il n'y aura personne le dimanche suivant".

Ces différents groupes ou clubs de randonneurs n'ont toutefois guère de statuts appropriés à leur disposition, regrette Ayoub. "Les statuts n'existent pas pour nous: alors je travaille en freelance". Ni le statut associatif ni celui d'entreprise ne lui semblent convenir. "Il faudrait une fédération qui organise la profession et gère l'attribution des visas", imagine-t-il. Les autorités, qui sont pleinement focalisées sur le tourisme étranger et les gros volumes, ne lui semblent guère réceptives à ce tourisme intérieur, discret et plus écologique. "On n'a aucun sentier balisé selon les normes internationales en Tunisie, alors du coup personne ne s'aventure dans la nature", déplore-t-il.

randonnée jughurta tableland

Bonus: Pour avoir une idée de la randonnée permise par le site de la table de Jugurtha, on vous propose cette vidéo, réalisée par la page YouTube "trekkingtunisie":

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