MAROC
10/04/2016 06h:35 CET | Actualisé 23/10/2016 11h:44 CET

Jean-François Zevaco, ce génie casablancais mort dans l'oubli

ARCHITECTURE - Fin mars, Casa Patrimoine, société de développement local chargée de la préservation du patrimoine casablancais, annonçait la réhabilitation du dôme Zevaco, trônant à la place des Nations unies de la ville blanche. Devenu un point de rencontre emblématique des habitants de la métropole, ce monument moderne est l'un des témoins de la création de son architecte, Jean-François Zevaco, qui a consacré son parcours à asseoir le principe même de modernité dans l'architecture marocaine.

Le Casablanca moderne de Zevaco

zevaco

La place des Nations unies, où trône le dôme de Zevaco

Peu de Casablancais s'en souviennent, mais le dôme de Zevaco, que la plupart des habitants de la ville blanche appellent "kora ardia", ne ressemblait pas à ce qu'il est aujourd'hui. Cette installation, repeinte aux couleurs du drapeau marocain, résumée uniquement à sa structure métallique, était jadis vêtue de plaques en résine multicolores lui conférant un côté ovni, à la fois imposant mais tout en apesanteur. Transparente, elle avait également pour rôle d'éclairer le passage souterrain qui faisait le lien entre la ville-nouvelle et la médina.

zevaco

Vue de l'intérieur du dôme de Jean-François Zevaco

"C'est une installation gravée dans la mémoire et les références urbaines de tous les Casablancais", estime l'architecte Rachid Andaloussi, qui a eu la chance de rencontrer l'artiste pendant ses années d'études. "Zevaco est parvenu, à travers son oeuvre, à marquer d'une empreinte indélébile l'espace public", poursuit le président de Casamémoire, qui regrette la démolition d'une autre oeuvre plastique de l'architecte: le pavillon du Maroc à la foire internationale de Casablanca.

zevaco

Le pavillon du Maroc à la foire internationale de Casablanca

Si l'on ignore les raisons de la disparition de ce monument de l'espace public, comme c'est le cas de plusieurs oeuvres architecturales à Casablanca et ailleurs, les rares photos ayant survécu montrent un édifice défiant toute pesanteur. Une pyramide à quatre côtés inversée et dont le sommet a été enfoncé au sol. Une oeuvre futuriste dessinée avec l'architecte Emile Jean Duhon en 1954, ayant travaillé pour Hassan II pendant plus d'une décennie.

Mais l'oeuvre de Jean-François Zevaco ne peut être réduite à ses installations urbaines. Car ce natif de Casablanca, formé aux Beaux-arts de Paris, est avant tout l'architecte qui a dessiné plusieurs édifices qui font désormais partie du quotidien des Marocains. En témoigne la très fréquentée villa Zevaco, initialement conçue pour la famille Suissa, et qui portait son nom d'ailleurs, qui abrite depuis plusieurs années l'enseigne Paul, spécialisée dans la restauration.

zevaco

Le salon de Jean-François Zevaco

"C'est une maison qui a marqué mon enfance. Elle fait partie de ces habitations qui m'ont donné envie de faire son métier", confie au HuffPost Maroc le jeune architecte Mohamed Lahlou Kitane, qui planche actuellement sur la rénovation de la terrasse de la villa. Pour lui, "le travail de Zevaco est plastique et artistique avant d'être architectural". On ne peut en effet pas passer à côté du mouvement suggéré par l'architecte à travers cet édifice dont la forme rappelle celle d'un paquebot.

"L'architecte s'est sûrement inspiré de la forme de la parcelle, qui elle-même rappelle celle d'une pointe de paquebot", explique Lahlou Kitane. Un détail qui fait écho à l'analyse de Rachid Andaloussi également.

Jean-François Zevaco tirait sa force de l'écoute de tout ce qui est silencieux, pas visible et parfois anodin pour les autres. Il était à l'écoute de la nature, du site, qui lui dictait ses meilleures idées.

Le béton était certes le matériau de prédilection de Zevaco. Un matériau nouveau à l'époque qu'il a exploité à toutes les sauces, conférant un air austère, imposant et strict à ses bâtiments, mais paradoxalement organique. En témoigne par exemple l'actuel Crédit agricole faisant face à la gare de Rabat ville, où le brutalisme du béton verni se laisse adoucir par des formes fluides présentes dans des détails architecturaux comme le moucharabieh incorporé à la façade principale.

zevaco

Le Crédit agricole au centre-ville de Rabat

"C'est un bâtiment qui a vieilli, mais qui reste intemporel. Même s'il est le témoin d'une architecture résolument moderne, cet édifice est toujours actuel", estime Mohamed Lahlou Kitane. Le moucharabieh est un détail qui n'échappe justement pas à l'oeil du spécialiste. "C'est la preuve que Zevaco était marocain, un pur produit de Casablanca", s'enthousiasme le président de Casamémoire.

Un architecte "trop en avance sur son temps"

Car Zevaco ne faisait pas dans le pastiche, ses conceptions n'avaient pas besoin d'ornement. Elle se suffisaient à la beauté de leurs lignes. En témoigne la station thermale de Sidi Harazem, se situant à quelques kilomètres de Fès, et qui aujourd'hui est dans un état de conservation déplorable, victime de plusieurs modifications anarchiques.

zevaco

La station thermale Sidi Harazem

Dans le creux d'une colline, Zevaco a imaginé une piscine entièrement faite en béton gris. En usant d'un matériau austère, il a tout de même tenu à s'intégrer dans un cadre autrefois désert en optant pour une forme pure. Ce sera un cercle parfait. A ce lieu de détente était annexée une balade entièrement minérale, qui tenait presque tête à son environnement. Zevaco s'intégrait là par opposition.

zevaco

La façade principale de la station thermale Sidi Harazem

"Il était trop en avance sur son temps. Il était incompris. A la lecture de cette oeuvre par exemple, on comprend que c'était une révolution à l'époque. Il était un vrai laboratoire d'expérimentation à lui seul", analyse Andaloussi. Ce qui pourrait expliquer pour l'architecte militant le fait que la plupart de ses oeuvres ne jouissent actuellement pas de l'intérêt qu'elles méritent.

"On a même essayé de démolir sa villa, qui se situait au quartier Anfa. Mais Casamémoire l'a défendue pour qu'elle ne soit pas travestie ou détruite", se rappelle l'architecte, pour qui cette maison, qui abritait d'ailleurs l'atelier de Zevaco, est un symbole à part entière de la modernité casablancaise.

zevaco

Le plan de la villa de Jean-François Zevaco

"C'est chez lui que je l'ai rencontré pour la première fois, j'étais étudiant en architecture à l'époque. Et je voulais connaître son lieu de création, c'était une curiosité architecturale", raconte Andaloussi, qui se rappelle d'un homme "humble et d'une grande modestie, très paternel, comme tous les grands".

Il aimait bien les architectes, il m'a pris sous sa coupole, m'a montré ses projets et des livres. Il m'a posé des questions sur ce que je connaissais de l'architecture, et je répondais comme je pouvais.

Zevaco était d'ailleurs proche de Jacqueline Alluchon, l'une des fondatrices de Casamémoire, ce qui a permis à Andaloussi de le rencontrer à maintes reprises. "On le croisait dans des expositions, c'était pour nous un émerveillement à chaque fois", témoigne-t-il avec émotion.

A la rescousse d'Agadir

Le 29 février 1960, un séisme frappe Agadir et tue près de 12.000 personnes. La majorité des bâtiments de la ville sont réduits en cendres. Le lendemain, Mohammed V met en place une commission chargée de la reconstruction de la ville, présidée par le prince héritier Moulay Hassan. Un groupe d'architectes triés sur le volet sont sélectionnés afin d'imaginer le nouveau Agadir.

Parmi eux, le brutaliste Zevaco se distingue dans ce lot de créateurs surnommées les "architectes de la rupture". L'artiste en profite pour imaginer des bâtiments qui marqueront le XXe siècle et le renouveau de la ville balnéaire. En plus d'avoir conçu la poste centrale et la caserne de pompiers, il s'implique de manière significative dans le logement, notamment en dessinant des villas et des immeubles en bande.

L'histoire se rappelle notamment de ses maisons à patios, pour lesquels il a reçu le prix Aga Khan d'architecture en 1980. Un prestigieux trophée qu'il reçoit la même année que l'Egyptien Hassan Fathi, et sept ans avant Jean Nouvel, récompensé pour avoir dessiné l'Institut du monde arabe.

zevaco

Les maisons à patio de Zevaco à Agadir

Livrées en 1964, les maisons à patios de Zevaco, commandées par le ministère de l'Intérieur, se composent de 17 unités d'habitation individuelle, puisant autant dans la rigueur des traits dessinés par Zevaco que dans la tradition marocaine. "Economiques au niveau de leur occupation au sol, les maisons sont aussi économiques à la construction, faciles à entretenir et correspondent parfaitement au style de vie d'une population urbaine issue de la classe moyenne musulmane", souligne le site officiel d'Aga Khan.

"Mort dans la dèche"

On serait tenté d'imaginer une fin glorieuse pour Jean-François Zevaco, où les Casablancais le célébreront pour avoir largement contribué à l'histoire architecturale de leur ville, mais il n'en est rien. Jean-François Zevaco meurt dans l'indifférence en 2003, dans sa villa casablancaise, suite à une longue maladie.

"Il est mort dans la dèche, seul, mais grand quand même", se souvient Rachid Andaloussi. "On allait le voir de temps en temps, parce qu'il n'avait pas beaucoup de famille. La dernière fois que je l'ai vu dans son salon, il était très malade, presque mourant. Il était dans une situation désolante", poursuit Andaloussi, qui se remémore "quelques meubles manquants" dans le salon. Jean-François Zevaco n'avait plus grand chose pendant ses derniers jours et en serait même arrivé à vendre ses meubles pour survivre.

Galerie photoL’architecture du XXème siècle au Maroc en dix édifices Voyez les images

LIRE AUSSI:Sélection de projets d'architecture qui changeront le visage de nos villes