TUNISIE
30/03/2016 09h:47 CET | Actualisé 31/03/2016 07h:50 CET

Focus sur l'intervention de Béji Caïd Essebsi

BÉJI CAÏD ESSEBSI - Annoncée il y a deux jours, l’intervention du président de la République, Béji Caïd Essebsi est passée ce matin du 30 mars 2016, sur trois stations radio en l’occurrence, radio Med, Mosaïque Fm, la radio nationale et les radios régionales, sur la chaîne de télévision nationale et via le journal La Presse. Un échange d’une heure environ avec les animateurs Sofiene Ben Farhat, Boubaker Ben Akecha et Hatem Ben Amara.

Quoique improvisées, les réponses de Béji Caïd Essebsi recèlent une récurrence de certains éléments clés.

Mots clés positifs:

Maître-mot : prérogatives: L’attachement à la Constitution et le respect des prérogatives inhérentes à son poste en sont un. Interrogé sur ses échanges avec certaines figures de la scène politique susceptibles de remplacer Habib Essid à la présidence du gouvernement, BCE insistera sur le fait que cela ne fasse pas partie de ses tâches. Même réponse, quand il s’est agit d’un éventuel changement à la tête de la Banque centrale. BCE rappelle que c’est à Habib Essid de prendre pareille décision. Respect du texte quand BCE évoque sa correspondance envoyée à Mohamed Ennacer pour signifier l’importance d’accélérer les travaux de l’Assemblée de Représentants du peuple (ARP). L’article 79 de la Constitution y a été pris comme base pour justifier ce qui a été perçu par certains députés comme une intrusion de l’exécutif dans le législatif. "J’ai respecté, de mon côté, la procédure, ce qui se passe ensuite au niveau de l’assemblée est une affaire interne", a indiqué le président de la République.

Quant à la politique étrangère, Béji Caïd Essebsi a affirmé que celle-ci était du ressort du président de la République. Revenant sur le cafouillage ministériel engendré par les différentes prises de position concernant le classement par les États arabes du parti libanais "Hezbollah" comme terroriste, il clôt le sujet en indiquant que "le Hezbollah est un parti militant nationaliste, qui fait partie du gouvernement libanais et on ne peut pas dire d'un parti au gouvernement qu'il est terroriste, sinon on rentre dans les affaires intérieures de l'État (libanais) et nous ne le ferons pas".

Impératif du résultat:

"Résultat" le mot a été dit à plusieurs reprises pour signifier que seule l’efficacité compte. Les différents avis critiques quant au rendement ministériel, l’appréciation du travail de Habib Essid et les réserves quant au gouvernement dans l’ensemble importent peu, d’après le président de la République. Ce qui importe, en revanche, selon lui, c’est les résultats. Volonté d’afficher du positivisme ou de contourner d’une manière politiquement correcte les critiques à l’égard de la gestion actuelle du pays. BCE ne manquera, en revanche, pas de faire noter que du changement pourrait être envisagé si on devait renoncer au régime politique actuel et revenir à un régime qui serait "non pas présidentialiste comme l’avait été celui de Ben Ali", mais présidentiel. Une éventualité proposée par certains membres du parti Ennahdha dont Lotfi Zitoun et qui consiste en l’amendement de la Constitution.

L’optimisme contagieux:

L’intervention médiatique de BCE ce matin n’avait pas pour but une annonce particulière ni un élément déclencheur direct. Un retour sur l’actualité y a été fait et une des récurrentes aura été la volonté d’afficher de l’optimisme quant à la situation de la Tunisie, économiquement, politiquement, sur un volet sécuritaire ou diplomatique (relations avec les pays arabes, notamment). L’intervention semble avoir été conçue comme un message positif à envoyer aux Tunisiens pour contrecarrer la morosité liée au contexte économique difficile. "Je suis positif et ça ne peut qu’aller bien parce que nous avons touché le fond et qu’il y a des gens qui travaillent pour que le pays se porte mieux", a déclaré le président de la République. Il ira même jusqu’ à lancer à l’adresse de ceux qui attendraient le vide politique pour prendre sa place au Palais de Carthage, en référence à une anecdote qu’il a racontée: "J’ai décidé de ne pas mourir!" déclara t-il, citant Habib Bourguiba.

Ce qui n’allait pas:

Pas de changements en vue: Pas de départ imminent de Habib Essid, pas de changement significatif dans le cadre du gouvernement, pas de remplacement à la tête de la Banque centrale. Le chômage? Le débat national lancé dans ce cadre est l’affaire du président du gouvernement. Les changements qui pourraient être significatifs ne sont pas de son ressort, Béji Caïd Essebsi le rappelle, tout en évitant d’aller vers l’attaque. Il reprochera toutefois aux ministres actuels de n’avoir pas rendu public l’état des lieux réaliste de la situation économique de la Tunisie.

L’opposition dans le collimateur: A l’opposition BCE reprochera ce qu’il désigne dans un néologisme de composition "le terrorisme mental". Il ira même jusqu’à donner une définition du rôle de l’opposition qui serait selon sa vision de "saluer ce qui se fait de bien et de critiquer quand cela va mal". La relation de Beji Caïd Essebsi avec l’opposition et la Gauche plus particulièrement avait été ébranlée par une réplique similaire à celle prononcée ce matin "Il y a un extrémisme de gauche et il est plus dangereux que celui de l'islamisme. Nous le combattons aussi", avait déclaré le président de la république au journal Bahreïnien Al Wassat en janvier 2016 .

L’épuisement des références: Qu’elles soient d’origine bourguibiste, coranique, anecdotique voire populaire (comme les dictons et proverbes), les références de Béji Caïd Essebsi pour étayer ses discours sont de l’ordre de l’accessoire récurrent. Expression de style ou volonté d’asseoir ses propos à travers un référentiel divers donc parlant à des cibles aussi diverses? L’intervention de beji Caïd Essebsi de ce matin n’a pas dérogé à la règle de ses différents discours improvisés. Le recours systématique au même champ de référence est susceptible d’être perçu comme un archaïsme référentiel vidant de leurs sens, à force d’usage abusif, les figures usitées et l’effet de proximité recherché.

Ce qui aurait pu mieux marcher:

Le timing: Certes c’est un président réactif et proactif qui s’est adressé aux Tunisiens ce mercredi. Ceux qui sont proches de lui le savent et ont probablement choisi, à bon escient, la tranche matinale pour cette intervention que l’on a voulu d’envergure (le choix de médias multiples le dit). Mais, au delà de l’image du dynamisme d’un président accompagnant, par la voix, les Tunisiens sur le chemin du travail, l’intervention d’une heure environ rompait avec la norme en matière d’interventions présidentielles. Le format habituel n’est, en effet, pas la matinale mais le pré - prime. Ce choix est établi en fonction de l’audimat et de la disponibilité de ceux à qui on voudrait s’adresser.

L’intrusion publicitaire: L’intervention de Beji Caïd Essebsi sur les différentes chaînes a été ponctuée, par moments, de coupures publicitaires. Le président de la République a donc servi d’argument de vente et l’intérêt national qu’il mettait en avant a servi d’outil marketing. Le poste de la personne invitée n’a-t-il donc pas été suffisant pour faire du changement dans les habitudes? Ces passages pourraient être perçus comme intrusifs dans un contenu qui se serait passé d’intermèdes publicitaires.

Inadéquation par rapport au format: une interview de plus d’une heure, ça passe à la télévision mais pas en radio. Pour une matinale, ça devient encore plus critique. L’intervention présentait, en matière de forme, une inadéquation entre sa conception et le format qui lui a été choisi. Ce choix peut faire en sorte qu’une grande majorité de Tunisiens ne l’aient pas écoutées ou n’aient pas eu la possibilité ou la volonté de l’écouter dans sa totalité. Cela a-t-il parasité le message présidentiel? Les différentes réactions qui arriveront dans la journée le diront.

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