MAROC
30/03/2016 11h:26 CET | Actualisé 30/03/2016 12h:28 CET

Maroc: Les détails du rapport de Chafik Chraibi sur l'avortement

DR

AVORTEMENT - En plein débat sur l'avortement, en mai 2015, le docteur Chafik Chraibi, président de l’Association de lutte contre l’avortement clandestin (AMLAC), a présenté au ministère de la Santé un rapport sur l'avortement au Maroc. Parmi ses principales recommandations, l'élargissement et la facilitation de l'accès à l'IVG à différentes catégories de grossesses non-désirées, ainsi que des méthodes de prévention de ces dernières. Le HuffPost Maroc en reproduit le contenu en primeur.

Le rapport, qui s'ouvre sur un état des lieux, indique que "les grossesses non désirées constituent un véritable drame social, sanitaire et économique pour notre pays. Leurs conséquences sont multiples: avortements clandestins médicaux ou traditionnels se comptant par centaines et engendrant de multiples complications (hémorragies, infections, septicémies, tétanos, délabrements génitaux, intoxications aiguës) pouvant aller jusqu’au décès de la patiente".

Parmi les autres conséquences, note le rapport, "nous assistons également à des tentatives de suicide suite à des états dépressifs graves ou sous la pression de la société, ainsi que des expulsions du giron familial avec leur conséquences sociales et psychologiques, des crimes d’honneur dont nous entendons parler de temps à autres dans les médias, des incarcérations de médecins et, enfin et surtout, des infanticides et des abandons d’enfants qui, selon Insaf, seraient de 24 par jour".

Une législation trop restrictive

Pour Chafik Chraibi, les dispositions du Code pénal sur l'avortement sont trop restrictives et "ne couvrent en fait qu'entre 5% et 10% des situations réelle que vit la société, ce qui ouvre la porte à la clandestinité et aux conséquences sus citées".

Car en effet, "le code pénal marocain, de l’article 449 à l'article 457, condamne l’avorteur, la femme s'étant fait avorter, la personne intermédiaire et condamne aussi le délit d’intention, même si celui-ci (l'avortement, ndlr) n’a pas abouti".

Seul l’article 453 "autorise l’avortement lorsque la vie ou la santé (terme vague) de la femme sont mis en jeu et ce, avec le consentement du mari et/ou du médecin chef préfectoral".

Élargir l'accès à l'avortement

Si le rapport présenté par le Conseil national des droits de l'Homme (CNDH) sur l'avortement recommande d'autoriser "l’interruption de grossesse dans les cas du viol, de l'inceste et malformations fœtales", Chafik Chraibi estime que "si nous retenons stricto sensu ces trois cas, cela ne réglerait que 10% supplémentaires des situations réelles, et le problème restera entier, l’avortement clandestin persistera, ainsi que toutes les conséquences sus citées".

D'où proposition d'élargir l'accès à l'avortement, vu que "le communiqué royal (publié au terme d’une audience royale lors de laquelle les ministres de la Justice et des Affaires islamiques ainsi que le président du Conseil national des droits de l’Homme ont remis leurs avis sur l'avortement, ndlr) indique que le souverain a chargé le ministre de la Santé et son homologue de la Justice, en concertation avec les médecins, de se pencher sur la liste des situations pouvant être autorisées à une interruption de la grossesse. Cela donne la possibilité de s’élargir dans les indications tout en respectant les directives des commissions. Le ministre de la santé étant convaincu des risques et des conséquences des grossesses non-désirées et garant de la santé des citoyens marocains pourrait convaincre son homologue de la justice des répercussions physiques, psychologiques et sociales sur la santé. Ce dernier serait alors en charge de faire appliquer la loi selon les directives du ministère de la Santé", selon le rapport.

Chafik Chraibi estime que "ceci devrait être possible puisque le ministre de la Santé a, à plusieurs reprises, officiellement annoncé qu’il tenait parfaitement compte de l’impact psychologique d’une grossesse non-désirée." C'est également le cas de "hauts responsables du ministère de la Justice, qui ont annoncé lors de nombreux débats médiatiques que leur ministère allait tenir compte de ce volet".

Le rapport propose donc de faire bénéficier de l'interruption de la grossesse une fille mineure atteinte de handicap mental "dont on a abusé, victime d’une grossesse non-désirée, étant même consentante vu son incapacité mentale", en considérant que cela "devrait être assimilée à un viol. Il en est de même pour la mineure vu son immaturité mentale".

Chafik Chraibi argumente son point de vue par le fait que "le point le plus important permettant de régler le problème de manière globale est de tenir compte du terme "santé" tel qu’il est défini par l’Organisation mondiale de la santé (OMS), c'est-à-dire un état de bien être physique, psychique et social, et non pas une simple absence de maladie ou d’infirmité".

En se référant à cette définition, "à notre sens, aucune composante de la société, ni politique, ni religieuse ou autre ne pourrait aller à l’encontre de la santé", ajoute le rapport.

L'identification des cas

Pour les malformations fœtales, M. Chrabi estime qu'il "est nécessaire de faire intervenir, les généticiens, les gynécologues spécialisés en médecine anténatale et les neonatologistes pour établir une liste exhaustive de ces malformations, sachant que ne devraient être prises en compte que les anomalies potentiellement létales ou engendrant un handicap psycho-moteur , la moins grave de ces anomalies étant la trisomie 21 dont l’interruption devrait être sur demande insistante des deux parents".

Pour le viol et l’inceste, "la procédure d’interruption de la grossesse devrait être rapide pour ne pas dépasser les délais, la victime devrait se présenter à l’hôpital provincial, subir un examen gynécologique par deux gynécologues" afin de bénéficier de l'interruption de la grossesse. "La procédure et l’enquête judiciaire longue et fastidieuse pour la victime devrait venir à posteriori, le violeur devra être puni ,et s’il s’avérait que celle-ci a menti ou a falsifié la situation, elle-même sera punie", préconise le rapport.

Enfin, pour "les situations où la santé mentale ou sociale sont menacées (risque de dépression grave, de suicide, d’expulsion du foyer ou de crime d’honneur) devraient être identifiées par des avis de psychiatres, de psychologues et d’assistantes sociales".

Les délais d'interruption de la grossesse

"L’interruption thérapeutique de grossesse (ITG) est définie comme étant un acte pratiqué dans l’intérêt de la femme, pour sauvegarder sa vie ou sa santé physique ou psychique", tandis que "l’interruption médicale de grossesse (IMG) est définie comme étant un acte pratiqué dans l’intérêt du fœtus, c'est-à-dire quand celui-ci est porteur d’une malformation", rappelle Chafik Chraibi, qui précise, dans le rapport, que "l’ITG devrait être autorisée jusqu’à 12 semaines, sauf cas exceptionnel (exemples: cancer survenant plus tard ou maladie grave nécessitant une interruption immédiate), sachant que le premier trimestre ne pose pas de problème puisque nous sommes dans les délais. Dans le troisième trimestre il y a possibilité d’accélérer la maturité fœtale et d’extraire un nouveau né viable. Seul le 2e trimestre devrait être traité au cas par cas en tenant compte de l’avis des experts et des parents".

L’IMG, elle, "pourrait être autorisée jusqu'à 20 semaines, âge gestationnel où l’échographie morphologique est la plus performante", indique le rapport.

Les méthodes préconisées

Actuellement, "dans les pays où l’avortement est autorisé, dans plus de 80% des cas est utilisée la méthode médicamenteuse, méthode sans risque et sans anesthésie se faisant en ambulatoire, et qui utilise le soit le Misoprostol seul (disponible dans les structures de santé au Maroc) et qui donne environ plus de 85% de réussite quelque soit l’âge de la grossesse par simple expulsion du produit de conception , soit la Mifepristone (indisponible au Maroc). Associée au Misoprostol, les résultats approchent alors les 95% de réussite", écrit Chafik Chraibi.

L'autre méthode est "chirurgicale, par curetage ou aspiration, et devrait être exceptionnelle, réservée aux quelques cas d’échec de la méthode médicamenteuse", toujours selon le rapport.

Les lieux de pratique

Le rapport recommande que les avortements aient lieu dans "des centres publics avec des personnes formées et sensibilisés. Soit des gynécologues, soit des généralistes" devront s'en charger. Les centres, eux, "seraient implantés de préférence au sein d’une structure de planification familiale, pour la sensibilisation et la prévention d’une récidive ultérieure".

Pour cela, "des séminaires de formation et de sensibilisation devraient se faire à l’échelle nationale. Ils concerneront les médecins gynécologues et les généralistes, pour l’apprentissage de la méthode médicamenteuse notamment, et pour les généralistes la méthode chirurgicale." D'autant que "la sensibilisation dans ce séminaire a un rôle capital", et "pour éviter le refus du médecin à pratiquer l’acte, les candidats à cette formation devraient être présélectionnés et doivent signer un acte de consentement moral".

La prévention des grossesses non-désirées

Concernant la prévention des grossesses non-désirées, "le communiqué royal insiste sur la prévention, qui est un volet capital. Celle-ci devrait se faire par l’introduction dans les programmes de l’enseignement secondaire de cours d’éducation sexuelle, pour lesquels il faudrait saisir le ministère de l’Éducation nationale".

L’organisation des centres de planification familiale "doit être revue car la majorité s’étonne que nous soyons leaders en planification familiale avec une prévalence contraceptive qui avoisine les 70%, alors que nous assistons à des centaines de

grossesses non-désirées par jour", note Chafik Chraibi, qui estime qu'il "faudrait revoir les méthodes de counseling (un mécanisme qui permet aux femmes ayant une grossesse non-désirée d'en parler en toute confidentialité avec les services de planification familiale ndlr), et s'assurer de "la disponibilité permanente de tous les moyens contraceptifs, y compris ceux de la contraception d’urgence, sachant que l’actuelle méthode peut protéger jusqu’à 5 jours après un acte sexuel supposé fécondant".

LIRE AUSSI:

Galerie photo Les internautes soutiennent Chafik Chraïbi Voyez les images