MAROC
28/03/2016 09h:07 CET | Actualisé 28/03/2016 09h:07 CET

Affaire Samir: Enquête au cœur du système Ba-Amer

Affaire Samir: Enquête au cœur du système Ba-Amer
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Affaire Samir: Enquête au cœur du système Ba-Amer

ENQUÊTE - C’est une discrète société à responsabilité limitée dont le nom est quasi-inconnu, Global Finance Holding. Officiellement domiciliée à Tanger, cette société de participations n’aurait probablement jamais été sous les projecteurs si ce n’était la qualité de son unique actionnaire, Jamal Ba-Amer, Directeur général de la Société anonyme marocaine de l'industrie du raffinage (Samir), l’unique raffinerie du pays.

Depuis août 2015, date à laquelle la raffinerie a stoppé ses activités, son principal actionnaire, le milliardaire saoudien Mohammed Al-Amoudi, joue la montre, tergiverse, promet puis menace, alternant discours rassurants puis disparitions pendants plusieurs semaines. Une chose est sûre, le milliardaire n’a jamais mis la main à la poche pour injecter dans les caisses du raffineur de Mohammedia les milliards de dirhams promis… Finalement, le pire est arrivé: le tribunal de commerce de Casablanca a prononcé, lundi 21 mars, la liquidation judiciaire de la Samir. Trois jours plus tard, la société a fait appel, dans une requête déposée auprès du tribunal de commerce de Casablanca.

En creux, l’histoire de la Samir, c’est aussi l’histoire d’un mastodonte de l’économie marocaine qui a été géré si ce n’est avec légèreté, sinon avec la volonté manifeste du management d’en tirer un profit maximum à court terme.

"La privatisation de la Samir a été une erreur!", avait récemment reconnu le chef du gouvernement Abdelilah Benkirane. Car depuis que le groupe Corral Petroleum Holdings a remporté en 1997 l’appel d’offres international pour le monopole du raffinage au Maroc, jusqu’alors détenu par l’État, Al Amoudi a toujours rechigné à investir, accumulant les dettes auprès des banques et de l'Etat.

Des cours d'anglais aux voitures de luxe

Générer du profit rapidement, cela pourrait justement être l’objectif de la constellation d’entreprises créées au fil des ans par Jamal Ba-Amer, qui vont du luxe (Majestic Lux product, représentation de la marque Chopard), à l’immobilier (Assala Estate, Interfaces Immobilières), le tourisme (Britannic Hotels) en passant par la location de voiture de luxe (Majestic Limousines et Majestic Easy Cars), ainsi qu’un établissement d’apprentissage de l’anglais (Best language/Wall Street Institute).

la samir

Ba-Amer, récemment élu à la surprise générale président de l’association panafricaine de l’industrie pétrolière aval, s’est également intéressé au monde de la presse et des médias, en rachetant en 2011 le mensuel féminin "Citadine", et en l’abritant au sein de la société "El Kandil Editions". Selon des informations rapportées par nos confrères du Desk, Citadine aurait récemment mis la clé sous la porte, l’actionnaire ne souhaitant plus – ou ne pouvant plus - soutenir la publication.

Toutes ces entreprises, selon les informations récoltées et recoupées par le Huffpost Maroc, ont eu au fil des années passées la Samir comme client, souvent pour des montants importants et alors même que le raffineur continuait à s’endetter lourdement sur les marchés nationaux et internationaux pour alimenter sa trésorerie structurellement déficitaire.

Le cas de Best Language, qui opère au Maroc sous la marque Wall Street Institute, est dans ce sens emblématique. L’entreprise a pu dégager en 2014 pour son actionnaire Jamal Ba-Amer des bénéfices qui se chiffrent à pas moins de 2.568.895 dirhams, alors que la Samir se trouvait déjà en très forte tension de trésorerie.

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Fait curieux, sur la plaquette officielle de la Samir, il est même mentionné au sein des locaux du raffineur un centre d’apprentissage de l’anglais, intitulé… Wall Street.

"Captation de trésorerie"

Comble du cynisme, Ba-Amer est allé jusqu’à domicilier certaines de ces entreprises au siège même de la Samir ou dans la même zone industrielle, comme en attestent les documents légaux dont le Huffpost Maroc a obtenu copie. Or, sur le plan légal il y aurait beaucoup à dire sur cette pratique qui consiste à être à la fois le client et le prestataire, comme cela a été le cas pendant des années pour l’inamovible DG de la Samir.

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Selon un expert-comptable consulté par la rédaction, cette pratique s’assimilerait à de la "captation de trésorerie", les sociétés appartenant à Ba-Amer facturant des services à la Samir alors ce dernier est bien placé pour savoir que le raffineur est dans une situation intenable au niveau bancaire.

La dette globale de la raffinerie culmine à plusieurs dizaines de milliards de dirhams. Des confrères avancent même le chiffre 42 milliards de dirhams. Fin 2014, l’entreprise fondée en 1959 avait annoncé en effet une perte substantielle sur l’exercice 2014, chiffrée à 3,42 milliards de dirhams. Un record.

Des entreprises qui accusent aussi des pertes

Mais ce n’est pas tout car d’autres zones d’ombre subsistent autour de cette myriade d’entreprises créées par le gestionnaire d’origine saoudienne et homme de confiance du Sheikh Al-Amoudi. A l’exception notable de Best Language, qui a généré des bénéfices, la plupart des autres entreprises semblent avoir connu des difficultés, et accusent souvent des pertes. Il est cependant très compliqué d’avoir accès au tableau complet de ce que possède le directeur général de la Samir puisque les comptes annuels de ses entreprises ne sont déposés que de manière sporadique. Cette pratique de non déclaration des comptes annuels est au passage contraire à la loi et punie de fortes amendes.

En septembre dernier, l’Office des changes avait instauré un contrôle préalable sur toutes les opérations de transfert d’argent vers l’étranger de la Samir, mais aussi du Cheikh Al-Amoudi et de Jamal Ba-Amer. Un contrôle qui s'appliquait également à la constellation d’entreprises de Ba-Amer.

Reste désormais à déterminer s’il s’agit d’une négligence ou d’une volonté délibérée de dissimuler les bilans de la part de Jamal Ba-Amer, afin que personne ne puisse mesurer l‘étendue de ses revenus en dehors de son activité à la tête de celle qui fut, pendant de longues années, la première entreprise marocaine en termes de chiffre d’affaires. Malgré nos multiples sollicitations, l'intéressé est resté injoignable.

Aujourd'hui, ce mauvais feuilleton qui a démarré il y a vingt ans n'est pas terminé. Les détenteurs des actions de la société cotée à la Bourse de Casablanca depuis 1996, le secteur bancaire national et international, l'Etat, l'approvisionnement local et les 960 salariés du site pourraient pâtir de la déroute du raffineur.

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