MAROC
23/03/2016 14h:34 CET | Actualisé 04/04/2016 12h:17 CET

Aux anciens abattoirs de Casablanca, l'art du cirque surplombe les ruines (REPORTAGE)

Les anciens abattoirs de Casablanca dans le quartier industriel Hay Mohammadi, à Casablanca.
Solène Paillard / HuffPost Maroc
Les anciens abattoirs de Casablanca dans le quartier industriel Hay Mohammadi, à Casablanca.

REPORTAGE – Si la corpulence et l’agonie rampante du lieu intimideraient volontiers un promeneur égaré, convoquant au passage les vestiges architecturaux d’un protectorat révolu, d’autres visiteurs au cuir tanné ont niché sans peine un abri de fortune en plein cœur des anciens abattoirs de Casablanca – aussi provisoire fut-il.

"A partir de 2012, plusieurs artistes du collectif ont squatté ici car la plupart venaient de Salé ou Mohammedia. Faire l’aller-retour tous les jours, payer l’essence, c’était un peu galère pour eux. Du coup, ils avaient aménagé un coin cuisine, un coin douche et installé des matelas pour dormir", se souvient Yassine Elihtirassi, cofondateur et administrateur de la compagnie des arts de la rue et "des arts" du cirque Colokolo (un détail qui, pour lui, n’en est pas un), officiellement sur pied depuis novembre 2013. Une cohabitation à plusieurs, donc, scorpions compris.

abattoirs casa

Les anciens abattoirs de Casablanca sont aujourd'hui laissés à l'abandon.

Car à l’époque, le vaste hangar, déjà sévèrement amputé de ses poutres, se morfond dans une saleté pouilleuse tandis que les colonnes, elles, titubent aujourd’hui à vue d’œil. C’est sans compter le vent, teigneux en cette fin mars, qui fait danser la poussière. Excepté deux ouvriers qui s’affairent, le public a désormais interdiction de franchir le seuil de cet imposant porche. Les scorpions, quant à eux, y sont toujours admis.

Une petite mine d’or

A quelques pas d’ici, les Colokolo ont pourtant trouvé chaussure à leur pied. En mars 2015, la compagnie, qui compte huit artistes, déniche un nouvel hangar pris en étau entre deux échaudoirs, "pour que les artistes de cirque puissent s’entraîner". Modestement équipé, l’endroit ressemble à s’y méprendre à une petite mine d’or. Derrière une large palissade, les agrès de cirque, éparpillés çà et là, répondent quasiment tous à l’appel: tapis de puzzle en mousse, sangles aériennes, mât chinois, bascules de saut, costumes, accessoires scénographiques.

Plus loin, une énorme boule en plastique rouge, maladroitement éclipsée par une paillasse d’escalier, attend de pouvoir jauger l’équilibre d’une dilettante: "C’est notamment ce qu’on utilise pour apprendre aux débutants à se maintenir en équilibre", explique ainsi Yassine Elihtirassi.

Clou du spectacle, une trentaine de sièges rouges en mousse jalonnent l’espace, suggérant d’emblée les salles obscures du septième art. En guise de spectateurs, des vêtements affalés guettent la fin de la récréation. Dehors, un imposant portique s’exhibe au soleil pour "accrocher les agrès aériens et présenter des spectacles sur les places publiques".

portique

Le grand portique avec lequel s'entraînent les Colokolo.

Un secteur émergent

Les artistes de la compagnie ont tous reçu une formation diplômante à l'École nationale de cirque Shems’y, installée à Salé. En 2014, l’équipe amorce sa première tournée au Maroc (Rabat, Marrakech, Fès, Safi, El Jadida, Agadir ainsi qu’une quinzaine de dates à Casablanca) pour présenter son premier spectacle, "Qahwa nass nass". "Depuis le Ramadan 2013, on organise dans la rue le festival Ftw'art, une sorte de vitrine de la création marocaine en matière de cirque et arts de la rue. C’est la période idéale car c’est le seul moment de l’année où les gens peuvent sortir tard le soir".

salle entraînement abattoirs

Le hangar où s'entraîne la compagnie.

L’occasion pour eux de "valoriser et promouvoir la culture des arts du cirque au Maroc" et, surtout, "militer pour l’ouverture d’un lieu d’entraînement qui réponde vraiment aux besoins de cette discipline artistique. C’est un secteur encore émergent, par conséquent, les moyens manquent. Excepté à l’Ecole nationale du cirque de Salé, il n’y a quasiment aucun espace dédié à l’entraînement des artistes", déplore Yassine Elihtirassi.

La même année, le groupe s’exporte aux Emirats arabes unis puis, en 2015, convole jusqu’en France et en Belgique, entre Bruxelles, Marseille et Annonay, une commune ardéchoise.

Des ateliers d’initiation dans les écoles

A partir de 2009, les Colokolo, qui n’existent encore qu’officieusement, investissent une dizaine d’écoles privées à Casablanca, rattachées à la mission française pour y dispenser des ateliers d’initiation aux arts du cirque. Une activité chapeautée par l’Association des coopératives scolaires du Maroc (ACSM), chargée de tisser un maillage entre les artistes, intervenants et établissements.

Les Colokolo glanent des aides financières ponctuelles allouées par le Service de coopération et d’action culturelle (SCAC) de l’ambassade de France dans le cadre d’appels à projets, et le ministère marocain de la Culture. La production continue de leur spectacle "Qahwa nass nass" lors d’événements festifs ou de festivals et les spectacles de rue, "où on fait tourner le chapeau", font également office de levier financier. Pas de quoi rouler sur l’or, ni sur les mécaniques. Chez les Colokolo, c’est avant tout la passion qui s’érige en moteur.

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