MAROC
21/03/2016 16h:21 CET | Actualisé 20/10/2016 12h:09 CET

Les plus grands canulars de l'histoire de la presse marocaine

Hoax, canulars et infaux: Toutes les fois où la presse marocaine s'est laissée rouler dans la farine
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Hoax, canulars et infaux: Toutes les fois où la presse marocaine s'est laissée rouler dans la farine

HUMOUR - On dit souvent que la justice, troisième pouvoir, est aveugle. Et il arrive que la presse, quatrième pouvoir, soit borgne. La recherche effrénée de scoop, le désir de sensationnalisme ou de légers ou graves manquements à l'éthique peuvent conduire à des erreurs et à des duperies aussi monumentales que drôles. Une liste non exhaustive de toutes les fois où la presse marocaine s'est fait rouler dans la farine.

Le jour où Clipperton voulut l'indépendance

"Le jour où Clipperton voulut l’indépendance". Ainsi titrait, en 1972 ou 1973, le quotidien l'Opinion, organe de presse du Parti de l'Istiqlal (PI), comme le rapporte le journaliste Abdallah Bensmain dans son livre "Alors l'information ? Les journalistes parlent du journalisme".

Durant une bonne quinzaine de jours, le journal francophone publiera une série d'articles sur la lutte pour l'indépendance du peuple clippertonais, (prétendument) opprimé par le colonisateur français. Qu'on en juge: "notre patrimoine touristique est resté en dehors des grands circuits. Pourtant, l’intérêt du tourisme dans notre île avait déjà été largement signalé par le navigateur Cook fondateur de la célèbre agence de voyage qui porte son nom", témoignait un clippertonais dans les colonnes du journal.

Les finances de l'île, elles, "sont entre les mains de l’occupant qui refuse de nous accorder le moindre droit de regard ou de contrôle", tandis que pour l'Éducation nationale, "la puissance coloniale, désireuse de maintenir dans l’ignorance les populations pour les conserver plus aisément en tutelle, s’est toujours opposée à l’implantation scolaire. Il n’existe aucune école."

Mais malgré "l’impossibilité pour le peuple de Clipperton de pouvoir faire entendre sa voix par le jeu d’une Constitution populaire démocratique, honnête, et de pouvoir dégager des représentants authentiques pour parler en son nom" le peuple clippertonais a su garder une "ferme volonté de vivre libre dans son pays souverain", écrivait l'Opinion. Et de relayer les revendications du "Mouvement pour l’indépendance de l’île de Clipperton ( M.I.I.C)" qui exigeait "l’ouverture immédiate et sans conditions de pourparlers en vue de mettre au point les modalités de l’accession à l’indépendance totale de l’île. (…), la liquidation de toutes les séquelles du colonialisme français (…), l’indemnisation des victimes de spoliations minières, agricoles, morales et le rapatriement des comptes des sociétés exploitantes actuellement tenus par des banques françaises."

La glorieuse épopée du peuple clippertonais aurait pu se poursuivre au delà. Mais trois mois plus tard, "on découvrit, par le biais de la presse du groupe Maroc Soir que l'île de Clipperton, située au large du Mexique et dépendant de la Polynésie française était en fait une île française inhabitée. Mieux encore, les noms des leaders et des guérilleros Clippertonais cités dans cette série d'articles étaient purement imaginaires puisqu'ils sont tirés des noms d'oiseaux, d'arbres, d'animaux et des espèces de poissons vivant dans cet atoll isolé dans le Pacifique", écrivait le journaliste Omar El Anouari, qui a vécu de près cette affaire. En effet, les deux principales ethnies qui composent la population clippertonaise sont, selon le journal, qui relayait le contenu de lettres reçues du Mouvement pour l'indépendance de l'île de Clipperton, les Noddis (une espèce d'oiseaux vivant à Clipperton NDLR) et les Tourlourous, (des crabes de cocotiers des Antilles NDLR). Toutes deux parlent un seul dialecte, le ... Tapa-touvu.

L'affaire a fait grand bruit dans les milieux journalistique et politique, et l'identité du ou des instigateurs du canular est, jusqu'aujourd'hui, inconnue. Certains affirment qu'il est l'oeuvre "d’un médecin bordelais qui vécut longtemps au Maroc. Il prit pour pseudonyme 'Docteur Eggs', sous lequel il va signer les documents du MIIC", tandis que d'autres, dont Omar El Anouari, avancent qu'à l'origine du canular, deux journalistes qui avaient, peu de temps auparavant, quitté l'Opinion pour rejoindre le groupe Maroc Soir. Ils auraient bénéficié de la complicité de fonctionnaires du service culturel français de l'ambassade de France à Rabat. Le canular, loin d'être 'gratuit', visait à dénoncer la francophobie dont faisait preuve le journal l'Opinion à l'époque. C'est, d'ailleurs, probablement cette affaire qui inspirera, moins de dix ans plus tard, le réalisateur Nabyl Lahlou pour son célèbre film "Le gouverneur de l'île de Chakerbakerben."

En 2036, Taounate sera le New York des États-Unis d'Afrique

"50 milliards d'euros. C’est, en effet, un montant astronomique que vient d’annoncer l’association Aktion Afrika pour une série de projets d’investissements dans la région de Taounate. Selon cette ONG, il s’agirait de mobiliser 50 milliards d’euros, la moitié du PIB marocain, à horizon 2036 pour la construction notamment de barrages, d’écoles", écrivait le quotidien l'Économiste, qui prévient, toutefois, que "contactée par l’Économiste, l’ambassade d’Allemagne n’a pas été en mesure de cautionner la fiabilité de ces informations."

D'autres médias se montreront beaucoup moins prudents, et affirmeront, de manière péremptoire, que le programme prévoit "la construction de deux barrages d’une capacité équivalente à celle du barrage Al Massira; la construction de huit écoles primaires, six destinées à l’enseignement secondaires ainsi qu’une université polytechnique en partenariat avec la Sorbonne et l’université anglaise York; la construction de trois hôpitaux dont un rattaché à l’université Hassan 1er de Taounate", ainsi que ... "l'ouverture du premier centre aérospatial en Afrique en partenariat avec l’agence NASA", écrivait Le Matin, dans un article supprimé depuis, mais toujours accessible via le cache de leur site web.

En plus de l'Économiste et du Matin, d'autres médias tomberont dans le piège, dont Lemag.ma, le site local Taounate News et Almaghribia.ma. A l'origine du canular, un communiqué envoyé anonymement par des plaisantins dont l'identité n'est pas connue.

Karim Charkaoui, l'ingénieur-providence

"Les 33 atolls des Iles Fidji sont menacés par la montée des eaux et pourraient bien être engloutis dans un futur proche. Mais c’est sans compter sur l’inventivité de Karim Cherkaoui, un ingénieur marocain diplômé de Ponts et chaussées, qui crapahute dans les pays de l’Océan Pacifique depuis plus de vingt ans." C'est sur cette note optimiste et pleine de fierté nationale que s'ouvre un article publié dans le magazine TelQuel, en juillet 2014. Le Karim Cherkaoui en question, tangérois d'origine, "a mis au point une installation capable de freiner la montée des eaux et d’améliorer l’irrigation des Iles Fidji. Concrètement, il s’agit d’installer plusieurs fosses, communément appelées fosses à bâtards, tout autour du littoral des atolls, afin d’aspirer le trop plein d’eau. Celle-ci est ensuite filtrée via des dizaines de grillages (pré-grillages effluents), puis envoyée dans un purificateur de salinité. Un procédé qui a nécessité près de trois ans de recherches et mobilisé vingt ingénieurs. Lors de l’inauguration de ce système, Karim Cherkaoui a été reçu par le président des Iles Fidji, Ratu Epeli Nailatikau, et s’est vu décerner la médaille du mérite", poursuivait TelQuel.

Inutile de préciser que Karim Cherkaoui est un personnage imaginaire. Même les photos présentées comme siennes sont celles de Shmuel Ben-Shmuel, l'ambassadeur d'Israel aux îles Fidji.

Malgré tout, plusieurs médias, fiers de l'exploit du compatriote Karim Cherkaoui, écriront sur ses réalisations aux îles Fidji: Luxe Radio l'évoquera lors d'une émission, tandis que le magazine le Reporter, le quotidien Aujourd'hui Le Maroc, le journal le Matin (encore ...) ainsi que le quotidien la Nouvelle Tribune lui consacreront des articles. La palme revient à la Nouvelle Tribune, qui a "interviewé" l'ingénieur. Ce dernier donnera plus de détails sur le dispositif qui a sauvé les îles Fidji de la submersion: le mécanisme se compose, notamment, d'alcool cinnamique, de citral (deux produits que l'on retrouve dans les parfums et les déodorants), de résidu de coumarin, le tout enclenché par une "pédale mécanique perforée", appuyée par des "dessableurs à lopettes" qui assurent la rétention des sables.

Karim Cherkaoui déclare, par ailleurs, dans l'interview, avoir bénéficié du soutien de Nicolas Hulot et de ... Dou Yueh-sheng. Surnommé "Dou les grandes oreilles", Dou Yueh-sheng est un gangster shanghaïen né en 1888 et décédé en 1951, dont les plus hauts faits d'arme sont d'avoir contrôlé et dirigé des réseaux de prostitution, de jeux de hasard et de trafic d'opium dans le Shanghai des années 20 et 30. "Dou les grandes oreilles" est aussi responsable du massacre d'environ 5.000 grévistes et sympathisants communistes, le 12 avril 1927.

On ne connaît pas l'identité de ou des auteurs de ce canular, qui a piégé plus d'un média, mais s'ils nous lisent, nous leur disons: chapeau bas !

Le jour où Ban-Ki Moon a failli sortir manifester contre le Maroc

En juin 2007, un caricaturiste "s’est amusé à créer (sur le site www.wsahara.net) un personnage fictif, Ban-jusa, copie conforme du Secrétaire général des Nations Unies, le vénérable Ban Ki-Moon. Et a commencé à distiller en ligne, petits dessins saignants à l’appui, des mails imaginaires que l’ami Ban Ki rédige à ses copains diplomates", écrivait le site web Bakchich.info, ajoutant au passage qu'il est "inutile de préciser que la diffamation y côtoie des informations avérées comme l’implication personnelle du ministre des Affaires étrangères espagnol, Moratinos, lorsqu’il tente de servir de porte-plume au vénérable Ban Ki à la peine pour rédiger ses rapports sur le Sahara." Entre autres péripéties de Ban Jusa, le vol de sa carte bancaire par un coopérant marocain, qui l’a utilisé pour payer des factures d’électricité de réfrigérateurs à poisson, ou encore l'état d'ivresse (très) avancée durant lequel il a rédigé son dernier rapport sur le Sahara.

Jusqu'ici, rien de plus qu'une plaisanterie pour amuser la galerie. Jusqu'au jour où l'hebdomadaire arabophone Al Ousboue Assahafi publie, le 6 juillet 2007, un article intitulé "Exclusif. Graves développement dans la question du Sahara", où il affirmait avoir pu accéder à l'ordinateur (personnel s'il vous plaît) de Ban Ki-Moon pour consulter ses mails. Et de publier la correspondance fictive de Ban Jusa ...

L'affaire a fait tellement de bruit que le Matin a publié, le lendemain, un article pour pillonner Al Ousboue Assahafi: "le dernier numéro (d’Al Ousboue) s’est fendu d’un articulet où la diffamation aggravée se conjugue avec la mauvaise foi et l’absence ahurissante de règle déontologique", lit-on dans le Matin, qui ajoute qu'"on en arrive au pire des procédés de la presse de caniveau: le prétendu recel, le larcin du portefeuille de Ban Ki Moon par un des membres de la délégation marocaine ! A-t-on vu une si importante personnalité se faire voler impunément devant des centaines de personnes." Ce qui, pour le Matin, est "d'autant plus grave et inacceptable qu’il faut imaginer que l’un et l’autre étaient dans une position d’intimité douteuse pour que le diplomate marocain, avec l’horrible intention que cela suppose, subtilise le portefeuille de M. Ban Ki Moon."

Le 8 juillet 2007, c'est au tour du Ministère des affaires étrangères de réagir, en démentant catégoriquement les allégations de l'hebdomadaire. Le même jour, le parquet demande l'ouverture d'une enquête qui se soldera, près d'un mois et demi plus tard, par la condamnation de Mustapha El Alaoui, directeur d'Al Ousboue Assahafi, à une amende de 20.000 dirhams.

Le mufti d'Arabie Saoudite & la fatwa Hannibal Lecter

C'est un canular planétaire qui a été diffusé le 29 mars 2015. Le chroniqueur Israfil al-Maghribi, qui anime la rubrique parodique "Akhbar Tanz" (qui signifie "Informations sarcastiques"), dans le portail Goud.ma, a publié un article selon lequel "le grand mufti d'Arabie Saoudite a autorisé les époux à manger leur(s) épouse(s), si la faim le justifie. Toujours selon l'article, cette fatwa est "en lice pour remporter le Grand Chelem ainsi que le ISO 9001 de la fatwa". Quelques heures plus tard, médias marocains, tunisiens et égyptiens et réseaux sociaux relayaient l'information. Au total, la fausse-information a été partagée par plusieurs centaines de milliers d'internautes, et lue à très grande échelle.

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L'affaire a atteint de telles proportions que c'est finalement le grand mufti d'Arabie Saoudite en personne qui a apporté un démenti officiel, relayé par l'agence de presse saoudienne SPA et repris par Al Arabiya et CNN. Malgré cela, des sites aussi célèbres que Russia Today ont publié, 10 jours après le démenti, un article sur la question, et face au buzz suscité par la (fausse) fatwa en France, France Info a, de son côté, relayé un démenti le 14 avril.

Ryan Gosling petit-fils du mufti de Jérusalem, le miel au THC et autres bourdes

La liste des canulars précédemment évoqués, loin d'être exhaustive, recense les plus médiatisés, ceux qui ont fait le plus de victimes ou les plus insolites. Et il y en a encore: en octobre 2015, le quotidien arabophone Assabah a repris (au premier degré) une fausse info du site parodique algérien El Manchar, selon laquelle l’acteur américain Ryan Gosling n'est autre que le petit-fils du grand mufti de Jérusalem Haj Amin al-Husseini. Dans une brève publiée dans sa rubrique "people", le quotidien, qui revendique un tirage de 125.000 exemplaires a aussi repris les déclarations fantaisistes attribuées par El Manchar à Ryan Gosling: "c’est vrai que les photos ne mentent pas! C’est mon grand-père! Je ne l’ai jamais dit à personne, car se déclarer arabe, et de surcroît palestinien, dans le milieu où je travaille, c’est une assurance directe pour le chômage… Mais aujourd’hui, je ne peux plus me taire. Les Israéliens ont volé notre terre en 1948 et nous avons dû fuir au Canada, moi et ma famille. Mon véritable nom est Yasser Amin Al-Husseini, que je vais porter à partir d’aujourd’hui avec courage et fierté", relayait fidèlement Assabah.

Plus récemment, le site d'information Le Desk.ma a, lui aussi, mordu à l'hameçon. Le journal en ligne, qui souhaite "donner le pouvoir au lecteur" en lui permettant d'accéder à enquêtes, articles de fact-checking et de désintox, a publié, le 16 mars 2016, un article (corrigé depuis) selon lequel le miel très couru et apprécié d'un apiculteur ardéchois contenait, en réalité, "une grande quantité de THC (Tétrahydrocannabinol). Au fil des investigations, les enquêteurs découvrent l’existence d’un champ de cannabis à proximité des ruches où les abeilles venaient butiner." Et de se questionner: "un nouveau créneau à exploiter pour les apiculteurs nationaux et autres cultivateurs de kif ?"

Le hoax sera relevé par Yabiladi.com, qui remontera à l'origine de l'information pour découvrir qu'elle provient du Daily Béret, un site satirique français. Et de commenter que ceci "n'empêchera pas Le Desk de proposer le plus sérieusement du monde d'étudier le potentiel économique de cette nouvelle forme d'apiculture au Maroc. On se demande pourquoi les abeilles des montagnes de la région de Ketama n'y avaient pas pensé avant. Joie de courte durée donc pour les lecteurs du site d'information qui ne verront pas inscrire au prochain Plan Maroc Vert un programme de développement du miel au cannabis", conclut Yabiladi.

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