TUNISIE
09/03/2016 11h:49 CET | Actualisé 10/03/2016 07h:57 CET

La défense des droits de l'Homme, victime collatérale de l'assaut terroriste de Ben Guerdane?

Le 25 novembre 2015, un homme place des fleurs sur un véhicule de police, à proximité des lieux de l'attentat ayant visé la garde présidentielle, 13 personnes.
ASSOCIATED PRESS
Le 25 novembre 2015, un homme place des fleurs sur un véhicule de police, à proximité des lieux de l'attentat ayant visé la garde présidentielle, 13 personnes.

DROITS DE L'HOMME - Ringards, les droits de l'Homme? Entre hostilité féroce aux terroristes et hommage rendu aux forces de l'ordre dans la lutte antiterroriste, certains - simples citoyens ou personnalités publiques - vont jusqu'à brocarder la prééminence des droits de l'Homme.

Déjà avant l'assaut de l'Etat islamique sur la ville de Ben Guerdane le 7 mars, et à plus forte raison après, une parole hostile sinon au "droit-de-lhommisme", voire aux droits humains eux-même, se libère, séparant - et préférant - la lutte antiterroriste aux principes des droits de l'Homme.

Je me réjouis de toute photo montrant un terroriste massacré par un soldat et j'EMMERDE les droits-hommistes et tout "houkouki" à la con!

Posté par Moez Joudi sur lundi 7 mars 2016

Qu'il s'agisse de simples citoyens sur les réseaux sociaux ou de personnalités publiques sur des plateaux TV, un discours se répand pour vilipender les partisans du respect des droits de l'Homme y compris dans la lutte antiterroriste.

Contacté par le HuffPost Tunisie, Messaoud Romdhani, membre du comité directeur du Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux et président du Comité pour le Respect des Libertés et des Droits de l'Homme (CRLTDH), estime qu'il y a effectivement "un risque de populisme, qui prend sa source dans la pauvreté de la politique nationale":

"Sur Facebook on voit très bien se multiplier les appels du type 'il faut les pendre, les tuer', en parlant des terroristes... Un discours inquiétant puisqu'il crée un contexte qui donne à la justice et à la police carte blanche."

Au risque de "faire un amalgame entre les terroristes, et tous ceux qui tiennent un discours moins agressif", déplore-t-il.

Dès le matin de l'assaut jihadiste à Ben Guerdane, la polémique autour du selfie des militaires avec des cadavres de terroristes a d'ailleurs offert à ce conflit un nouveau développement.

Si quelques internautes ont dénoncé la contagion du style de communication de Daech dans l'armée nationale, nombreux sont ceux qui ont félicité les militaires, allant pour certains jusqu'à réaliser un T-shirt à partir du selfie macabre, ou encore l'encadrer et l'arborer dans leur intérieur:

Le 9 mars au soir, sur le plateau de l'émission Klem Enness sur Al Hiwar Ettounsi, le ministre de l'Education Néji Jalloul a salué le selfie, indiquant qu'il achètera lui-même un T-shirt floqué de la photographie polémique.

Mais certains signes de "ringardisation" des droits de l'Homme avaient percé avant "l'affaire" du selfie: le 18 février dernier, le journaliste et ancien candidat à l'élection présidentielle Safi Said avait décrit "la lutte pour les droits de l'Homme comme "un nouvel impérialisme" et fustigé "les malades des droits de l'Homme", tandis qu'une semaine auparavant, le juge Ahmed Rahmouni avait été accusé par le ministre de l'Education Néji Jalloul de "blanchiment" du terrorisme, après qu'il avait accusé la police d'avoir falsifié des preuves et torturé un accusé dans l'affaire de l'attentat du Bardo.

Georges W. Bush en Tunisie?

Le magistrat Ahmed Rahmouni s'était interrogé le 12 fevrier dernier auprès du HuffPost Tunisie sur ce procès en complicité de terrorisme et de défaut de patriotisme, dont le ministre l'avait également accusé: "Qu'est-ce que la solidarité avec l'armée et la police vient faire la-dedans? Pourquoi l'armée et la police seraient au-dessus des critiques, s'il y a des preuves contre elles?".

Quelques jours plus tard, l'association des magistrats tunisiens avait publié un communiqué de presse pour dénoncer une "campagne de dénigrement menée par des syndicats de sécurité, des hommes politiques et des médias".

Le jour de l'attentat du Bardo, la députée Nida Tounes Khawla Ben Aicha avait demandé sur Twitter "qu'on ne [lui] parle plus de droits de l’homme", en proclamant "avec ce genre d’individus, aucune indulgence".

Elle avait toutefois nuancé son propos le lendemain. De nombreuses autres réactions similaires avaient dominé le débat médiatique, rappelle Nawaat.

Messaoud Romdhani, président du CRLTDH, y voit une tendance de fond, qui "touche tous les pays concernés par le terrorisme, la Tunisie comme la France de l'après Charlie Hebdo ou avant cela les Etats-Unis avec leur Patriot Act et Guantanamo":

"C'est comme avec Georges W. Bush, pour qui on était soit avec lui soit contre lui... Là, les politiciens disent 'taisez-vous' à tout discours dissonant, et les gens finissent par avoir peur de réagir."

Le ressort a même été utilisé par le président déchu Ben Ali il y a plus de dix ans, relève M. Romdhani, pour qui "Ben Ali a fait pareil avec sa loi antiterroriste de 2003, il tenait alors un discours sensiblement identique".

Au printemps de l'année dernière, le débat a été vif autour du projet de loi relatif à la répression des atteintes contre les forces armées, les inquiétudes des défenseurs des libertés individuelles ayant gelé ce projet.

Deux attentats et un assaut jihadiste plus tard, ce type de mobilisation semble bien éloigné.

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