ALGÉRIE
03/03/2016 06h:08 CET | Actualisé 16/01/2017 09h:17 CET

Tel un alchimiste, Aissou Boussad souffle le verre depuis 67 ans (PORTRAIT)

Huffpost Algérie

À 30 km à l'est de Tizi Ouzou, dans la commune d’Azazga, le froid est à peine supportable en cette matinée de fin février.

En prenant de l’altitude, les températures baissent davantage. Arrivé en pleine forêt, étonnement, une chaleur agréable émane d’un hangar où des quintaux de verre occupent l’étroite entrée. À l’intérieur et contre toute attente, un maître verrier d’un souffle créatif fait revivre un métier millénaire.

Malgré le coin isolé où se trouve son atelier, Aissou Boussad, entouré de ses ouvriers, a l’habitude de recevoir des visites inopinées. S’adressant à ses ouvriers, il leur explique que "le verre, matière aussi malléable que délicate doit être travaillé avec dextérité et vigilance".

Du bout des lèvres, il souffle "brièvement" dans la canne à souffler formant une petite boule de verre et à l’aide d’une pince, il crée en un laps de temps une réplique miniature d’un cheval en verre. En toute simplicité il démontre toute l’étendue de son talent.

Portrait

Aujourd’hui âgée de 81 ans, Aissou Boussad pratique ce métier "éblouissant " depuis l’âge de 14 ans. "Dans les années 50, je suis parti m’installer en France. Deux de mes oncles étaient manœuvriers dans une usine de fabrication de produit en verre. Ils m’ont orienté vers cette entreprise où j’ai travaillé dans la production jusqu’en 1965, date de mon retour en Algérie ".

Au sein de cette entreprise Aissou Boussad apprend toutes les ficelles du métier de verrier artisanal. "La profusion des modèles en production m’ont permis d’acquérir des connaissances impérissables que j’ai transmises à des jeunes durant toute ma carrière. Nous faisions la vaisselle de luxe en verre et Crystal et même la verrerie de laboratoire", précise ce maître-verrier.

À son retour en 1965, Aissou Boussad s’installe dans la ville d’Oran, il travaille comme chef de service à la société nationale des industries du verre.

Par la suite, il pratique toujours son métier mais travaille pour plusieurs entreprises du secteur privé.

Pour Aissou Boussad, il était indispensable de transmettre ce savoir à ses enfants. Une fois retraité, il décide de créer un atelier de verrerie. "Ce métier je ne l’ai pas choisi par vocation, c’est un concours de circonstances. Néanmoins, la passion a été au rendez-vous. Pendant plus d’un demi-siècle, j’ai transmis ce savoir-faire afin de le pérenniser. C’est pourquoi j’ai créé cet atelier dirigé par deux de mes fils qui ont suivi le même chemin professionnel". La relève est donc assurée se félicite humblement Aissou Boussad.

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Un atelier économique et écologique

"Le verre vient principalement de la récupération ", explique Samir le fils d’Aissou Boussad. Mais il ne récupère que celui des entreprises de bouteillerie car celui-ci est normé.

Des vases de différentes tailles et des globes d’éclairage de différents modèles sont commandés régulièrement par des grossistes ou des particuliers.

Si aujourd’hui cette petite entreprise parvient à maintenir une production régulière, les premières années d’activité furent difficiles se souvient Aissou Boussad.

Cet atelier, a été créé en 1998, avec peu de moyens mais beaucoup de bon sens. Les deux fours, ont été construits par l’artisan lui-même. "Les deux fours de l’atelier sont construits avec une brique appelée réfractaire. Ses propriétés mécaniques lui permettent de supporter des températures élevées comme c’est le cas lors de la fusion du verre à 1300 degrés ". Ces briques l’artisan les a récupérées dans des chantiers.

Lorsqu’une occasion se présente, Aissou Boussad n’hésite pas à saisir les opportunités qu’elle offre. "Dans les années 80, il y avait une entreprise de lustrerie à Blida, lorsque le propriétaire à changé d’activité il a vendu tout son matériel. À l’époque j’avais acheté des moules que j’utilise jusqu'à ce jour et une presse pour finition ".

Plus de vingt ouvriers travaillent quotidiennement dans l’atelier. Un travail à la chaine où chaque ouvrier assure une tache précise mais tous les ouvriers maitrisent le processus de fabrication, souligne Aissou Boussad.

Un métier où fusionne habilité et rapidité

Les étapes de façonnage doivent être réalisées à un rythme régulier. Loin des détails techniques, l’artisan s’adonne à une démonstration commentée.

Il doit réaliser une commande particulière, celle d’un jeune designer Idir Messaoud. "Je suis impatient de voir comment l’objet va prendre forme. Il s’agit d’une lampe de chevet à la forme oblique et ligne ronde. Cette partie en verre sera assemblée a une autre partie en résine", détaille le désigner en fixant l’artisan.

À travers une petite ouverture du four, l’artisan plonge la canne à souffler dans le bassin de verre fusionné à 1300 degrés. Il cueille la pâte de verre en roulant la canne à l’intérieur du bassin.

Il faut ensuite "marbrer le verre". Sur une plaque, il pose la canne et la tourne régulièrement afin de régulariser la masse de verre. Le "spectacleb" commence lorsqu’il se met à souffler à l’extrémité de la canne, donnant la forme qu’il souhaite à ce qui deviendra à terme un vase.

"Le premier souffle est bref pour éviter le reflux d'air chaud. Ensuite on s’adonne à un soufflage continu pour atteindre la taille de la pièce souhaitée".

Une fois la boule de verre formée, arrive l’étape de la mailloche qui consiste à mettre la boule de verre dans une grande louche dans laquelle il y a une pâte de papier journal plié et trempé dans l'eau pour régulariser la surface.

"L’exercice est le même lorsque nous utilisons un moule comme pour la pièce de Idir. Je souffle dans le moule pour qu’il prenne sa forme".

Une fois sorti du moule, l’objet passe au four de cuisson chauffé au gaz à 550°. Après une heure de cuisson l’objet est prêt. Idir le récupére après quelques finitions, précise Aissou Boussad.

L’atelier de verrerie d’Aissou Boussad, quittera bientôt la région pour une nouvelle adresse. C’est à la commune de Draâ Ben Khedda que l’activité sera installée.

"Notre activité se développe et l’espace devient une contrainte, je dispose de machines qui faciliteraient le travail des ouvriers et amélioreraient le rendement de l’atelier et la qualité du travail seulement je ne peux pas les installer à l’intérieur il est donc temps d’investir dans un plus grand espace ".

Par le biais de ce nouvel atelier, Aissou Boussad compte investir aussi dans la main-d’œuvre. Selon lui, la plus grande réussite est de transmettre son savoir. "Une grande majorité des jeunes de la commune d’ Azazga émigre à l’étranger sous prétexte qu’il n’y a pas d’opportunité en Algérie. A mon humble avis ce n’est pas les opportunités qui manquent mais la volonté. C’est pour cette raison que je suis toujours disposé à former les jeunes ", conclut Aissou Boussad.

Galerie photo Aissou Boussad le souffleur de verre en photos Voyez les images

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