TUNISIE
01/03/2016 08h:54 CET | Actualisé 11/04/2016 12h:48 CET

"Les chevaux, c'est une science". Reportage dans le milieu du pari hippique à Tunis

PMU

PARIS HIPPIQUES - Rue Ibn Khaldoun à Tunis, à quelques pas de l'Avenue Habib Bourguiba. Des hommes assis sur le vieux perron d'une maison de culture griffonnent d'étranges combinaisons de chiffres et murmurent des noms peu communs comme "Baby Barbès", "Crunch des brouets" ou "Charmante fierté". Il s'agit de turfistes (amateurs de paris hippiques) tunisois cherchant dans les innombrables pronostics du jour, la bonne formule d'une course de chevaux à Vincennes, Auteuil ou quelque autre hippodrome français, avant d'aller parier dans le guichet du café d'en face.

"Les chevaux, c’est une science"

Le café d'en face c'est le café Karim, l'un des 23 points de vente de paris hippiques sur Tunis et sa banlieue. A l'intérieur, un groupe d’une vingtaine de personnes est agité par le spectacle d'une course au trot diffusée sur une télé grand écran.

"Je vais me taillader s'ils perdent", plaisante un homme d'une cinquantaine d'années qui a misé un tiercé (les trois premiers chevaux de la course), sur ce "prix Nicéphore" de 14h20 à Enghien, à quelques kilomètres de Paris.

Au fond du café, une file se presse devant un guichet installé dans une salle exiguë. Certains, nerveux, s’impatientent pour enregistrer leurs paris avant le début imminent de la prochaine compétition. Sur les champs de course français les possibilités quotidiennes de parier sont vertigineuses, contrairement aux Tunisiens (Ksar Said, Monastir) où les paris ne se font que deux fois par semaine.

"Je n'ai jamais mis les pieds dans un hippodrome de ma vie, même en Tunisie. Les courses, je les suis à la télé française après avoir parié", témoigne Salah qui fait la queue avec les autres. Ce professeur de lycée à la retraite assure qu'il gagne "régulièrement", "quatre fois par mois", balayant les accusations qui pèsent sur cette "passion". Certains chuchotent en effet qu'elle "a détruit des vies".

"Pour moi c'est une science. Ce n'est pas un jeu de hasard. Cela fait trente ans que j'étudie les chevaux et je gagne en moyenne 100 dinars par mois", a-t-il lâché, avant de reconnaître que le turf s’est révélé "une drogue très nocive" pour certaines de ses connaissances.

Bookmaking étatique

Salah atteint enfin ce guichet, où un employé affilié au ministère tunisien des Finances enregistre son pari sur une machine.

Un employé du ministère des Finances qui fait son service dans un café? Oui, car le pari hippique en Tunisie est monopolisé par l'Agence tunisienne de solidarité (ATS), un établissement de bookmaking institutionnel hérité du protectorat, plus précisément "de la Tunisie des années 1940", assure un responsable de l'ATS.

Créé en 1969 sous le titre de l'Agence de pari mutuel, l'établissement a inclut le terme "solidarité" dans son nom à partir de 1988, un an après l'avènement de l'ère Ben Ali. L'agence a pour mission de gérer et de redistribuer sa recette sur plusieurs organismes. Selon les chiffres actuels, 33% vont à la Caisse nationale de solidarité, un fond destiné aux nécessiteux et 55% sont destinés à différents organismes d’élevage des chevaux, tandis que l’ATS récupère les 18% restants.

Avec seulement 6 agences sur le reste de la Tunisie (Sousse, Sfax, Bizerte, Nabeul, Kairouan, Menzel Bourguiba), "l'ATS arrive à atteindre plusieurs milliards de bénéfices annuels", affirme un employé sans donner plus de précisions.

"Les bas-fonds de l’administration"

Rue Said Aboubaker, à quelques pas du café Karim, des gens s’agglutinent dans une salle de l’ATS alignant sept guichets, au fond d'un centre commercial sale et déserté. Tous les parieurs du quartier se connaissent ici.

L’air est enfumé malgré l’inscription "interdit de fumer", le sol est jonché de mégots et de papiers de pronostics, un employé et un parieur s’insultent rudement, un malvoyant assis par terre vend le programme des courses. Très peu de jeunes sont là.

"C’est un milieu très populaire. Je dirai même marginal. Moi je dis toujours que l’Etat a trouvé le bon moyen pour faire payer leurs impôts aux gens qui travaillent dans le secteur informel", croit Salah qui se plaint par ailleurs du service de l'ATS.

"On participe à la solidarité en pariant, comme ils disent. Mais on est mal traités. On se croirait chez un vendeur d’alcool minable, pas dans des guichets gérés par le ministère des Finances. C’est les bas-fonds de l’administration", dénonce-t-il.

Interrogé sur l'état dégradé du service, malgré les gros bénéfices réalisés, un responsable de l'ATS invoque le manque de points de ventes, osant même une comparaison : "Quand vous avez un seul bus dans un quartier, il va bien sûr être dégradé plus rapidement que s'il y en avait dix". En d'autres termes, l'Etat ne veut pas investir.

Une taxe qui passe mal

Sur la vitre d’un guichet, à côté d'un autocollant exhibant un verset du Coran - Seigneur, dit Moise, élargis mon sein, et rends-moi facile ma tâche - une note du ministère des Finances informe "nos aimables parieurs qu'une retenue d'impôts de 25% sera effectuée sur les gains, à partir du 1er janvier 2016".

Cette année, c'est la fin des haricots. L’Assemblée a voté une loi de finances qui prélève un quart sur chaque gain pour tous les jeux de hasard et de loteries. C’est la goutte d'eau qui a fait déborder le vase. Le marché du pari hippique a dégringolé d’une façon spectaculaire. A la première quinzaine de janvier 2016, les recettes ont enregistré une baisse de 2 milliards par rapport à la première quinzaine de janvier 2015. En revanche, les points de paris clandestins ont connu une forte recrudescence, selon les autorités. Des personnes ayant une carte bancaire internationale peuvent parier pour d'autres, sans payer de taxe à l'Etat.

"Les revenus ont baissé de 65%. La situation est telle que nous avons prévenu les responsables du ministère des Finances de ce problème", s’alarme une employée de l'agence. "Ils nous ont dit qu'ils allaient étudier la question".

Les guichetiers - une quarantaine sur toute la Tunisie - se plaignent eux-aussi de la surtaxation, mais pour une raison touchant plutôt à leur niveau de vie.

"La baisse des recettes diminue leurs salaires puisqu'ils prennent une commission sur les gains à partir d'un palier de 1.000 dinars de gain", explique un employé de l'ATS. "Ils ont des prêts à rembourser, ils ne s’en sortent plus", souligne-t-il.

De leur côté les parieurs fulminent. "Slim Chaker (ministre des Finances) a déconné", lance l'un d'entre eux. "Il devrait au moins établir un plafond minimum pour prélever ces 25%. Pas sur des petites sommes. L'autre jour j'ai gagné 5 dinars. Ils m'ont pris presque 1 dinar. L'Etat m'envie, moi, pour 1 dinar, après tout le travail que j’ai fait pour gagner. C'est ridicule".

La fronde des turfistes ne risque pas de s'arrêter, tandis que les paris en ligne et les réseaux de paris clandestins fleurissent partout en Tunisie.

Retrouvez les articles du HuffPost Tunisie sur notre page Facebook.