ALGÉRIE
25/02/2016 05h:10 CET | Actualisé 13/10/2016 10h:17 CET

La Maison de la cravate, un lieu où s'allie bon goût et savoir-faire

Ahmed Sahara pour le HuffPost Algérie

Si les femmes y jettent un coup d’œil furtif, les hommes quant à eux s’attardent volontiers devant la vitrine de cette petite boutique dans la rue Abane Ramdane où les cravates brillent de mille couleurs.

Une grande enseigne surplombe l’entrée "la Maison de la cravate depuis 1963". Celle-ci indique d’emblée que le lieu raconte l’histoire d’un précieux savoir-faire.

Voilà plus de 50 ans que les petites mains de "la Maison de la cravate" perpétuent avec virtuosité la confection de cette pièce maîtresse de l’habillement classique de ces messieurs.

Elles se déclinent sous toutes les formes et les couleurs cousues dans des fibres nobles, des cravates, nœuds papillons, écharpes sont soigneusement exposées dans chaque coin de la boutique.

cravates

Mohamed Amrouche, fils du défunt Amrouche Ahcene, maître tailleur et fondateur de la maison de la cravate, accueille les clients tout ouïe à leurs demandes.

"Certains viennent en acheteurs, d’autres demandant de l’aide pour nouer la cravate, des petits garçons accompagnés de leurs pères viennent choisir une cravate à l’occasion de la circoncision… Ce ne sont pas les occasions qui manquent pour s’offrir une cravate ", s’amuse à raconter Mohamed.

Depuis 2002, Mohamed gère la petite entreprise familiale. Il est pharmacien de formation, il ne considère pas le fait de reprendre l’entreprise familiale comme étant une reconversion professionnelle mais un devoir honorable. "C’est un précieux legs ", dit-il fièrement.

Un héritage, une histoire et un savoir-faire

Le défunt père Amrouche Ahcene a appris le métier de tailleur à Constantine dans les années 40 où il a travaillé pendant un temps. De retour à Alger il s’établit dans une petite échoppe à la célèbre rue Malakoff.

Au début des années 50, il part en France et suit un cursus pour perfectionner son apprentissage. Après l’obtention de ses diplômes, il rentre en Algérie et déménage à la Rue de la Lyre.

C’était les années 50, la révolution se préparait, l’atelier Amrouche Ahcene devient alors une couverture pour les moudjahidine. "L’atelier de mon père à la rue de la Lyre était la boîte aux lettres de la bataille d’Alger, petit Omar récupérait les lettres de l’atelier de mon père", raconte Mohamed. Cette histoire, il la tient de son défunt père ...

Pour l’anecdote historique, Amrouche Ahcene a habillé un célèbre révolutionnaire. C’est lui qui a cousu le veston que portait Larbi Ben M’hidi sur la célèbre photo lors de son arrestation par l’armée française, confie Mohamed.

Ce n’est qu’après l’indépendance qu’Amrouche Ahcene s’installe dans la rue Abane Ramdane. Dans ce nouvel atelier, il réalise des costumes sur mesure. Mais une pièce manque à cet habillement classique : la cravate.

Suite à la demande de ses clients, l’atelier s’oriente vers la confection de la cravate pour s’y consacrer totalement par la suite.

Aujourd’hui, Mohamed fait évoluer l’entreprise familiale, dans un souci permanent d’offrir une qualité irréprochable à ses clients.

Au sous-sol, les "petites mains " de l’atelier

Les uniques sons qu’on entend, sont ceux des machines à coudre et coup de ciseaux. Elles sont sept ouvrières, chacune d’entre elles munie de sa machine à coudre réalise une étape de la confection de la cravate.

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Si de prime abord la cravate semble être une pièce relativement simple à réaliser, en réalité celle-ci implique des techniques complexes dans sa confection.

La fabrication passe, essentiellement, par trois étapes : le choix du tissu, la coupe, et l’assemblage.

" Une cravate nécessite un maitre de tissu, celui-ci est coupé en biais à 45 degrés. A l’aide du patron on découpe les différentes parties à savoir le grand pont, le petit pont et le pont du milieu. Pour ma part je m’occupe du choix du tissu et de la coupe ensuite les ouvrières assemblent les différentes parties, après le repassage on insère la triplure qui maintient la cravate droite ", détaille Mohamed.

Une fois les finitions accomplies, les cravates sont étiquetées. Mohamed explique que l’établissement dispose de deux marques déposées, à savoir "la Maison de la cravate " et " Tie-House ".

Une cravate à la main, Mohamed explique que l’on reconnaît une cravate bien cousue par son poids, sa matière, et son gonflant. Il ajoute que jusqu'au dernier point de couture, le travail doit être minutieux.

Le défit de durer en misant sur de nouvelles idées

Contre vent et marrée, la "Maison de la cravate" a résisté à toutes les économies.

Mohamed se souvient d’une époque prospère où les produits de "la Maison de la cravate " avaient le monopole sur le marché. "Des acheteurs venaient à la boutique de mon père de tout le territoire national. Pour l’emballage, il y avait au moins trois personnes et une vingtaine d'ouvrières à l’atelier", raconte Mohamed en souvenir d’une époque faste où la demande était à profusion.

Une époque, hélas, révolue. L’importation arrive et les temps difficiles s’installent pour le produit local de façon durable.

Face à l’importation excessive, la "Maison de la cravate" connaît d’autres difficultés. Le manque de tissus qui jusqu’à ce jour n’a pas été résolu. "Il y a une seule entreprise de tissu et triplure en Algérie. J’attends depuis quatre mois une commande qui n’est pas encore arrivée et qui me pénalise dans mon travail ", déplore Mohamed.

Malgré les multiples difficultés qui entravent son travail, Mohamed ne manque pas de créativité. Grâce à l’impression numérique, il fait des cravates personnalisées. "Du temps de mon père, nous faisions la cravate personnalisée. Avant nous travaillons avec une entreprise nationale de tissage à qui on soumettait le logo de l’entreprise en précisant le nombre de cravates. Une fois le tissu Jacquard prêt on se chargeait de la coupe. Seulement pour ces commandes-là on ne prenait pas moins de 500 cravates", explique encore Mohamed.

Aujourd’hui, il procéde différemment grâce à la conception numérique. "Je fais la conception de la cravate personnalisée sur l’ordinateur, une fois la maquette prête, j’emmène le tissu chez un imprimeur qui va appliquer le logo sur le tissu grâce à une impression numérique". Cette nouvelle méthode lui permet de prendre de petite commande et satisfaire le client.

Au fil des années, Mohamed tente de faire durer l’entreprise familiale, et l’inscrire dans l’air du temps sans jamais transiger sur le crédo de la maison : le devoir de fournir un produit d’une qualité irréprochable.

Si vous visitez " la maison de la cravate ", vous remarquerez certainement deux cravates précieusement gardées dans un coffre en bois et accroché à l’entrée.

"Ces deux pièces historiques sont les deux cravates officielles que mon père a confectionné à l’occasion des jeux méditerranés de 1975 et les jeux africains de 1978", relate fièrement Mohamed.

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