TUNISIE
19/02/2016 09h:00 CET | Actualisé 19/02/2016 09h:23 CET

Quand les injures polluent le débat politique tunisien

House of cards

La liberté de parole dérape parfois quand les passions l'emportent sur le sang-froid. Florilège des pires insultes qu'a connues le débat politique national au cours des dernières années, aux conséquences judiciaires très variables.

"Béji Caid Essebsi, un misérable qui n’est apte qu’à être serveur dans un bar."

salim ben hamidane

Cette attaque pas forcément très subtile, qui est la plus récente (elle date du 28 janvier), vous est servie par Salim Ben Hamidène, ancien ministre CPR et actuellement cadre du parti Irada. Il s'en est tiré sans la moindre plainte pour injure publique.

Car le chef de l'État refuse de porter plainte dans ce genre de cas depuis son investiture: "Le président de la République considère qu'il est le garant des libertés et notamment de la liberté de la presse, qui est le gain principal de la révolution, et ce quitte à accepter certains excès", nous explique Aïda Klibi, responsable de communication à la présidence.

L'ancien président Moncef Marzouki a également fait savoir publiquement durant son mandat et à plusieurs reprises qu'il se refusait à poursuivre en justice quiconque pour ses propos.

De quoi laisser s'installer une forme de jurisprudence pour le moins tolérante voire permissive.

Un acquis de la révolution en somme. Pour le journaliste et chroniqueur politique Haythem El Mekki, "le seul fait pour le président de songer à porter plainte serait désormais une trop mauvaise publicité pour le pouvoir". Ce tabou est d'après lui "encore plus fort" quand il est question d'un "blogueur, d'un dissident, d'un artiste, de quelqu'un réputé opposant... hommes politiques y compris".

"Les ennemis de la révolution, de la nation et de Redeyef [...] ceux qui disent qu'ils craignent Dieu […] sont des gens dépourvus d'humanité qui méritent d'être tués."

ADNENE HAJJI

Guère de nuances dans ce discours d'Adnène Hajji, prononcé le 8 mai 2012, à Redeyef, son fief. Le bouillonnant syndicaliste et député a vu le ministère public ouvrir une enquête judiciaire pour incitation au meurtre peu après. Le HuffPost Tunisie l'a contacté pour connaitre la suite de l'affaire mais il était injoignable.

"Mort à Essebsi !"

habib boussarsar

Simple, court et efficace. En 2012, le prédicateur Habib Boussarsar a trouvé la formule la plus concise possible pour gagner un procès. Béji Caïd Essebsi, qui n'était pas alors président, l'avait attaqué en justice pour "menace explicite de mort" et "incitation à la haine et au meurtre dans un lieu public". Mais Habib Boussarsar a contre-attaqué avec sa propre plainte, et a assuré dans un communiqué qu'il ne parlait que de mort politique et non physique ; il a été condamné à 4 mois de prison avec sursis (et a fait appel, mais aucune trace de procès n'est à indiquer, et la présidence n'a pas souhaité s'étendre sur cette affaire.

Mais si Beji Caïd Essebsi n'était pas alors président, Aïda Klibi tient tout de même à exprimer au nom de l'actuel chef de l'État que "BCE" s'était alors pourvu en justice contre le prédicateur afin de lutter contre la violence en politique, la violence physique ayant explosé avec ce déchaînement de paroles haineuses: "C'est au même moment que des créateurs et universitaires ont été attaqués au cinéma Africart, puis des journalistes... (...) Beji Caïd Essebsi considère que des paroles aussi haineuses finissent par engendrer des actes violents", indique Aïda Klibi.

"Je ne voterai pas pour un cadavre ambulant [en parlant de Béji Caïd Essebsi, alors candidat]."

samir ben amor

À tombeau ouvert, Samir Ben Amor a foncé vers les sommets de ce florilège. Pour l'homme politique, qui faisait partie des cadres du CPR avant d'en être évincé du bureau politique, la campagne présidentielle de novembre 2014 a été l'occasion d'une déclaration malencontreuse. En voulant critiquer l'âge avancé de Béji Caïd Essebsi, le lieutenant de Moncef Marzouki a choisi une formule loin de briller par son élégance. Si l'insulte a été prononcée avant que son destinataire ne soit élu président, Samir Ben Amor n'a écopé d'aucune poursuite.

La pratique de l'insulte entre personnalités politiques est loin d'être exceptionnelle, analyse Haythem El Mekki, pour qui "en politique, tout le monde se lâche, surtout sur les réseaux sociaux, parce que cela leur fait de la publicité auprès des franges radicales de leur électorat, et que cela reste protégé au titre de la liberté d'expression."

"Sous le règne des islamistes terroristes, les femmes d'honneur sont violées parce que leur ministre est une prostituée !" [à l'adresse de Sihem Badi, ministre de la Femme]

TRIBUNAL

C'est ce qu'on pouvait lire sur la pancarte de la jeune Marwa Maalaoui (20 ans) le 25 mars 2013, dans une manifestation en réaction au viol d'une fillette dans une garderie. Elle entendait dénoncer l'inaction de la ministre ; elle a été condamnée à trois mois de prison ferme pour "diffamation" et "outrage à un fonctionnaire dans l'exercice de ses fonctions".

De fait, pour un citoyen inconnu du grand public, la tolérance de cette jurisprudence post-révolution semble s'appliquer un peu moins: "Pour un simple quidam, face au gouvernement qui plus est, là c'est plus délicat", observe Haythem El Mekki.

"Toi, la créature malfaisante, ministre de la Justice, tu es libre de faire ce que tu veux de ton derrière … mais pas en public ni l’imposer à la société tunisienne musulmane !"

larbi guesmi

Là on flirte entre l'injure et la diffamation: pour le cadre d'Ennahda Larbi Guesmi (il est membre du conseil de la Choura du parti islamiste), en septembre dernier, la prise de position publique de Mohamed Salah Ben Aïssa, ministre de la Justice, à l'encontre de l'article 230 du Code pénal (qui pénalise la sodomie) en ferait ipso facto un homosexuel mais qui plus est le rendrait coupable de "prosélytisme homosexuel".

Un raisonnement bancal mais qui peut éventuellement échapper à la sanction de la loi. En revanche, juridiquement, le terme "créature malfaisante" a toutes les chances de tomber sous la définition de l'injure. Aucune poursuite judiciaire publique n'est toutefois à signaler.

De toute façon, commente Haythem El Mekki, "la loi tunisienne n'est pas très dure sur les dérapages verbaux" (toutefois en théorie, les tribunaux peuvent prononcer une condamnation allant jusqu'à 3 mois de prison et 1.200 dinars). Les avocats, assure-t-il, préfèrent en général ne pas perdre de temps avec ces procédures qui peuvent durer très longtemps, où l'accusé, s'il est reconnu coupable, "s'en sort avec une simple amende".

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