MAROC
12/02/2016 13h:23 CET | Actualisé 12/02/2016 13h:40 CET

Cinq ans après, réminiscences du 20 février

Cinq ans après, réminiscences du 20 février
DR
Cinq ans après, réminiscences du 20 février

COMMÉMORATION - Le 13 mars 2011, à Casablanca, une manifestation organisée par le mouvement du 20 Février est violemment réprimée. Sortis quatre jours après le discours royal du 9 mars, qui appelait à l'apaisement et promettait une réforme constitutionnelle, les militants du mouvement sont surpris par la violence policière qui s'abat sur eux.

Les journalistes présents sur place parlent de "violence gratuite", et narrent comment ont-ils - pour les plus chanceux - pu échapper au bâton inquisiteur des forces de l'ordre. "J'ai vu une femme enceinte courir, puis tituber et tomber. Je m’arrête pour l'aider à se relever, et quand je lève les yeux, je vois un policier accourir dans notre direction, matraque en main. Je lui fait un signe de la main pour qu'il ne nous tape pas dessus, et lui montre que la femme est enceinte. Il a du croire que j'étais son mari, et a rebroussé chemin", raconte Hassan. D'autres se sont réfugiés au siège du Parti socialiste unifié (PSU), qui a ouvert ses portes aux militants.

LIRE AUSSI: Maroc: Le mouvement du 20 février a-t-il été vain?

A Casablanca toujours, plus de quatre ans plus tard. Le 25 août 2015, la secrétaire générale du PSU Nabila Mounib présente le programme électoral de la Fédération de la gauche démocratique (FGD) pour les élections communales et régionales, et appelle le mouvement du 20 Février à soutenir sa formation.

Abdelilah Benkirane, le secrétaire général du PJD, qui a refusé de prendre part aux marches du mouvement, reprend, à son compte, le slogan 20 févriériste "mamfakinch".

Abdelilah Benkirane, le secrétaire général du Parti de la justice et du développement (PJD), qui a refusé de prendre part aux marches du mouvement, reprend, à son compte, le slogan 20 févriériste "mamfakinch" (nous ne lâcherons rien), pour signifier à ses adversaires que le PJD luttera, à bras le corps, pour remporter les élections.

Même le secrétaire général de l'Istiqlal Hamid Chabat qui, pourtant, voyait en la dynamique des printemps démocratiques, dont est issu le 20 Février, le produit d'un complot sioniste, l'invoque sans peine aujourd'hui, en déclarant que "le gouvernement Benkirane a trahi les aspirations du Mouvement du 20 février, sans qui il ne serait pas au gouvernement aujourd'hui". Invoqué partout, cité abondamment, le mouvement semble avoir enfin eu droit de cité dans le discours politique. Avec cinq ans de retard.

Des trajectoires diverses, parfois divergentes

Entre temps, que reste-t-il encore du mouvement? L'essentiel des troupes a suivi des trajectoires diverses, parfois divergentes. Nabil Belkabir en fait partie. Ce jeune rbati se remémore sa première sortie avec le 20 Février: "quand j'ai rejoint le mouvement, j'étais très peu politisé, malgré le fait que je sois issu d'une famille militante." Après avoir "suivi les insurrections citoyennes en Egypte, au Yemen et au Bahrein, fêté la chute de Ben Ali, je suis sorti le 20 février 2011 à Rabat avec mon père et une amie, seules personnes de mon entourage à ne pas être réfractaires à l'idée", se souvient-il, estimant que "le jour où j'ai rejoint le 20 février, ma vie a changé. C'était la pierre angulaire de mon engagement militant, qui se poursuivra ensuite".

Après qu'il a cessé de participer aux manifestations du mouvement, lorsque ce dernier "ne réunissait plus qu'une centaine de personnes à Rabat", Nabil co-fondera, avec d'autres militants, en 2012, l'Union des étudiants pour le changement du système éducatif (UECSE), et lancera avec l'UECSE, en 2013, L'falsafa f'zenka, une initiative visant à réunir, dans un endroit public, des jeunes (et des moins jeunes) pour discuter d'une thématique philosophique. En dépit des tracasseries et des interdictions policières, L'aventure de L'falsafa f'zenka se poursuit, et a vocation à donner naissance à une université populaire.

LIRE AUSSI: Mouvement du 20 février: Retour sur les dates clés d'une contestation qui a bousculé la donne politique au Maroc

Autre militant, autre trajectoire. Soufyane Farès raconte que ce qui l'a poussé à rejoindre le 20 Février "c'est mon activisme que j'avais commencé à Salé, en 2008, au niveau associatif, puis je me suis ouvert à la politique. On avait fondé un mouvement qui s'appelait Le Mouvement nouvel horizon (MNH) dont les membres sont, d'ailleurs, les fondateurs du mouvement 20 Février. Au MNH, on défendait déjà les revendications de justice sociale, de liberté et de dignité".

Le militantisme de Soufyane au "M20 a bien évidemment influencé et mes choix de carrière et mes choix de militantisme. Je suis allé jusqu’à changer de cursus en optant pour des études de droit, afin d'en faire une arme qui renforcera mon militantisme". Aujourd'hui, Soufyane travaille pour la Heinrich Böll Stiftung, une fondation allemande qui oeuvre pour le renforcement des institutions démocratiques à travers le monde.

"Le Maroc n'était pas sur la bonne voie, que ce soit sur le plan économique ou social"

Abdellah Eid, de son coté, a rejoint le 20 Février car il estimait "que le Maroc n'était pas sur la bonne voie, que ce soit sur le plan économique ou social. Il y avait et il y a toujours de grandes différences entre les classes sociales, et il y avait une marge de libertés qu'il fallait faire évoluer. C'était donc le bon moment de faire pression sur le régime afin que les choses changent de manière pacifique".

S'il a "milité au mouvement pendant 3 ans", Abdellah a, par la suite, rejoint le Parti authenticité et modernité (PAM), "qui reste, qu'on le veuille ou non, la principale force progressiste du Maroc. C'est un parti qui défend la social-démocratie, la primauté des conventions internationales sur les lois internes". Il explique son adhésion au PAM par "la nécessité de renforcer le camp moderniste au Maroc", nécessité dont il s'est rendu compte après les "législatives de 2011 qui ont vu la montée des islamistes. J'ai commencé à me demander si vraiment la démocratie est un objectif en soi, ou bien faudrait-il plutôt bâtir un pays solide, doté d'institutions à même de permettre l'émergence d'une conscience citoyenne avant d'entamer le processus de démocratisation?"

Fin d'un 20 février, survivance d'un autre

Cinq ans plus tard, que reste-t-il du 20 Février et de ses mots d'ordre - transparence, démocratie, égalité, dignité sociale? "Je pense que ça a été un pas extrêmement positif dans l'évolution historique de notre pays. Il a permis que les fondements du système autoritaire et corrompu soient fortement remis en causes. Il a permis quelques avancées significatives, sans pour autant être fondamentales vu la nature du régime. Il a aussi permis l'émergence d'une nouvelle élite qui a gagné en maturité et en expérience", estime l'économiste et militant Fouad Abdelmoumni, qui a participé aux marches du M20.

Même constat chez Nabil Belkabir qui juge qu"'avec le recul, on se rend compte que le Mouvement du 20 Février était une nécessité historique, et a eu des retombées profondes sur la population marocaine. On a tendance à se focaliser sur les retombées institutionnelles, qui sont en partie cosmétiques".

"La finalité c'est d'avoir un état de droit, démocratique et moderne qui respecte ses citoyens et leur assure un bon niveau de vie"

Si le 20 Février a eu une date de début connue, qu'en est-il de sa date de fin? Malgré le fait que des marches -davantage commémoratives que protestataires, vu le faible nombre de participants- soient toujours organisées sous la bannière du 20 Février, le M20 est bel et bien mort. "Sous son ancienne forme", note Fouad Abdelmoumni, qui a participé aux marches du mouvement, et de poursuivre que "c'est à travers les méandres de ces expériences historiques que se forgent les nouvelles élites politiques, se construit une nouvelle culture politique, se développent les nouveaux programmes et se construisent les formes d'organisation de masse qui permettent d'aller plus avant vers le changement".

Un constat que partage Abdellah Eid, qui estime que si "le mouvement n'existe plus après 5 ans, l'idée est là. La finalité c'est d'avoir un état de droit, démocratique et moderne qui respecte ses citoyens et leur assure un bon niveau de vie. Il y a ceux qui ont choisi de faire le journalisme, ceux qui ont choisi de faire le travail associatif, ceux qui ont choisi d'intégrer des partis politiques. Mais la finalité reste la même. Ceci, grâce à ce mouvement qui, même s'il a disparu, a insufflé une vocation aux personnes qui sont sorties manifester".

LIRE AUSSI:

Galerie photo Le 20 février en dates clés Voyez les images