MAROC
12/02/2016 06h:28 CET | Actualisé 18/02/2016 13h:43 CET

Malgré des documents accablants, il est acquitté pour avoir "violé sa fille de trois ans"

Accusé d'attouchements sexuels sur sa fille, il est acquitté
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Accusé d'attouchements sexuels sur sa fille, il est acquitté

INCESTE - Mardi 2 février, une petite fille avance vers le juge de la Cour d'appel à Casablanca. Elle témoigne encore une fois des "sévices infligés par son père lorsqu'elle avait trois ans". C'était sa première confrontation avec son "bourreau" depuis bientôt une année. "J'ai dû la soulever dans mes bras, elle n'arrivait même pas au pupitre", témoigne son avocat Youssef Chehbi, joint par le HuffPost Maroc.

"Elle mettait ses mains sur ses yeux pour ne pas voir son père. Elle ne lui a pas adressé un seul regard. A la fin de son témoignage, elle s'est cachée derrière un pupitre pour faire du coloriage", poursuit-t-il.

Ce témoignage, ce n'est pas le premier pour Salma*, cinq ans et demi à peine, et déjà habituée des postes de police et des tribunaux. Son père a été acquitté le jeudi 9 février dernier.

Tout a commencé en 2013, lorsque la mère et la grand mère de la fille remarquent les comportements bizarres de l'enfant. "Elle commençait à se toucher bizarrement. Ses caresses avaient un caractère sexuel", se rappelle sa mère. Ce n'est qu'après une discussion que la fille parvient, avec ses mots d'enfants, à exprimer ce qu'elle a vécu.

Après l'enquête menée par la justice, Salma témoigne auprès de la cellule de lutte contre la violence envers les femmes et les enfants au service préfectoral de la police judiciaire de la préfecture de police de Casablanca.

- Est-ce que tu as envie de le (le père, ndlr) revoir?

- Non

- Pourquoi?

- Car il est vilain

- Pourquoi?

- Car il me touche au "titon"

- Qu'est-ce que le titon?

- Ici (l'enfant indique avec sa main son appareil génital)

Cet extrait du procès verbal auquel a eu accès le HuffPost Maroc et datant du 6 janvier 2014 à 10 heures 20 minutes détaille les déclarations de la fille qui "a été abusée par son père à plusieurs reprises lorsqu'elle était en visite chez lui". La victime, totalement consciente de ce qu'elle dit, a même décrit le sexe de son père "plein de cheveux et répugnant" à la police et a dit avoir été "frappée" lorsqu'elle refusait "d'embrasser son pénis" et qu'elle était félicitée d'un "bravo" une fois qu'elle obéissait.

Son père l'accuse d'avoir été manipulée

Vivant chez sa mère depuis ses quatre mois, période durant laquelle ses parents ont divorcé, ses propos ont été vite discrédités par son père qui l'accuse d'être "manipulée". Est-ce le cas? Non, répond l'expert qui l'a accompagnée. Plusieurs preuves le démontrent d'ailleurs.

Dans plusieurs certificats rédigés et signés par un médecin du service de pédopsychiatrie du CHU Ibn Rochd, il ne fait aucun doute que la petite fille a bien été victime d'abus sexuels de la part de son père. "Je certifie que Salma, née le 19/5/2010* a subi des attouchements sexuels répétés de type incestueux (de la part de son père) de façon répétitive à type d'attouchements vulvaires et a été forcée à toucher plusieurs fois les parties génitales du père", atteste l'expert dans une ordonnance rédigée le 30 mai 2013. Le médecin souligne d'ailleurs, après une longue période de suivi que "ses expressions ne laissent aucun doute sur la véracité de ses dires".

La parole des experts contre celle des nourrices

Malgré plusieurs rapports médicaux attestant des abus sexuels subis par la fille, ce sont les témoignages des "nounous" qui ont pesé en faveur de l'accusé. Dans un rapport préliminaire de la Cour d'appel, datant du 10 novembre 2014, plusieurs nourrices et femmes de ménage, embauchées par l'accusé lui-même, ont été entendues dans l'affaire. Toutes attestent du "bon traitement" que l'accusé assurait à ses deux filles, assurant que "le père n'a jamais abusé de ses filles". Une témoin a même assuré que "la mère ne traitait pas sa progéniture correctement".

Des propos d'abord réfutés par l'expertise médicale, ces témoignages ont aussi été démentis par la fille et sa mère. "Chaque dimanche, il avait droit à passer la journée avec eux de 9 heures du matin à 18 heures. Il était accompagné de la nourrice qui tenait la plus jeune dans le salon lorsqu'il abusait de Salma* dans la salle de bains", assure la mère. La grand-mère de la victime, qui a également témoigné lors de cette affaire, a révélé que "Salma revenait tout le temps avec les cheveux mouillés", alors que son père assurait qu'elle ne prenait pas de douche lors de leurs rencontres.

"Elle fait ça juste pour se venger"

Selon la version du père, son ex femme "fait juste ça pour se venger parce que c'est une femme divorcée". Auparavant, il avait été condamné à un mois de prison avec sursis pour "coups et blessures" sur son épouse, événement malheureux qui la contraindra à quitter le foyer conjugal avec deux bébés sous le bras.

La trentenaire, qui avoue avoir du mal à se reconstruire, a quitté son travail depuis et est retournée vivre chez ses parents. "Avec deux grossesses successives et un divorce, ce n'est pas facile de travailler", avoue-t-elle. Et d'ajouter: "Je commençais à peine à me remettre sur pieds lorsque ce drame a éclaté".

Des séquelles psychologiques

Chez la fille, les séquelles psychologiques sont palpables. "L'année dernière, c'était une fille très renfermée sur elle-même", se rappelle sa mère. "Elle passait ses pauses à l'école toute seule et n'avait pas d'amis", poursuit-elle. "Elle fait encore aujourd'hui beaucoup de cauchemars et de crises d'angoisse", assure la jeune mère. La petite fille a également développé des troubles obsessionnels compulsifs. "Elle se lave incessamment et ne supporte pas la saleté, elle ne peut pas rester tranquille lorsqu'il y a une tâche sur sa robe jusqu'à ce qu'elle soit nettoyée, alors que les enfants de cet âge n'accordent pas beaucoup d'attention à ces détails", raconte la mère de la victime.

Retour à la case de départ?

Maintenant que le père a été acquitté, la jeune femme et ses parents vivent dans l'angoisse. "S'il récupère de nouveau la garde de ses filles ou le droit de visite, on ne sait pas ce qu'il pourra leur faire subir", s'inquiète l'avocat chargé de l'affaire. "Je m'en fous qu'il aille en prison ou pas, je veux juste qu'il ne s'approche plus de sa progéniture", affirme-t-il.

En attendant que le procès aille en appel, la priorité pour Youssef Chehbi est "d'obtenir le maintien de la suspension des visites aux enfants", qui est effective depuis mai 2013, date à laquelle la mère de la victime a porté plainte.

* Le nom de la victime a été changé par la rédaction

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