MAROC
01/02/2016 13h:45 CET | Actualisé 01/02/2016 18h:18 CET

À Zagora, les fantômes de la ségrégation (REPORTAGE)

DISCRIMINATIONS - A l’extrémité de la luxuriante vallée du Drâa, se situe Zagora, la porte du désert, à quelques kilomètres seulement des premières dunes sahariennes. "Tombouctou: 52 jours", ce panneau défraîchi croisé au cœur de Zagora signe la vocation ancienne de la ville, dernière étape de la route caravanière.

Dans les ruelles animées de Zagora où la mixité se lit sur les visages, on ne vous dira jamais qu’il existe toujours des problèmes entre les Blancs et les Noirs. "Ca n’existe plus ça maintenant, c’est révolu", avancent certains au détour d’une terrasse de café sans pour autant cacher leur malaise.

Ce que beaucoup omettent de dire c’est que les grands propriétaires terriens de la région sont toujours des Blancs qui se revendiquent de la Zaouïa Nassiria, ce qui en fait des nobles, et qu’il n’est pas rare d’entendre les mots "Abid" ou "Khemmas" proférés ici ou là à l’encontre des populations noires du sud marocain.

Le long de la vallée du Draâ, le brassage ethnique est considérable

Le long de la vallée du Drâa, ancienne route caravanière entre le Sahara et le nord du Maroc, le brassage ethnique est considérable. Outre les Drâaoua, populations noires, supposées être les autochtones, la population de la vallée se compose de descendants d’esclaves originaires du Sud de l’Afrique occidentale, des Arabes, de Berbères descendants des Ait Atta, d’anciens nomades sédentarisés, ou encore de Juifs.

Surnommés de façon générique les Haratines, les habitants noirs des oasis du nord-ouest de l’Afrique ont des origines complexes, tour à tour descendants des Bafours, un peuple agropastoral noir qui vivait dans la région avant la désertification du Sahara et l’arrivée des Berbères, mais aussi Noirs Africains affranchis ou esclaves. Un brassage qui a marqué la mémoire collective et dont la mosaïque influe toujours sur l’organisation sociale.

zagora

Au cours des siècles, des centaines de milliers de Noirs Africains ont en effet été réduits à l’esclavage et acheminés au Maroc. Ils constituaient pour certains le corps militaire marocain, la garde civile, tandis que d’autres remplissaient les tâches qu’on leur attribuait sous le règne d’Ahmed El Mansour Eddahbi ou encore de Moulay Ismail au 16ème et 17ème siècle. A l’avant-garde de cette ségrégation raciale, on retrouve les confréries religieuses dont la Zaouïa Nassiria. Sans terres, ni ressources, les Noirs servaient notamment de main d’œuvre pour travailler les terres. Surnommés "Khemmas", ils ne possédaient rien et percevaient théoriquement 1/5 de la récolte agricole.

Citoyens de seconde zone

À Zagora, le sentiment d’être des Marocains de seconde zone hante toujours les Haratines. Niché au cœur de la ville, le quartier de Zaouïa El Baraka est habité en majorité par une population noire. "Ici, les facettes du racisme sont multiples, dans le passé comme dans le présent", confie Mohamed El Bachari, fonctionnaire dans la province de Zagora depuis plus de vingt ans. Dans le quartier, Mohamed ne passe pas inaperçu. A la tête de l’amicale des habitants de Zaouïa El Baraka qui milite pour faire bénéficier les Noirs des terres collectives de la région, Mohamed est devenu le porte-parole d’une population en guerre contre une forme de ségrégation raciale encore vivace.

Plus qu’une couleur de peau, le "Noir" s’est mué ici en classe sociale.

Plus qu’une couleur de peau, le "Noir" s’est mué ici en classe sociale. "Dans le passé, lors des mariages par exemple, les Nassiri ne se mélangeaient jamais avec les Drâaoua, ils devaient bénéficier d’une place à part et on devait leur servir leur propre nourriture. Les Noirs ne pouvaient pas marcher devant les Blancs, ils ne pouvaient pas non plus être enterrés dans les cimetières à côté d’eux. Quand un Drâaoua rencontrait un Nassiri, il devait lui baiser la main", explique Mohamed.

Si aujourd’hui, "les formes de racisme sont moins visibles", tempère-t-il, force est de constater que "certains Nassiri ont la nostalgie de ce temps là". Pour preuve, Mohamed se souvient encore d’une cérémonie de mariage organisée l’année dernière où Blancs et Noirs avaient été volontairement séparés. Plus encore, le mariage entre Noirs et Blancs reste toujours inconcevable.

"On ne se marie jamais avec les Nassiri, ils nous disent que c’est haram, que c’est interdit", s’insurge Mohamed. "On nous appelle Draoui, khemmas... On nous dit: 'ton père est khemmas, ton père était notre esclave, ton père était notre domestique...' D’autres mots sont utilisés mais ce n’est pas la peine de les citer parce que c’est indécent", poursuit pour sa part Omar Bahfid, fonctionnaire au ministère de l’Education, tout en nous guidant dans les dédales de ruelles étroites de Zaouïa El Baraka encadrée de part et d’autre par la palmeraie.

Engagé au sein de l’Amicale, Omar ne cesse d’alerter sur le délabrement du quartier. "Dans certaines maisons, il y a deux à trois familles qui se partagent une surface de 80m2 voire moins, les conditions de vie pour cette population sont très difficiles", précise-t-il tout en pointant du doigt une vieille maison en pisé.

"Les Nassiri se comportent avec nous comme si nous étions leurs esclaves, comme s’ils nous avaient ramenés d’ailleurs, nous ne sommes que des réfugiés pour eux", s’indigne Omar sans pour autant perdre son sang-froid. "Plus ils disent cela, plus nous défendons nos droits. Nous ne leur répondons pas parce qu’il y a un proverbe qui dit que la meilleure réponse aux imbéciles, c’est le silence", ajoute-t-il, le sourire au lèvre.

Un combat pour l’émancipation

Le long de la vallée du Drâa, les frontières sociales persistent toujours mais à Zaouïa El Baraka, le vent de la rébellion souffle depuis plusieurs années maintenant tandis que les tensions se cristallisent autour de la problématique des terres collectives. Selon les chiffres officiels du Ministère de l’Intérieur, le sud-est du Maroc compte plus de 500.000 hectares de terres collectives. Plus globalement, la question des terres collectives, qui représentent le tiers du territoire marocain, constitue un enjeu essentiel en terme de développement local.

"Le problème de Zaouïa El Baraka est lié à un seul point principal, le conflit entre Draâoua et Nassiri autour des terres collectives. Les Nassiri prétendent que les terres de Zaouïa El Baraka leur appartiennent, ils le prouvent à travers des documents falsifiés au cours du 20ème siècle et avec l’aide des autorités locales", dénonce Mohamed El Bachari.

Depuis 2012, la population manifeste pour réclamer le droit de bénéficier de parcelles de terre.

Depuis 2012, la population manifeste pour réclamer le droit de bénéficier de parcelles de terre. "Nous sommes une majorité absolue des habitants de Zaouïa El Baraka privés de nos droits dont les terres collectives qui sont au main d’un petit groupe qui représente moins de 10% alors que nous représentons plus que 90% des habitants", ajoute Mohamed.

Autrefois majoritairement analphabètes, les populations locales sont désormais éduquées et n’ont plus peur de revendiquer leurs droits. "Grâce à Dieu les gens sont désormais conscients, ils se sont éduqués, ils n’ont plus à se considérer comme leur khemmassa", confirme Omar. Bon nombre d’entre eux font désormais parties de l’armée ou encore des services publics. Les idées d’émancipation se sont propagées parmi les habitants.

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"La troisième génération a gagné quelques acquis à travers leur lutte dans les années 90, mais elle a subi de nombreuses menaces et a fini par être fragmentée. Nous représentons la quatrième génération, celle qui a créé l’Amicale pour protéger nos droits sur les terres. Pourquoi ils nous combattent toujours? Parce que nous avons constitué une véritable force de pression avec plus de 1620 adhérents", précise Mohamed fièrement, sans cacher ses ambitions politiques. "Nous avons perdu nos droits par la politique, les Nassiri se sont emparés de la commune et ils agissent sur nos terres à leur bon vouloir, nous les récupérerons par la politique".

Face à cette injustice, les habitants de Zaouïa El Baraka tentent de briser les frontières invisibles qui séparent les deux populations. "Nous avons participé à la marche verte, nous sommes dans la gendarmerie, dans l’éducation, dans la police, chez les forces auxiliaires, c’est nous qui défendons notre pays. Nous sommes dans l’agriculture, dans le commerce, dans la construction, les fils Draâoua de Zaouïa El Baraka sont partout au Maroc. Et quand il s’agit de la terre, on nous dit que ce n’est pas la nôtre, comment est-ce possible?", conclut Mohamed avec colère.

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