MAROC
31/01/2016 08h:29 CET | Actualisé 02/02/2016 05h:53 CET

Minorités religieuses: Comment garantir l'application de la Déclaration de Marrakech (Entretien croisé)

 De gauche à droite, Arsalan Suleman, envoyé spécial de l’OCI et Qamar-Ul Huda conseiller au bureau des religions et des affaires mondiales au département d’Etat américain
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De gauche à droite, Arsalan Suleman, envoyé spécial de l’OCI et Qamar-Ul Huda conseiller au bureau des religions et des affaires mondiales au département d’Etat américain

RELIGION - Du 25 au 28 janvier, Marrakech s’est transformée en capitale de la tolérance à l’occasion de la conférence sur la protection des minorités religieuses dans les sociétés musulmanes. De cette rencontre, qui a connu la participation d’une centaine de pays a émané la Déclaration de Marrakech, un accord signé par plusieurs érudits religieux pour garantir la sécurité des minorités.

Retour sur les dimensions et la portée de cet événement qui intervient dans un contexte marqué par l’extrémisme avec l’envoyé spécial par intérim des Etats-Unis à l’Organisation de la coopération islamique (OCI), Arsalan Suleman et le conseiller principal en matière de politiques au sein du bureau des religions et des affaires mondiales au département d’Etat aux Etats-Unis, Qamar-Ul Huda, qui ont tout deux participé à l’événement.

HuffPost Maroc: Maintenant que la Déclaration de Marrakech a été signée, quelle est la prochaine étape pour garantir son application?

Arsalan Suleman: Nous comptons sur les académiciens qui ont pris part à cette conférence pour faire part à leurs homologues et collègues, une fois de retour chez eux, du contenu de la Déclaration de Marrakech. C’est le seul moyen pour qu’ils prennent tous conscience de cette déclaration et de son contenu. Suite à quoi certains mécanismes pourraient être développés pour envisager son application. Compte tenu du nombre élevé des participants, chacun, au sein de son contexte, devrait explorer les moyens pour s’approprier cette déclaration et la respecter.

Qamar-Ul Huda: Cette déclaration a donné lieu à une opportunité unique où plusieurs spécialistes de confessions religieuses différentes ont pu travailler main dans la main. La perception générale consiste en voir dans ces érudits religieux une classe de personnes stagnantes et sclérosées. Cette conférence de remise en question leur a permis de se remettre en question et de s’ouvrir au changement. Car avant d’envisager la mise en oeuvre de quoique ce soit, il faut d’abord réfléchir, et c’était l’enjeu de cette rencontre.

Quel constat tirez-vous de la situation des minorités religieuses dans la région, surtout dans les zones de conflit?

Arsalan Suleman: En toute franchise, les minorités vivent constamment dans la peur, privées de leurs droits fondamentaux. Ce ne sont pas des stéréotypes ou des idées arbitraires, c’est une réalité dans certains pays comme l’Irak et la Syrie, qui baignent dans la guerre.

D’un autre côté, nous avons des preuves tangibles que ces minorités jouissaient dans le passé de tous leurs droits dans un cercle majoritaire qui assurait leur sécurité. Cet espace leur permettait de vivre en paix et de devenir des membres actifs dans l’édification de la société. C’est dans ce sens que la Déclaration de Marrakech est venue rappeler ce passé glorieux qui a été victime de l’oubli. D’où la nécessité de rappeler ce pan de l’histoire humaine.

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Quel est, à votre avis le message véhiculé par la Déclaration de Marrakech, dans un contexte marqué par le radicalisme religieux?

Qamar-Ul Huda: La conférence de Marrakech vient rappeler à tous ses participants qu’abstraction faite de leur appartenance, ils appartiennent à une Terre, à un pays. Il s’agit de souligner qu’avant d’être des minorités, les personnes persécutées sont les citoyens d’un Etat. Le rôle de l’Etat est donc primordial dans la protection de ces personnes, abstraction faite de leurs appartenances religieuses ou ethniques.

Le problème survient lorsque les appartenances identitaires sont instrumentalisées de manière politique. Ces différences deviennent ainsi des outils de scission qui divisent la société plutôt que de la rassembler.

Le terrorisme est-il le seul risque qui met en péril la sécurité des minorités religieuses?

Qamar-Ul Huda: Non. Dans certains pays comme l’Arabie saoudite, l’Iran et l’Egypte, il y a une double préoccupation. D’abord vis-à-vis des politiques gouvernementales qui n’empêchent pas la discrimination sociale de ces minorités, mais aussi la menace perpétrée par certains groupes terroristes comme Daech qui en font leurs cibles.

Le groupe Etat islamique est aujourd’hui combattu militairement. Quelles sont les mesures à adopter pour combattre le radicalisme en tant qu’idéologie?

Arsalan Suleman: Nous nous accordons à dire que le volet idéologique devrait être confié aux érudits religieux de la région. L’idéologie de Daech doit être combattue et discréditée de façon académique. A l’OCI, nous travaillons sur un projet pour encourager les religieux à créer des centres de médias et de faire usage de moyens modernes comme les réseaux sociaux pour contrecarrer la pensée terroriste.

Cette expérience a déjà été menée dans plusieurs pays. Parmi eux, les Emirats arabes unis, le Nigéria et la Malaisie sont en train de créer des centres de médias pour diffuser une idéologie alternative. L’OCI travaille également sur son propre centre de son côté.

Et au niveau de la société, quelles sont les actions menées par l’OCI dans ce sens?

Qamar-Ul Huda: Nous travaillons sur le renforcement des capacités des jeunes dans les régions touchées afin de mieux combattre cette idéologie déviée. Car même dans les pays qui sont cités en tant que modèles, comme c’est le cas du Maroc, les jeunes ne cessent de partir pour rejoindre les rangs de l’organisation Etat islamique. Il faut se poser des questions sur les raisons qui mènent ces jeunes à partir et créer davantage d’opportunités économiques, politiques et sociales afin d’arrêter cette hémorragie.

Les érudits ayant participé à la Déclaration de Marrakech ont exprimé leur volonté à prendre le chemin de la protection des minorités religieuses dans le monde musulman. Est-ce le cas pour les gouvernements des pays dont ils proviennent?

Arsalan Suleman: C’est la question la plus difficile. Comment peut-on s’assurer que les clauses de cette déclaration seront mises en oeuvre? Il faut d’abord rappeler que cette déclaration a été rédigée et adoptée par des érudits et non des gouvernements. Ce qui fait que, contrairement aux religieux qui sont moralement engagés à respecter cette déclaration, ce n’est pas le cas pour les gouvernements.

La prochaine étape est de persuader les leaders de la société civile de nous assurer qu’ils ont non seulement été partie prenante dans la formulation de cette déclaration, mais aussi au niveau de sa mise en oeuvre dans leurs pays respectifs. Ce document devrait constituer une feuille de route pour mieux repenser les lois locales, surtout celles qui se penchent sur la liberté religieuse.

A ce propos, la révision du cadre législatif de certains pays est-il à même de garantir la sécurité aux minorités religieuses dans la région?

Arsalan Suleman: Tout dépend de comment chaque communauté fera usage de cette déclaration pour mobiliser la société civile et, ensuite, entamer les bonnes réformes. Certains pays ont un réel besoin de réformer leurs lois concernant les libertés de culte, d’autres ont juste besoin de mettre en oeuvre les textes déjà existants et ce, de la bonne manière.

Il reste qu’il n’est pas évident dans certains pays de modifier certaines lois, notamment celles relatives à l’apostasie et le blasphème. Ce sont là des textes qu’il serait difficile d’amender ou d’abroger totalement car cela touche beaucoup de points sensibles de la société.

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