TUNISIE
29/01/2016 15h:11 CET | Actualisé 30/01/2016 06h:19 CET

Tunisie: Béji Caïd Essebsi estime que l'extrémisme de gauche est plus dangereux que celui de l'islamisme. L'analyse de l'historienne Kmar Bendana

Flickr

Béji Caïd Essebsi a assimilé l'extrémisme de gauche à l’extrémisme religieux, dans un entretien controversé accordé au journal arabophone Al-Wassat.

"Il y a un extrémisme de gauche et il est plus dangereux que celui de l'islamisme. Nous le combattons aussi", a-t-il dit dans ce journal bahreïnien.

Cette déclaration a été reprise par de nombreux médias, suscitant l'indignation de partis politique comme le Front populaire, coalition de gauche présente à l'Assemblée.

Contactée par le HuffPost Tunisie, Kmar Bendana, historienne de la Tunisie contemporaine, décrypte ce point de vue.

HuffPost Tunisie:: A votre avis, quelle est la portée de la déclaration du président de la République dans le contexte actuel?

Kmar Bendana: C'est une affirmation impropre et inappropriée. Alors que le pays sombre dans une crise socio-économique et qu'il est guetté par le terrorisme, Caïd Essebsi détourne l'attention avec une telle déclaration. Ceci dénote la perte de perspective au sommet de l'État. Le président est normalement censé représenter tous les Tunisiens au lieu de les diviser en les casant dans des catégories obsolètes. Cette déclaration à l’emporte pièce attise la haine finalement.

Mettre également sur le même pied d'égalité l'extrémisme avec sa variation terroriste et l' "extrême de gauche" est dangereux. La gauche tunisienne n'ayant jamais commis d'attentat au nom de son idéologie.

Pire que ça, cette contre-vérité a été reprise par beaucoup de médias, telle qu'elle, sans décodage. Cela participe à son intégration dans l'imaginaire collectif des Tunisiens. D'une déclaration infondée, elle devient une donnée réelle. Si l'ancien président de la République, Moncef Marzouki, avait dit ça, un scandale aurait certainement éclaté!

Comment les médias doivent-ils donc en parler?

Les médias en général pour cette déclaration, comme pour d'autres affaires, reprennent passivement les déclarations des politiques ou des citoyens sans explication rationnelle. On fait souvent recours au micro-trottoir. Ce moyen était compréhensible en 2011 ou en 2012 avec la libération de la parole. Cependant, on ne peut pas continuer ainsi à balancer de façon répétitive, sans recul et sans ouvrir un vrai débat. Ceci contribue au gonflement de la bulle médiatico-politique, sans apporter la contradiction.

Au-delà des propos de Béji Caïd Essebsi, on évoque souvent l'extrémisme de gauche. Cet extrémisme a-t-il existé en Tunisie?

Si on s'en tient à la définition de la gauche, on peut dire qu'en Tunisie c'est un mouvement d'idées incarné par les générations issues du Parti Communiste tunisien, des luttes ouvrières et syndicales puis des groupes d'étudiants et des travailleurs influencés dans les années 1960/70 par les différents courants de la gauche mondiale, en expansion.

La division droite/gauche est en cours d'érosion en Europe. En Tunisie, je me demande si elle a une signification dans la situation politique actuelle et les défis qui se posent au pays.

En fin et après tout, être de gauche n'est pas déshonorant: la gauche désigne à l'origine une aspiration à l'égalité et à la justice sociale.

Retrouvez les articles du HuffPost Tunisie sur notre page Facebook.