TUNISIE
29/01/2016 10h:32 CET | Actualisé 30/01/2016 10h:52 CET

Quand un artiste égyptien engagé passe de la place Tahrir à Times Square

ganzeer

Le 25 janvier 2011, des milliers d'Egyptiens ont afflué vers la place Tahrir, au Caire, pour participer aux manifestations contre le régime de Hosni Moubarak, et ses tares: corruption endémique, chômage chronique, sans oublier les violences policières.

Un jeune graphiste et artiste, qui se fait appeler Ganzeer, se trouvait parmi ceux qui étaient au cœur de ces instants de la révolution. Il s'y est ressourcé artistiquement :

"Cela m'apparaissait être la chose la plus importante au monde."

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L'art de Ganzeer a joué un rôle dans les manifestations de 2011 sur la place Tahrir. Ici, l'artiste au travail, au dessus de la foule.

Avec ses peintures murales massives - notamment, ses portraits des révolutionnaires morts sur la place Tahrir - et ses affiches politiques disponibles pour téléchargement en ligne, Ganzeer est rapidement devenu une icône, et a acquis de nombreux fans.

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À quelques pas de la place Tahrir au Caire, les passants peuvent découvrir cette fresque de Ganzeer, en hommage à Islam Rafat Zinhoum, manifestant tué par la police le 28 janvier 2011.

Et ses œuvres, souvent satiriques, qui critiquent les autorités égyptiennes et défient les codes de la société traditionnelle, ont retenu l'attention internationale. Elles ont été présentées dans les expositions à travers le monde, et son nom s'est retrouvé sur les pages de médias renommés, tels que le New York Times, The Nation, et Vice.

Ganzeer a déménagé aux Etats-Unis en 2014, d'abord à New York, puis à Los Angeles. Inquiet pour sa sécurité, il ne retourne pas en Egypte, mais il reste actif politiquement par ses œuvres - comme récemment en attirant l'attention sur la brutalité policière au département de police de New York.

En arrivant aux Etats-Unis, Ganzeer a commencé à travailler sur la brutalité de la police de New York.

Ganzeer a réfléchi avec le WorldPost sur le Printemps Arabe, le futur de l'Egypte, et son parcours personnel, depuis sa condition de graphiste à celle d'artiste qui contribue à faire se réunir les gens qui souhaitent faire chuter un régime autocratique.

Retournons au début des protestations de 2011, quand les citoyens ont commencé à descendre dans les rues. Qu'est-ce que vous avez pensé alors ?

Franchement, j'étais sûr que les gens qui sortaient allaient être réprimés. C'est tout que je me suis dit alors. Je ne croyais pas que cela puisse aller plus loin.

Quels sont vos souvenirs les plus forts lors de ces deux semaines ?

Le 25 janvier, c'est le jour de la police en Egypte. C'est une fête nationale pour les efforts "incroyables" des policiers égyptiens. Je n'avais pas travail ce jour-là, et j'étais au centre-ville du Caire, chez un ami qui lui non ne travaillait pas.

Il y avait des bruits dès le matin, venant de personnes sur Twitter ou d'amis à moi, qui disaient que leurs amis étaient arrêtés, et ce jusqu'aux cafés. Il était évident que la sécurité était sur les nerfs, et quelque chose se tramait.

J'ai suivais la situation sur Twitter ou via des amis, il y avait les vidéos des marches. Je n'ai jamais vu de protestations si massives. J'ai entendu les chants sur les vidéos, et j'ai pensé... mais c'est en train d'avoir lieu !

J'essais de comprendre où les manifestants se rendaient aller. Ils n'en savaient rien eux-même visiblement, jusqu'à ce qu'ils décident de marcher vers le ministère de l'Intérieur. Exactement où mon ami habitait. J'étais juste à côté de la porte !

Je suis allé voir ce qui se passait, et les policiers avaient tout bouclé. Pour atteindre le ministère, les manifestants devaient passer sur la place Tahrir, et c'est donc là que les affrontements ont eu lieu. Par chance, j'avais des bombes de peinture. Rien n'était prémédité. Mais, c'est alors que j'ai réalisé que c'était une révolution. Si vous m'aviez demandé une heure avant, je vous aurais dit, "mais non, cela n'arrivera jamais".

"Le tank contre le cycliste" est l'une des premières fresques de Ganzeer lors des protestations de 2011. L'artiste voulait "sensibiliser aux exactions du Conseil suprême des forces armées".

Au lendemain de la révolution, lorsque la protestation l'a emporté... quel a été le plus grand défi à affronter pour vous, en tant qu'artiste? Ces événements vous ont-ils forgé ?

Pour moi - et sans doute pour beaucoup d'artistes au Caire aussi - il y a toujours un désir, par l'art, de faire les choses qui sont porteuses d'un engagement social, d'un discours sur la condition humaine. Donc, ça me semblait évident que ces événements m'avaient façonné.

Je travaillais pour un client qui était en train d'ouvrir un grand magasin de meubles, à Ma'adi. Je m'occupais de toute l'identité graphique, des visuels pour l'intérieur du magasin. Ils avaient prévu d'ouvrir le magasin en février, donc j'ai commencé le projet quelque mois avant janvier, et il y restait beaucoup de travail pour ce mois.

Bien sûr, quand la révolution a commencé, j'ai tout laissé tombé, pour m'occuper de politique. C'était ce qu'il y avait de plus important au monde pour moi. Mais je continuais de recevoir des appels de ce client, qui ne réalisait pas que c'était une révolution. C'était le propriétaire d'une entreprise, et il voulait voir son magasin ouvert. Il n'a pas comprit ce qui se passait. Il m'a demandé comment les travaux du magasin se passaient, et j'étais plus tenté de lui répondre "Qu'est-ce que tu fais ? On s'en fout de ton magasin. Nous sommes au milieu d'une révolution !".

C'est alors que j'ai eu une sorte de révélation : si ce magasin n'est pas important maintenant, peut-être qu'il ne l'est tout simplement jamais. Donc pourquoi je devrais perdre mon temps avec des choses comme ça ?

La révolution a clarifié ce qui compte ou pas pour moi. Donc c'était un moment crucial pour moi, ce janvier. C'est vrai que depuis lors je faisais cette forme de street art révolutionnaire de façon obsessionnelle, mettant en ligne pour les gens des posters à télécharger et imprimer, des trucs comme ça... Tout cela tenait beaucoup à la peur que ce moment puisse chanceler. Qu'il parte et disparaisse dans le néant, perdu à jamais. Donc tous les efforts qu'on faisait, y compris les miens, visaient à nous y accrocher, de le voir faire boule de neige et avoir des résultats.

Cette oeuvre, intitulée "Of course #2," (Evidemment #2), déclare "L'armée a protégé la révolution, évidemment."

La peur était-elle votre principal défi en tant qu'artiste, pendant la révolution ?

Peut-être. C'était sans doute le moment le plus incroyable de ma vie. Le plus important, le plus instructif et le plus pertinent. Il est une de ces choses sur lesquelles on ne peut pas poser de mots.

Pendant la révolution égyptienne, vous avez distribué des autocollants et affiches, comme faisant partie d'une "campagne de médias alternatifs". Pouvez-vous l'expliquer ? Pourquoi ce besoin de médias alternatifs ?

J'ai réalisé qu'une bataille de l'opinion publique a eu lieu en Egypte. On a le gouvernement d'un côté, qui prétend qu'il est le bon côté et qu'il fait attention aux citoyens. D'autres personnes disent que le gouvernement, ce sont les mauvais et qu'ils ruinent les vies des gens, et qu'on doit les renverser. Celui qui gagne la majorité de l'opinion publique, c'est lui le gagnant.

La campagne de médias alternatifs, c'était l'art de rue. Les médias n'étaient pas du tout objectifs. Le gouvernement avait la main sur les médias, qui collaient à la ligne du gouvernement. Ils ont menti sur l'identité des gens qui protestaient. Ils ont dit que les protestations étaient financées par les Iraniens ou des espions israéliens. Ils ont essayé par tous les moyens de salir l'image des manifestants, mais sans être jamais très habiles.

Du coup, les gens comme moi comptaient sur les discussions ou bien sur l'art. Avec l'art en particulier, on peut créer une image plus astucieuse, avec un impact démultiplié, parce que les gens peuvent la copier et l'envoyer à leurs amis. Je crois que des images fortes ont la puissance de s'enraciner dans la mémoire d'un autre, même si cette personne n'est pas en accord avec la suggestion de l'image. Peut-être que cette œuvre plante une graine qui lui permet de penser, et qui va devenir quelque chose plus tard.

Quel puissance pensez-vous que l'art avait au moment du déclenchement de la révolution, et qu'il ait maintenant, 5 ans plus tard ?

On ne peut sous-estimer les effets d'une révolution. Les effets de la révolution sont d'une certaine manière contradictoires. Certains se tournent vers de l'art porteur de message. En revanche, d'autres artistes finissent par être dégoûtés de tout ce qui se rapproche de la politique. Ils ne veulent plus s'occuper de ces conneries. Ils sont fatigués.

Mais je crois que l'art en Egypte est plus développé - et de loin - que ce que l'on voit aux Etats-Unis, par exemple. Beaucoup de nouveaux artistes ont émergé pendant la révolution. De nouveaux artistes ont fait des œuvres d'art magnifiques, dans des contextes très différents : art de rue, art visuel, ou art performatif dans la rue ou en galerie.

Comment le Printemps arabe vous a-t-il changé ?

Je fais plus d'attention à ce que mon travail soit pertinent, d'une manière ou d'une autre. Quand je fais quelque chose, je ressens le besoin de vérifier que je fais quelque chose de nécessaire. La révolution m'a fait. Mais la chronologie exacte de cette naissance reste obscure. Je suis redevable à la révolution pour m'avoir donné un point de vue, une perspective, qui est par elle-même révolutionnaire. Je ne fais plus confiance aux gouvernements. Je me demande si j'ai déjà pensé cela auparavant, ou comment je pouvais penser aux gouvernements avant la révolution.

Est-ce que la révolution a changé votre perception de votre propre pays ?

Oui. Avant la révolution, j'étais très las avec l'Egypte et très pessimiste sur le futur du pays. Les choses ne semblaient pas si prometteuses. Les choses semblaient ne jamais pouvoir changer.

Croyez-vous que c'est mieux maintenant ?

Au moins maintenant, nous savons que les choses peuvent devenir mieux ou pire - ou rester le même aussi. Au moins, on sait que c'est possible de changer, plutôt que penser rien ne changera. Cet engourdissement, il était très déprimant. On a essayé de faire les choses différemment, et cela n'a pas marché, on avait toutes ces forces contre nous, c'était ainsi. Mais maintenant, au moins nous savons que quelque chose peut changer.

Si vous pouviez remonter dans le temps 5 ans plus tôt, feriez-vous quelque chose différemment ?

Non, je ne pense pas. Je ne peut pas m'imaginer être autrement.

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Peinture sur toile de Ganzeer

Quand vous êtes arrivé aux Etats-Unis, beaucoup de personnes se sont attendu à ce que vous fassiez encore davantage d'art égyptien. À la place, vous avez indiqué préférer travailler en lien avec votre environnement, ce qui vous a conduit à faire de l'art qui attaque le NYPD (police de New York) et le gouvernement des Etats-Unis. Dans cet contexte, comment ont réagi les Égyptiens comme les Américains ?

Je crois que ça dépend de la création. L'art que j'ai fait en Egypte est complètement différent des choses que je fais ici. Je crois que, dans les deux contextes, l'art que je fais est un peu atypique et particulier. Mais il y a d'autres limites, différentes, qui tiennent aux constructions sociales. Par exemple, aux États-Unis, les personnes sont plus offensées par les critiques ouvertes de leur gouvernement. Les personnes en Egypte sont plus offensées dans un propos sexuel, lequel est moins transgressif aux Etats-Unis. Les deux sont des constructions sociales qui doivent évidemment être démantelées.

À vivre aux Etats-Unis pendant deux années, ne ressentez-vous pas un manque d'Egypte ? En quoi ?

Les conversations et la foule, les petites choses comme ça.

Pourquoi êtes-vous parti d'Egypte, et comment vous sentez-vous en tant qu'Égyptien exilé si loin ?

Initialement, quand je suis parti, beaucoup de choses se passaient en même temps. Un instant, par exemple, j'ai travaillé sur l'organisation d'une exposition à New York pendant l'été 2014. Mais, le truc qui m'a donné le déclic final, c'était un show sur une télévision, "Al-Raes Wel-Nas" (le président et les gens) qui était financée par [le ministre] Osama Kamel. Ils ont mis ma photo à l'écran et ont dit des rumeurs sur moi. C'était une chaîne privée proche de l'Etat. Après la série, la photo est apparue dans les journaux, donc j'ai pensé que ce serait une bonne idée de ne pas être là pour longtemps. Avec ça et l'exhibition, je me suis inscrit pour un collectif qui s'appelle Booklyn. Je me suis marié avec ma fiancée, qui étudie à Irvine [en Californie], et une chose en entraînant une autre, je reste donc encore ici.

Avez-vous le projet de retourner en Egypte ?

Pas pour le moment, mais plus tard.

Cet article, publié à l’origine sur le Huffington Post américain, a été traduit par Tatiana Faris et édité par Antony Drugeon pour HuffPost Tunisie.

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