TUNISIE
24/01/2016 14h:27 CET | Actualisé 27/07/2017 10h:31 CET

Tunisie: Qu'est-ce qu'être féministe en Tunisie? Le congrès des Femmes Démocrates tente une réponse

Amine Ghrabi/Flickr

Des youyous, des chansons, des fous-rires dans une salle archicomble, majoritairement composée de femmes. On aurait pu croire à une fête. C'est le 11ème congrès de l'association Tunisienne des Femmes Démocrates (ATFD) qui a eu lieu du 23 au 24 janvier. A l'issue du congrès, la juriste Monia Ben Jémia a été élue par les congressistes, nouvelle présidente de l'association.

Derrière cette ambiance décontractée s'est jouée la recomposition du bureau exécutif, sur fond de divergences. On entend chuchoter par-ici par-là des critiques, des reproches, car ici l'enjeu est de savoir quel visage doit prendre le féminisme en Tunisie aujourd'hui?

"On nous a accusés d’être des bourgeoises, détachées de la réalité des choses, depuis la création de l'association", reconnait Hedia Jrad, l'une des fondatrice de l'ATFD. "C'est une image faussée de la réalité, véhiculée même par nos amis de gauche. J'invite ces personnes à voir notre travail ciblant les femmes rurales ou les ouvrières, un travail au cœur de notre militantisme", a-t-elle ajouté.

Dans un documentaire projeté à l'occasion, l'ATFD revient sur les actions menées en direction des femmes rurales et ouvrières. Y est notamment évoqué le programme "Amal" (Espoir), en collaboration avec l'organisation pour la défense des droits humains Oxfam, qui vise à sensibiliser ces femmes sur leurs droits afin d'affronter la violence économique qui leur est infligée.

"60% des femmes qui travaillent dans l’agriculture sont soit non rémunérées parce que la terre appartient à leur mari, soit sous-payées. Ces femmes travaillent dur pour qu'au final l'homme accapare tout les gains", déplore Saida Rached, présidente sortante de l'ATFD.

Les congressistes reviennent longuement sur la violence morale et physique contre les femmes, dont l'écho arrive à l'ATFD à travers des centres dans toutes les régions. Ces centres ont pour but d'écouter et guider les femmes victimes de violences.

Environ 20 femmes par jour, dans le désarroi total, frappent aux portes de l'ATFD, appelant à l'aide", a déclaré Najiba Ben Ahmed, membre travaillant dans l'un des centres d'écoute

"C'est une preuve de plus que nous visons toutes les femmes, quelle que soit leur classe sociale. La violence peut toucher toutes les femmes", lance Ahlem Belhaj, ancienne présidente de l'ATFD.

Les congressistes appellent d'ailleurs l'Assemblée à la promulgation en urgence d'une loi générale de lutte contre les violences faites aux femmes.

Outre la violence, Saida Rached déplore la sous-représentation des femmes dans les postes de responsabilités ainsi que toutes les lois à abroger: "Il est révoltant qu'un article comme le 227 du code pénal, permettant à un violeur d'échapper à la punition en épousant sa victime ou instaurant l'inégalité en héritage, n'ait pas encore été abrogées", a-t-elle affirmé au HuffPost Tunisie.

La place des minorités

Le congrès a donné la parole aux minorités. C'est ainsi que la représentante de "Damj" pour la défense des droits des homosexuels a pris la parole: "Nous étions toujours les orphelins de la société civile tunisienne. Si la haine est fédératrice, la défense des droits humains doit l’être encore plus", a lancé Aya Rabii qui est revenue sur la stigmatisation des femmes, "surtout lorsqu’elles sont lesbiennes ou bisexuelles".

Dans des affaires telles que celle de Marwen ou des six étudiants de Kairouan, certains ont déploré le retard dans la réaction des "associations historiques" comme la Ligue tunisienne des droits de l'Homme ou la ATFD.

"Il est vrai que l'ATFD n'a pas été en avance pour dénoncer la répression contre les homosexuels. Elle a pris du temps pour réagir", concède Najma Kousri Labidi, militante de l'ATFD. "Mais elles a fini par rejoindre le front des associations qui luttent contre cette répression. On ne peut pas dire que l'ATDF est homophobe, loin de là", a-t-elle ajouté.

S'est jointe au congrès, "M'nemty" qui lutte contre les discriminations raciales: "On vante toujours le fait que la Tunisie a aboli l'esclavage en même temps que la France ou les Etats-Unis, mais qu'en est-il des discriminations à l'encontre des personnes noires? Elle n'a jamais cessé depuis. Une violence dans l'impunité totale. Mais quand on est femme et noire, là ça devient une double peine'", a fustigé Saâdia Mosbah.

Le rapport de l'ATFD avec le pouvoir

L'ATFD a rappelé son rôle d'organisation opposante à toute forme de dictature, qu'elle soit sous couvert d'"une modernité faussée" ou de religion.

"L'un des but de l'association, lors de sa création dans les années 80, était de contrer le discours officiel du pouvoir qui adoptait une posture féministe sans l’être en réalité. Nous avons voulu dire que ce féminisme ne nous représente pas", a lancé Hafidha Chkir, juriste et membre du nouveau bureau exécutif.

Berceau de l'opposition au régime de Ben Ali, "l'association a été le refuge des opposants et un espace de formation solide", a déclaré au HuffPost Tunisie Samir Bettaieb, secrétaire du parti "El Massar" venu "apporter son soutien".

Autre ennemi des Femmes Démocrates, "le projet islamiste rétrograde qui tend à mettre à mal les droits des femmes", a renchéri Nadia Hkimi, de la section de l'ATFD à Kairouan.

"A kairouan, la lutte est rude, il y a plusieurs groupes extrémistes. N'oublions pas que le rassemblement de Ansar Al Charia a eu lieu là-bas. Nous sommes en face aussi d'une société rongée par les tabous", a-t-elle ajouté.

En off, certaines ne cachent pas leur mécontentement de deux figures historiques de l'ATFD, Saida Garraj (conseillère auprès de la présidence la République) et Bochra Bel Haj Hmida (députée démissionnaire du parti Nida, gagnant aux législatives), qui participent à "un pouvoir partagé avec Ennahdha".

"Une alliance contre-nature avec un parti qui ne cache pas ses velléités théocratiques", pestent certaines, alors que Saida Garraj et Bochra Bel Haj Hmida sont venues recevoir un hommage en tant que fondatrices et militantes. Malgré les critiques en sourdine, celles-ci ne se laissent pas faire:

"Au lieu nous dénigrer alors que nous sommes acquises à la cause, il faut collaborer avec nous et essayer de gagner l'adhésion des indécis pour faire avancer les choses concrètement. Dans tous les partis, il existe des personnes soucieuses des droits des femmes même dans le parti Ennahdha. Certes minoritaires mais elles existent", a déclaré Bochra Bel Haj Hmida au HuffPost Tunisie.

Elle avoue pourtant "son amertume" de son expérience au pouvoir: "Je croyais que je pouvais changer les choses de l'intérieur, or j'ai dû faire à une résistance rude, émanant de mon parti. Le pouvoir change les hommes et les convictions", déplore-t-elle.

"Jusqu'à maintenant les droits des femmes ne sont pas remis en cause, au contraire", a affirmé de son côté Saida Garraj. "Nous avançons lentement mais surement. La loi sur les violences faites aux femmes sera votée prochainement. Une mère à présent n'a plus besoin de l'autorisation du père pour voyager avec son enfant", a-t-elle ajouté.

La conseillère auprès de Béji Caid Essebsi reproche à ses détracteurs leur manque de pragmatisme: "Au lieu de critiquer ceux qui essayent d'agir, il fallait critiquer les partis de gauche (Front populaire) qui ont refusé de gouverner avec Nida Tounes et qui ont obligé ce dernier de s'allier avec Ennahdha pour avoir une majorité."

Le rajeunissement de l'ATFD

Autre enjeu du congrès, le rajeunissement de l’association. Najma Kouri Labidi ne mâche pas ses mots pour dénoncer des membres qui "résistent à cette volonté, attachés à leur statut et qui appellent à un rajeunissement à contre-cœur".

"Nous sommes conscientes qu'il faut des jeunes, qu'il faut qu'on passe le relais. La preuve: depuis des années nous formons des jeunes dans le cadre de notre université Ilhem Marzouki", a renchéri Saida Rached.

Quant aux hommes, ils n'ont pas leur place dans le bureau exécutif de l'ATFD, "ils sont les bienvenus dans nos ateliers de formation uniquement", a ajouté la présidente sortante.

"Les hommes devraient être nos alliés dans nos luttes mais il y a tellement d'associations où ils peuvent militer. Nous mêmes nous militons dans d'autres associations aussi. L'ATFD est conçue comme un espace exclusivement féminin, alors pourquoi vouloir nous priver de ça", a-t-elle conclu.

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