ALGÉRIE
24/01/2016 11h:50 CET | Actualisé 25/01/2016 05h:50 CET

Grâce au talent de Brahim, tous les cavaliers trouvent chaussures à leurs pieds

abada latifa

À l’hippodrome du Caroubier, le martèlement des sabots des chevaux se fait déjà entendre. Les cavaliers se sont levés de bonne heure et se préparent à leur entrainement. Dans cet univers équestre, qu’ils soient cavaliers, écuyers ou trotteurs, ils trouvent tous chaussures à leur pied chez Brahim.

Aussi matinal que les entraîneurs, Benbrika Brahim est artisan bottier et sellier. Les deux pieds rivés au sol, il perpétue l’antique geste des maîtres-bottiers depuis plus de trente ans.

Dans son petit atelier, Brahim, restaure tout le harnachement du cheval : selles défraîchies, cuir vieilli, bottes sans semelles, rien n’est à jeter…

Pour Brahim "l’équipement du sport équestre a un coût très élevé. J’essaie, quand je le peux, de redonner une nouvelle allure aux choses qu’on me rapporte". Son savoir-faire prend tout son sens lorsqu’il confectionne les fameuses bottes noires et vernis des cavaliers et jokers.

Galerie photoBenbrika Brahim Voyez les images


Deux machines à coudre occupent le plus grand espace de l’atelier. L’odeur fraiche et tenace du cuir ne semble pas l’incommoder. Cette matière noble il la "sublime" en façonnant des bottes sur mesure.

Dans l’atelier, on retrouve la panoplie d’outils traditionnels du bottier : ébourroirs, roulettes et fers à lisses, accrochés au mur. Des pieds en bois, de différentes mesures sont posés à même le sol.

À 58 ans, Brahim n’envisage pas de poser ses outils. Tout en poursuivant la confection de son œuvre, une paire de bottes, il lance sourire aux lèvres " je porterai le flambeau de ce métier tant que j’ai l’usage de mes mains et mes yeux".

La qualité des cuirs, l’exigence et le soin du travail sont les fidèles principes auxquels Brahim n’a jamais failli.

"Le cavalier doit enfiler sa chaussure sans effort et la selle doit s’adapter au mieux au dos du cheval. Le confort du cheval et celui de son maitre sont la base de ce métier", dit-il.

Le travail bien fait contribue, selon Brahim à créer cette harmonie entre le cheval et le cavalier sur les champs de courses. L’intérêt qu’il porte pour le cavalier est le même pour le cheval.

À 17 ans, il entame une formation de vétérinaire, une spécialité qu’il abandonne au bout d’une année. Mais cette courte expérience est à l’origine de l’attachement qu’il a pour les animaux.

"Très jeune j’ai découvert le monde animalier, et même si je n’ai pas fait carrière dans le domaine, cela m’a permis de connaitre leurs besoins , explique-t-il.

On le devine d’emblée que Brahim a été à la bonne école. Ses maîtres tenaient durant les années une fabrique à chaussure. Brahim avait vingt ans lorsqu’il a rejoint cette société où il a appris les ficelles du métier de bottier.

Un précieux héritage

Son métier de bottier repose sur sa passion pour le travail manuel. " Je n’ai pas décidé de devenir bottier mais j’ai décidé de m’exprimer avec mes mains".

Apres avoir abandonné les études de vétérinaire, Brahim conseillé par son grand frère, commence en tant qu’apprenti dans une fabrique à chaussures. Mais pas n’importe laquelle.

"Cette fabrique appartenait à deux ouvriers qui tiennent leur savoir-faire de la célèbre maison André installée à Alger durant la période coloniale", explique-t-il.

Il se souvient de leur rigueur dans le travail. Il apprend toutes les étapes qui mènent à la confection de la chaussure.

"Les étapes sont nombreuses, il est rare que les apprentis maîtrisent toute la chaîne. Mais chez ces ouvriers, on ne pouvait prétendre être bottier sans connaitre chaque étape sur le plan théorique et pratique".

Ces étapes sont inchangées jusqu'à ce jour, précise Brahim. Pour ces maîtres de la chaussure dont l'enseignement était une alliance entre la précision du travail et la passion du métier. Brahim tente d'honorer leur mémoire.

Un travail de longue haleine

Pour parvenir à réaliser une paire de chaussures, il faut avant tout s’armer de patience, car le cheminement de ce travail est lent précise Brahim.

Dans l’atelier, les mots communs prennent un sens différent, le piquage, l’apprêtage, l’affichage, le montage …etc. Chaque étape représente un travail à part entière au sein d’une fabrique.

"Les deux premières étapes sont la prise de mesure et la découpe du cuir à partir du patron. Ensuite vient la piqûre qui consiste à assembler des morceaux de cuir. La pique de la chaussure permet de sortir une tige. À l’aide de celle-ci la chaussure est montée sur un pied de bois pour lui donner forme et enfin elle sera plaquée à la semelle", explique Brahim brièvement.

Les peaux que Brahim utilise, varient pour chaque produit. Le harnachement nécessite un cuir dur comme le cuir bison. Le cuir nappa est léger, donc il est utilisé pour la réparation de la selle…etc.

Ces peaux il se les procure chez des producteurs locaux et se dit satisfait du prix et de la qualité.

Après avoir terminé son stage d’apprenti dans cette fabrique, il travaille quelques années avant de rejoindre l’EMAC, entreprise de fabrication de chaussures où il est recruté comme ouvrier qualifié.

"Lorsque j’ai été admis dans l’entreprise j’ai commencé comme débutant à la première chaine, au bout de quelque temps mes responsables me mutent à la 3ème chaine où sont fabriquées les chaussures dédiées à l’exportation ", raconte fièrement Brahim.

Il piquait plus de 250 paires de chaussures par jour. Un chiffre qui reflétait aussi la prospérité de l’entreprise à l’époque.

"Les chaussures que nous faisions étaient de bonne qualité et parvenaient à conquérir des marchés étrangers très exigeants sur la qualité seulement l’importation a mis fin au produit locale", se désole Brahim. Il a fini par quitter l’entreprise pour s’installer à son compte.

Les temps sont durs. Pendant les années 90, le marché est "envahit " par le produit chinois, se souvient Brahim qui raconte sur un ton amer comment le savoir-faire local a été dévalorisé "Je ne suis pas expert en la matière, mais il m’est difficile de comprendre que l’on puisse fermer une entreprise productrice pour l’orienter vers l’importation", dit-il rembruni.

Il tient à préciser que la majorité des ouvriers bottiers ont quitté le pays "avec la fermeture des fabriques à chaussure, le métier s’est éteint. Tous ceux que je connais sont partis à l’étranger. Car les politiques à cette époque et jusqu'à aujourd’hui n’offrent aucun débouché à ce savoir-faire".

Porter le flambeau vaille que vaille

Installé dans un petit magasin à Bachdjarah, Brahim s’oriente alors vers la restauration du harnachement du cheval. "J’ai un peu freiné sur la fabrication de chaussures pour réduire les dépenses, en me consacrant à la réparation d’harnachement".

Brahim, qui avait étudié pendant une année la santé animale, reprend alors contact avec des vétérinaires dont certains travaillaient dans le milieu équestre.

"Lorsque j’ai repris contact avec ces personnes que j’ai connu autrefois, c’était dans l’optique de devenir aide-vétérinaire à l’hippodrome de Zemmouri. Seulement je remarque que l’ensemble du harnachement est importé par le centre équestre. Je leur propose alors de prendre en charge la réparation de selles et harnachements des chevaux et fabrication de bottes".

Brahim se souvient d’une époque, où son savoir-faire a retrouvé son "estime ". La société des courses implantée à l’époque à Mohammadia lui propose de s’installer à son niveau et d’y tenir une activité régulière de restauration et fabrication de produits dont a besoin le cavalier.

"C’était en 2002, la société des courses n’importait plus de produits équestres, car je pouvais accomplir cette tâche ardue qui est la restauration et la fabrication de ce dont ont besoins les cavaliers".

Il s’inspire de ce qui se fait à l’étranger et parvient à reproduire des bottes de grandes marques. Brahim commence à se faire connaitre dans ce milieu. Ses bottes sont portées par tous les cavaliers du pays.

" A la société des course à Mohammadia, l’occasion m’a été donnée de me développer dans mon métier et d’asseoir ma réputation ". Là, il avait l’espace nécessaire pour bien accomplir son travail. "Les machines sont imposantes, et les rouleaux de tapis de selles et le cuir prennent aussi de la place sans compter l’espace dont j’ai besoin pour la découpe".

Cela fait six ans maintenant qu’il est installé dans un haras à l’hippodrome du Caroubier et navigue au milieu des machines à coudre et autres outils.

"La société des courses a été rasée pour le projet de la grande mosquée. Ils nous ont installés ici de manière provisoire. Seulement le provisoire dure", s’inquiète Brahim. Il monte plus de 20 selles, prête à être montées. Il se sent à l’étroit.

S’il avait un atelier " digne de ce nom", il investirait dans ces machines industrielles "pour la fabrication de tapis de selle. Il me faut une bordeuse, une pareuse pour amincir la pièce en cuir…etc.".

Pourtant Brahim ne se décourage pas. Il continue à chausser l’élite des cavaliers. Il aurait aimé transmettre son savoir à des jeunes mais le créneau n’offre pas d’opportunité de travail…

À l’hippodrome du Caroubier, Brahim est connu de tous. Il est respecté pour son travail. Il est celui à qui l’on confie ses pieds dit un entraineur. Et ce n’est pas rien

Retrouvez les articles de HuffPost Algérie sur notre page Facebook.


Pour suivre les dernières actualités en direct, cliquez ici.