MAGHREB
29/12/2015 08h:03 CET | Actualisé 21/02/2016 09h:35 CET

Tunisie: Soumaya Boussaïd, deux médailles d'or aux Jeux paralympiques et aucun financement pour le Rio 2016 (INTERVIEW)

Soumaya Boussaïd, pékin 2008
Dossier presse
Soumaya Boussaïd, pékin 2008

SPORT - Soumaya Boussaïd, 35 ans, malvoyante, est athlète. Elle est souvent montée sur le podium lors de ses participations aux Jeux paralympiques, obtenant deux médailles d'or aux Jeux de Pékin en 2008, pour les 800 et 1500 mètres et se classant deuxième aux Jeux de Londres 2012 pour l'épreuve du 400 mètres.

Malgré toutes ces performances, elle peine à trouver un financement pour son entraînement aux prochains jeux qui auront lieu à Rio en 2016.

"Quand Habiba Ghribi prépare les Olympiques, c'est trois mois de stage en Afrique du Sud. Moi, on m'a proposé dix jours de stage à Nabeul pour préparer Rio!", s'indigne-t-elle.

Débuts marathoniens

Au début, rien ne la prédestinait à une carrière de sportive. Souffrant de problèmes de vue et refusant d'étudier dans une école spécialisée pour les malvoyants à Sousse, elle arrête ses études, alors qu'elle voulait devenir enseignante de Sciences naturelles:

"J'étais pourtant une bonne élève, j'ai refusé d'aller étudier à Sousse, et j'ai commencé à travailler dans une usine", dit-elle avec amertume.

C'est une course COMAR, un rendez-vous sportif annuel ouvert aux athlètes ainsi qu'aux amateurs, qui a tout déclenché. Une amie lui propose de le courir et elle accepte ce défi: "J'y suis allée parce que j'aimais courir depuis toute petite", explique-t-elle.

C'est à cette occasion qu'un ancien entraineur du Club Africain, Raouf Ben Abdallah, la remarque et lui propose de venir s'entrainer au Stade Olympique d'El Menzah à Tunis. A cause des faibles moyens de sa famille (le trajet quotidien entre le travail, le stade et chez elle était coûteux), elle ne pourra commencer à s'entraîner réellement qu'une année plus tard, à Megrine dans la banlieue sud de Tunis.

Passage des valides à l'handisport

Commençant la course en 2006, sa carrière prend un tout autre tournant à partir du moment où son entraineur voit en elle un potentiel pour décrocher une médaille olympique avec les valides. Plus tard, c'est un malentendu lors d'un entrainement - elle ne voit pas le bras de l'entraineur se lever pour le top-départ - qui marquera son transfert dans le handisport.

"Quand on m'a proposé de m’entraîner avec les personnes handicapés, j'étais contente et très motivée. Cela a marqué un tournant dans ma vie d'athlète", s'enthousiasme-t-elle.

La concrétisation du talent de la jeune athlète se poursuit en 2008 quand elle décroche deux médailles d'or aux Jeux paralympiques de Pékin pour la course aux 800 et 1500 mètres.

"J'ai commencé le sport relativement tard (23 ans), cela ne m'a jamais empêché de faire de bons résultats lors de mes courses, contrairement à ce qu'on aurait aimé me faire croire. Ce n'est pas l'âge le problème, c'est la volonté!", confie-t-elle.

Plus rien n'arrête Soumaya, pas même son âge.

Entre précarité financière et discrimination

Cependant, les titres qu'elle remporte n'arrangent pas sa situation financière, alors que sa famille n'a pas les moyens de lui payer des stages onéreux ainsi que les besoins de son entraînement.

"Bien au contraire, c'est moi qui les aide", explique-t-elle.

Elle se rappelle qu'à ses débuts, sa famille qui avait déménagé de Djerba à Tunis vivait dans une chambre séparée par une armoire: "La première chose que j'ai faite quand j'ai reçu mon premier chèque c'est d'arranger les conditions de vie de ma famille."

Tous ces déboires matériels sèment le doute dans l'esprit de la jeune femme. Qu'a-t-elle vraiment gagné de la course?

"C'est beaucoup de stress, une constante guerre des nerfs, on est sous pression parce que notre score doit toujours s'améliorer. Mais moyennant quoi? Je dépense plus que je ne reçois, ce n'est pas équitable."

Le stress dans son milieu, c'est aussi le racisme. Originaire de Djerba, Soumaya Boussaïs est noire de peau. Elle témoigne que les discriminations sont monnaie courante dans le milieu sportif.

"On peut détruire ta carrière parce que tu es noir! J'ai connu énormément de très bons sportifs noirs qui pouvaient faire des prouesses au niveau olympique mais ils ont vu les portes se refermer", déplore-t-elle.

Rio ou le problème du financement

Soumaya se montre très critique envers ce qu'elle considère comme une démission du ministère de la Jeunesse et des Sports et de la Fédération des sports des handicapés, par rapport à l'encadrement des jeunes sportifs. Pour participer aux Jeux paralympiques de Rio 2016, la sportive a besoin de 20.000 dinars pour financer ses stages, "mais l'État est sourd à toute demande":

"Pourtant si je fais un bon score, les responsables feront croire que c'est grâce à eux, à leur argent, à leur encadrement. Alors que rien de tout cela n'est vrai!"

Un désaccord avec l'Etat concernant une somme due après sa médaille d'or aux Championnats du Monde de Doha en 2015 auraient encore envenimé les rapports de la jeune athlète avec les autorités tunisiennes.

Quelle que soit l'ampleur de ses soucis quotidiens, la passion de Soumaya Boussaïd semble l'emporter. Elle affirme qu'elle ne lâchera rien, avec dans son viseur une riche perspective: Rio d'abord, puis le marathon des Jeux Olympiques de 2020 avec les valides et enfin le semi-marathon des Jeux Méditerranéens en 2021!

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