MAGHREB
28/12/2015 09h:07 CET | Actualisé 01/02/2016 12h:27 CET

Tunisie: Le secteur médical ira "vers la privatisation" à cause des lacunes du service public, préviennent des médecins spécialistes

In this Monday, Aug. 17, 2015 photo, Syrian girl Salam Rashid, 14, is prepared for surgery at MSF Hospital for Specialized Reconstructive Surgery, run by the international charity Médecins Sans Frontières (Doctors Without Borders) in Amman, Jordan. Three years ago, her lower legs were blown off by a tank shell outside her home in Khirbet Ghazaleh in southern Syria. Her older sister Thaleq, who was with her at the time, was killed. Salam now walks on padded stumps that end below her knees.(AP Photo/Muhammed Muheisen)
ASSOCIATED PRESS
In this Monday, Aug. 17, 2015 photo, Syrian girl Salam Rashid, 14, is prepared for surgery at MSF Hospital for Specialized Reconstructive Surgery, run by the international charity Médecins Sans Frontières (Doctors Without Borders) in Amman, Jordan. Three years ago, her lower legs were blown off by a tank shell outside her home in Khirbet Ghazaleh in southern Syria. Her older sister Thaleq, who was with her at the time, was killed. Salam now walks on padded stumps that end below her knees.(AP Photo/Muhammed Muheisen)

Le décès d'une jeune femme de 34 ans lors de son accouchement à cause de l’absence d'un gynécologue-obstétricien à l’hôpital régional de Tatouine a réouvert le débat sur l'état des hôpitaux publics en Tunisie, notamment dans les régions intérieures. Une affaire qui représente les maux qui rongent le secteur.

Entre manque de médecins spécialistes, de matériels, de personnels paramédicaux, le secteur public de santé est "malade", avoue Samar Sammoud, conseillère auprès du ministre de la Santé, dans l'émission " Al Yawm Al Thamen" sur la chaîne El Hiwar Ettounisi.

"Les régions intérieures souffrent depuis longtemps de la marginalisation. Les médecins spécialistes les boudent et ceux qui viennent travailler sont débordés. Une seule médecin pédiatre pour toute une région, imaginez la situation!", lance Soumaya Dhaker, secrétaire général du syndicat de la santé à Tataouine.

Dans l’hôpital de Tataouine comme dans les autres régions intérieures, il y a une alternance entre les spécialistes, explique la syndicaliste. "C'est dans les jours de vide où se déroule les passations qu'ont souvent lieu les incidents", a-t-elle expliqué.

Des incitations financières pour les médecins spécialistes

Afin de remédier à ce manque de spécialistes, la loi de finance de 2016 prévoie un fonds spécial pour les médecins spécialistes qui s'installeront dans les régions. Cette disposition bénéficie du soutien des députés de tous bords.

"Cette mesure est nécessaire pour inciter les spécialistes dans les régions lorsqu'on connait la concurrence du secteur privé", a déclaré Samir Dilou, député du parti Ennahdha.

"Le secteur privé génère tellement d'argent, loin de ce que gagne le médecin dans le public. Un tel dispositif est un moyen de contrer le privé", a renchéri Ahmed Seddik, député du Front populaire.

Les médecins spécialistes: "On marche vers la privatisation du secteur"

Face au manque de spécialistes, un projet de loi a été étudié en 2012 obligeant les spécialistes fraîchement diplômés de travailler pendant trois années dans les régions intérieurs.

Un projet qui a entraîné une levée de boucliers contre le ministre de la Santé à l'époque, Abdellatif Mekki. Depuis, le projet a été enterré. On recommence à en parler après la mort de la jeune femme de Tataouine. On parle même de la possibilité de réquisitionner des spécialistes.

"Émettre une obligation de s’installer dans les régions intérieurs est contraire à l'article 24 de la constitution, garantissant le droit de choisir son lieu de résidence, de circuler librement à l’intérieur du pays", s'insurge Skander Mili, médecin réanimateur, contacté par le HuffPost Tunisie.

"C'est contre-productif, même s'ils y vont, ils ne vont pas faire leur travail comme il faut", renchérit Haykel, radiologue, qui s'est installé en France, dans une déclaration au HuffPost Tunisie.

L'une des raisons du départ de Haykel était justement les conditions de travail dans les hôpitaux publics, ainsi que la peur que ce projet de loi voit le jour.

"Je suis radiologue, comment pourrais-je exercer à Tataouine, lorsqu'on sait que là bas, il n'y a pas d'IRM. Avec le temps je vais perdre la main et les connaissances que j'ai acquises en ;'absence du matériel médical nécessaire", a-t-il souligné.

Le manque de matériel et de personnels paramédicaux qualifiés sont aussi évoqués par Skander Mili: "J'ai eu une expérience dans l’hôpital de Zarzis. Là-bas il y avait à l'époque les différents spécialistes mais on était livrés à nous même, sans les moyens d’exercer convenablement notre boulot. L'Etat te parachute là-bas et se retire. Les patients croient qu'on détient une baguette magique pour les soigner. Exaspérés par leur état de santé et par notre incapacité à les prendre en charge comme il faut, ils nous prennent comme bouc-émissaires. Nous sommes les premiers dans leur ligne de mire", déplore-t-il.

Le médecin réanimateur pointe de doigt "un Etat, incapable de traiter le fond des problèmes: "la ségrégation entre les différentes régions à travers une répartition inéquitable des moyens financiers ". Il précise pourtant que les hôpitaux situés à Tunis ou dans les régions côtière sont "certes mieux mais dans un état lamentable aussi".

Ces médecins spécialistes sont-ils "ingrats vis à vis de l'Etat qui a investi en eux", comme disent certains?

"Ce n'est pas l'Etat qui m'a payé le loyer, qui m'a donné à manger, qui a assuré mes dépenses, j'ai passé des années à travailler dans le secteur public avec 600 dinars par mois, ça ne suffit pas!", lance Haykel.

Ce dernier pense que le secteur médical ira doucement vers la privatisation. Un avis partagé par Skander: "Pour le médecin spécialiste, dans le privé, il y a les moyens et le personnel qualifié. On est mieux payé et chacun sait ce qu'il a à faire, contrairement au secteur public où règne la nonchalance".

Skander met en garde contre cette privatisation: "Le Tunisien pauvre ou moyen ne peut pas aller dans le privé. Une privatisation croissante ruinera encore la Caisse Nationale d'assurance maladie (CNAM) qui est déjà dans l’incapacité de rembourser. Seules les assurances sont aptes à accompagner le privé mais tout le monde n'a pas les moyens pour investir dedans", conclut-il.

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