MAGHREB
22/12/2015 12h:18 CET | Actualisé 23/12/2015 06h:06 CET

Tunisie: Bassem Loukil, PDG du groupe Loukil dénonce les "mafias du commerce parallèle" et l'inertie du gouvernement

twitter/bassem loukil

Bassem Loukil, Président Directeur Général du Groupe Loukil, présent dans divers domaines tels que l'automobile, l'industrie, l'immobilier ou encore le commerce, tire la sonnette d'alarme sur la situation économique du pays.

Dans une série de tweets publiés, Bassem Loukil reproche au gouvernement actuel son laxisme dans sa gestion économique du pays et principalement son laisser-aller face au commerce parallèle.

"Une fois le gouvernement formé, nous avons demandé à rencontrer les ministres de l'Industrie et du Commerce, et nous avons envoyé plusieurs demandes afin de discuter avec eux des problèmes du commerce parallèle. Dès qu’ils prennent connaissances des sujets sur lesquels nous souhaitons les rencontrer, ils refusent", affirme Bassem Loukil au HuffPost Tunisie.

Pour le patron de Citroën Tunisie, les Petites et Moyennes Entreprises (PME) ne sont pas les seules a être impactées par le commerce parallèle, ce fléau touchant aussi les grandes entreprises.

Par leur présence à l'UTICA ou encore à l'Assemblée des Représentants du Peuple, ces chefs d'entreprises auraient pu peser sur les décisions gouvernementales. Mais cela n'est pas le cas affirme Bassem Loukil.

"Ils ont tous peur des répercussions de la douane et du contrôle fiscal, de la détérioration de l’image. Ils ont peur du déchaînement médiatique. Les mafias du commerce parallèle sont entrain d'acheter les municipalités, les médias...".

À moins que ces peurs ne viennent de l'absence de l'acquittement de ces chefs d'entreprises de leurs obligations fiscales qui leur feraient craindre un contrôle fiscal.

Pour lui, ces répercussions viendraient surtout des "mafias du commerce parallèle" présentes à tous les niveaux de l'administration de l'État mais aussi dans le secteur privé. "C’est eux qui sont devenus la norme et le marché local est devenu l’exception à tel point que même le syndicat patronal, malgré son poids, préfère rester en retrait. Même pour l’UTICA, c’est un sujet sensible" se contente t-il d'affirmer.

"Si on continue comme ça, à la fin du premier semestre 2016 ça sera foutu." lâche t-il, avant d'ajouter: "L’industrie tunisienne est menacée, on est à la 5eme année de résistance. Pour les PME, c’est fini, elles vont mettre la clé sous la porte".

La situation du commerce et de l'industrie tunisienne est alarmante: "Les petits métiers de Sfax ou Sousse sont morts. Il n'y a plus d’artisans, parce que le commerce parallèle les a tués, parce que les grandes marques tunisiennes ramènent de Chine des produits préfabriqués et tuent le marché tunisien. On tue le tissu industriel sans contrepartie", assène t-il.

La faute au gouvernement Jomâa?

Présent depuis des décennies sur le marché tunisien, le groupe Loukil a traversé les époques, les présidents et les gouvernement tunisiens. Pourtant le commerce parallèle a de tout temps existé en Tunisie mais jamais dans ces proportions assure M. Loukil: "Le marché parallèle existait et était dominé par la famille de Ben Ali. Il y avait 4 ou 5 familles qui le détenait et Ben Ali veillait à ce qu'ils ne franchissent pas certaines limites et empiètent sur les industries tunisiennes, il leur faisait contrepoids".

"Aujourd’hui, il n'y a plus de contrôle de l’État. Il y a près de 1000 contrebandiers qui travaillent en collaboration avec la douane. Il n’y a plus de contrôle, d’État et de contrepoids donc ça va dans tous les sens. Les containers rentrent de partout", souligne t-il

La période durant laquelle le commerce parallèle a le plus prospéré et a pris la main sur l'État est "la période de prise de pouvoir de Mehdi Jomâa" affirme Bassem Loukil, "ce qui a permis aux contrebandiers de tout prendre. Il n’avait ni lui, ni son gouvernement, de compétences en la matière. Il a mis des personnes à la douane qui n'y comprenaient rien".

Attirer l'attention du prochain gouvernement

Le commerce parallèle est pour Bassem Loukil un fléau qui nécessite un courage politique pour y mettre fin: "Les ministres ont peur de prendre des décisions. Ils ont tous peur parce qu’ils ont tous quelque chose à se reprocher. Les services de l’État sont impliqués dans le commerce parallèle, il est bien implanté à l’intérieur de l’État", accuse-t-il.

A la veille d'un changement gouvernemental, le PDG du groupe Loukil veut dès à présent attirer l'attention du futur gouvernement: "Le but c’est de faire de ce problème l’ordre du jour, le plat et le menu du prochain gouvernement et on ne lâchera pas", prévient-il.

"On va crier haut et fort. Je parle en tant que professionnel et je crie haut et fort que l’industrie est menacée. Quand on voit des produits importés contrefaits qui rentrent à Rades avec des écarts de prix conséquents... C’est du terrorisme économique le marché parallèle, personne ne veut nous écouter. Maintenant, il le faut!", lance Bassem Loukil.

Pourtant, des solutions et des esquisses de sortie de crises ont été proposées au gouvernement actuel: "J’ai discuté avec Slim Chaker (ministre des Finances) sur l'exemple marocain. Le Maroc nous a devancés dans la lutte contre le commerce parallèle: 5% de droits de douane sur tous les produits, avec une TVA entre 6 et 12% maximum sur certains produits. Le résultat est qu'il reste entre 10 et 20% de commerce parallèle et sur certains segments, il a même complètement disparu. Le Maroc a réussi son pari, pourquoi pas nous?", s'interroge l'homme d'affaires.

Cette "solution" constituerait-elle un manque à gagner pour l'État? "Il faut compenser cette perte par le Fisc et les impôts. L’équité fiscale est très importante. il faut élargir la base de l’imposition. Seul 20 ou 25% seulement des gens payent leurs impôts. De plus, avec les taux excessifs limités sur une certaine catégorie, l’État encourage l’évasion fiscale", avance-t-il.

Cette tendance à l'évasion fiscale a déjà été pointée du doigt par la Banque Mondiale dans son rapport "la révolution inachevée" , reprochant à l'État tunisien l'absence de réformes en la matière, notamment concernant le code d'investissement.

"Les tarifs douaniers et l’évasion fiscale donnent également un avantage déloyal puissant aux sociétés (plus grandes) et avec de meilleures connexions. Ce problème semble prévaloir notamment à l’administration des douanes, donnant à penser que ces services ont besoin d’une réforme majeure de simplification réglementaire (ayant pour objectif de réduire leur marge de manœuvre)" peut-on lire dans ce rapport.

La réconciliation économique nationale, une bonne idée?

Pour Bassem Loukil, l'économie tunisienne ne s'est jamais arrêtée sur les personnes visées par le projet de loi sur la réconciliation économique nationale. Il se prononce ainsi contre cette loi: "Il faut juger avant de réconcilier. Ce serait un mauvais exemple que l’on donne aux générations futures si ces gens bénéficient d'une impunité totale."

La perspective que certains d'entre eux passent les mailles du filet est inconcevable: "Ils est hors de question de faire sortir ces gens comme victimes. Ces gens ont gagné de l’argent facile, l’économie tunisienne ne s’est jamais arrêtée sur eux. Ils vivaient rentiers, à travers leurs relations et se partageaient le gâteau", affirme-t-il.

Bassem Loukil s'insurge principalement contre l'amnistie fiscale prévue par le projet de loi sur la réconciliation économique et l'article 61 de la loi de finances adopté par l'ARP: "Quel message cela envoie-t-il aux personnes qui paient leurs impôts? Moi je paie mes impôts, je ne profite pas de l'amnistie accordée, et celui qui n’a rien payé aura droit à l’amnistie. C'est absurde, ça encourage les gens à ne pas s'acquitter de leurs impôts", clame t-il.

LIRE:

Retrouvez les articles du HuffPost Tunisie sur notre page Facebook.